A SA MÈRE
« Voici venir, chère mère, l'anniversaire de mon départ pour l'armée. Il y a déjà quatre ans que, réunis en famille, après l'Angélus, dans la grande salle de notre manoir, vous m'avez, les yeux en larmes, donné votre bénédiction. Le curé était là, bon vieillard dont je reçus le baptême, et qui plus tard conduisit mon père à sa dernière
demeure. Mon frère était là aussi, jeune pasteur consacré à Dieu, et débutant alors comme vicaire d'une modeste église.
« Ma sœur Louise, votre compagne fidèle, pleurait, tandis que dans le cercle de la famille la place de Marie restait vide. Marie n'avait pu quitter l'hospice où, sœur de Charité, elle soigne les malades. En ce jour la servante des pauvres était au poste du devoir ; son absence même devenait une leçon donnée à son frère, futur soldat, qui devait y voir la puissance du sacrifice et l'accomplissement du devoir. C'était la bénédiction de sœur Louise. Je ne le compris pas en ce temps; je l'ai compris depuis, à l'ombre du drapeau.
« Après m' avoir donné les conseils d'une tendre mère, vous vous êtes levée de votre siège, et, m'entraînant au pied du crucifix d'ébène où petits enfants vous nous enseigniez la prière, vous vous êtes écriée : Mon fils, n'oubliez jamais le bon Dieu! Puis vous êtes tombée à genoux, la tête dans vos mains.
« Je crois vous voir encore, ma mère, priant pour votre fils le soldat.
« Le silence régnait autour de nous; dans l'obscurité de la grande salle toute la famille s'était prosternée, même les serviteurs, même les étrangers.
« Se levant le premier, le curé se dirigea len-
tement vers la chambre où mourut mon père. Il revint tenant en ses mains le sabre et la croix d'honneur de l'ancien sergent de la vieille garde impériale.
« — Enfant, me dit-il, servez Dieu et servez « la France; songez toujours à votre sainte mère, ce à votre brave père , et vous serez heureux. »
« Oui , ma mère, quatre années se sont écoulées depuis ce départ, et jamais la nuit n'est venue sans réveiller ce souvenir dans mon cœur. Vous redoutiez pour votre fils cette rude carrière des armes, que vous considériez comme un sentier de perdition.
« On nous disait au village d'étranges choses sur les mœurs militaires. J'arrivai donc au régiment un peu troublé de ce que j'allais voir et entendre.
« Mon brigadier n'était certes pas un saint homme. Souvent il maugréait comme un païen, et jamais ne s'enquérait des quatre -temps ou de vigile. Trois jours après mon arrivée, me croyant seul dans la chambrée, je m'agenouillai au pied d'un lit pour prier Dieu. Mon brigadier entra sans bruit ; je ne le vis pas d'abord. Dominé, en l'apercevant, par une fausse honte, je me redressai précipitamment ; le brigadier s'écria : « Ne vous « dérangez pas, jeune homme; ce n'est pas « défendu, et si quelqu'un le trouve mauvais, « proposez-lui la botte, et je suis votre second. »
« Quelques jours après, nous étions en corvée; je portais sur mes épaules un sac rempli de légumes. Le brigadier marchait devant moi, fredonnant une vieille chanson militaire que chantaient les soldats de Fontenoy :
Celui qui la chanson a faite Ne vous veut pas dire son nom, Combien qu'il vous était en tête Avant qu'on tirât le canon ; Il ne souhaite que d'avoir Moyen de faire son devoir.
« Et, passant brusquement à une autre idée, le brigadier reprit sur un air plus moderne :
L'amour ou les armes me feront mourir.
« Le son argentin d'une cloche se fit entendre, et le prêtre, qui allait donner l'extrême- onction, précédé de la croix, vint à passer.
« — A genoux, cria le brigadier, voilà le bon Dieu! » Et, s'agenouillant, il courba le front, pendant que le prêtre nous bénissait. En lovant les yeux, je vis les soldats en armes qui escortaient le saint Sacrement; ils étaient recueillis.
« Le brigadier, s'essuyant le genou droit de la manche de sa veste, dit d'un air pensif: « Cotte « petite cloche, c'est le garde à vous î 1] faut tou- « jours avoir la conscience nette , comme un « fourniment pour la parade. »
« Ce brigadier croyait parler en philosophe ; il parlait en chrétien, n'est-ce pas, ma mère?
« Nous nous remettions en marche, lorsque le brigadier reprit en souriant : « La mort, c'est « comme le brigadier de pose qui vient relever « le factionnaire; un bon soldat doit rester à son « poste, qu'il pleuve, qu'il tonne ou qu'il vente. « Si le temps est mauvais, il s'abrite dans la « guérite, et veille encore. Si le temps est beau, « il veille sous les rayons du soleil. — Vous « pensez, brigadier, ajoutai- je timidement, que « la mort doit nous arracher au travail? — Oui, « répondit le brigadier; le travail est l'ami de « l'homme, son meilleur compagnon... Mais sou- « tenez donc votre sac, les haricots s'échappent...»
« Tous les jours à cinq heures, quand l'escadron avait dîné, je voyais un vieux dragon réunir ce qui restait de notre repas, en faire de nouvelles portions qu'il préparait avec un soin tout maternel. Je m'enhardis jusqu'à demander à ce dragon le but de ce travail long et minutieux. « C'est « pour les pauvres, me dit- il brusquement. Ne « voyez-vous pas à la porte du quartier, près du « corps de garde, ces femmes infirmes, ces petits « enfants qui ne savent pas encore marcher, ces « vieillards qui ne peuvent plus travailler? Ils « n'ont pas, comme vous, du pain sur la planche. « C'est à nous, leurs frères, à leur en donner... « Qui sait, mon garçon, si un jour vous et moi
<( n'aurons pas besoin que Dieu nous le rende ? » Et puis, riant d'un gros rire, le dragon ajouta : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. « — Ils ont dit cela le matin, et le bon Dieu le « leur donne. »
ce Ce brave homme ne se doutait pas qu'il pratiquait la charité chrétienne. Gela vaut bien une prière, n'est-ce pas, ma mère?
(( On nous disait au village que lorsqu'un soldat mourait, des hommes de peine emportaient furtivement son corps, la nuit, et qu'il n'allait pas même reposer en terre sainte. J'avoue que cette idée de mort me donnait le frisson. Vous m'aviez élevé dans la pensée et dans l'espoir que des prières et des larmes accompagneraient mon cercueil, si je n'étais assez heureux pour mourir sur un champ de bataille. Mon père disait que tomber d'une balle au cœur, un jour de victoire, était le sort le plus digne d'envie. Il disait vrai !
« Une fois, au moment du pansage, la maréchal des logis chef fit former le cercle à l'escadron. Le fourrier, se plaçant au centre, dit d'une voix ferme: Ordre du colonel.
« Tous les cavaliers se découvrirent respectueusement ; car chez nous, Y autorité, même absente, est respectée, saluée, obéie. On dit qu'il n'en est pas tout à fait ainsi dans nos villes. Le fourrier se mit donc à lire l'ordre :
« Le régiment doit être pour le soldat une nou-
velle famille. Le soldat doit trouver sous l'étendard tout ce qu'il a laissé au foyer domestique : en santé, les travaux utiles ; en maladie, des soins paternels; si la mort arrive, des amis, des compagnons, des chefs à son convoi, une sépulture chrétienne, un monument modeste et les prières de l'Église, la présence du prêtre, comme s'il était au pays, entouré de ses frères.
« Les règlements militaires n'ont pu tout prévoir, et les corps ne possèdent pas de fonds dont la destination ne soit ordonnée.
« Le colonel désirerait que la famille régimentaire s'unît pour remplacer le père et les parents du soldat mort dans les rangs du régiment.
« Quarante francs sont suffisants pour rendre les derniers devoirs à un militaire ; cette somme est trop forte pour chaque soldat, et le temps manque pour écrire à la famille, qui s'imposerait des privations à cette heure suprême.
« Nous contribuerons donc en commun à rendre les derniers devoirs à l'homme, le dernier hommage au soldat.
« A chaque perte éprouvée par notre régiment, sous-officiers , brigadiers et dragons donneront chacun 5 centimes ; les officiers , 25 centimes ; les officiers supérieurs, 50 centimes; le colonel, 3 francs ou plus, s'il le faut.
» Il n'y aura pas de distinction d'escadron ou
de peloton, le régiment ne formant qu'une seule famille unie.
« Sur la tombe du soldat s'élèvera une croix de bois noir avec son nom, le nom du pays de l'ancien camarade et une grenade au numéro du régiment.
« Nous devons resserrer de plus en plus les liens qui unissent les soldats les uns aux autres. Nous devons cimenter fortement l'esprit de corps; nous devons faire que le régiment soit une bonne famille pour le soldat qui a l'honneur d'y servir; nous devons faire que l'homme qui succombe sous le drapeau de la France soit honoré, comme s'il terminait ses jours sous le clocher du village. En tout et pour tout, le régiment donnera de bons et de nobles exemples. »
« Nous avons été heureux d'accueillir les vœux du colonel. Jamais un camarade ne meurt au régiment sans que son père soit représenté par un officier, sa famille par des sous -officiers, des brigadiers et des soldats. L'un de nous porte cette croix ornée d'une grenade, à côté du prêtre qui prie. Si dans le trajet de l'église au champ du repos quelque étranger mal avisé, philosophe incrédule, ne salue pas le cercueil du soldat, justice est bientôt laite.
a II y a peu ie jours, un de nos sous -officiers rtait mort à l'hôpital. Tous les officiers suivaient son convoi. Deux prêtres marchaient en avant, et
plus de deux cents dragons recueillis accompagnaient volontairement celui qui mourait loin du foyer domestique. Sur le cercueil, un casque, un sabre, un uniforme, formaient ce trophée militaire qui emprunte à la mort un grand et sérieux caractère.
(( Un officier prononça sur la tombe de notre camarade quelques paroles d'adieu, terminées par ces mots : « La vue de la tombe éveille tou- « jours chez l'homme un sentiment de tristesse « et de regret. Notre âme se replie sur elle-même, « et nos pensées s'assombrissent. Défendons-nous « de ce sentiment qui amollirait nos cœurs. Pour « des soldats, et je puis dire aussi pour des chré- « tiens, la mort n'est pas redoutable. Le chrétien <( voit dans la mort le terme d'une épreuve, et le « soldat le dernier acte de sa vie d'abnégation. « Considérons donc la mort de sang - froid ; ne « détournons point la tête, car nous ne la crai- « gnons pas : nous la bravons souvent, et jamais « elle ne nous fera reculer.
« Notre mort de soldat est si différente de celle « de l'homme de la cité, que même ici, dans le « champ du repos, même au sortir de la maison « où pleure la famille, la détonation des armes « se fait entendre, et la poudre répand son eni- « vrant parfum. La loi, en nous accordant cet « honneur, à nous, gens de guerre, a voulu rap- « peler que l'âme d'un soldat monte au ciel dans
« un nuage de salpêtre, et que son dernier adieu « se mêle au bruit harmonieux des combats. »
« C'était presque une prière, n'est-ce pas, ma mère?
« Il y avait à B... un prêtre, l'abbé X..., qui aimait fort les soldats. Sa maison était la nôtre, mais aussi la caserne était sa maison. Il venait nous voir dans nos chambrées, nous donnait des conseils paternels, nous prêtait de bons livres, et le dimanche disait une messe pour les militaires. L'église était toujours pleine. Des chœurs de grenadiers et de cuirassiers entonnaient d'une voix mâle des hymnes à Dieu. Un hussard touchait de l'orgue. La musique des dragons faisait entendre ses accents; un voltigeur servait la messe. Ce prêtre nous parlait de nos devoirs et de nos familles. Combien de fois ne m'a-t-il pas, en pensée, rappelé près de vous, ma mère !
« Quand nous étions au bivouac, pendant les rudes nuits de décembre, ce prêtre ne nous quittait pas. Son sermon était l'exemple. Nous allumions de grands feux pour qu'il ne sentit pas le froid, et lui, pour nous épargner les privations, allait quêter de la paille et du pain pour les militaires aux riches hôtels où dormait l'opulence, pendant les veilles du prêtre et du soldat.
« Lorsque le régiment quitta la garnison, le bon pasteur nous accompagna au loin dans la campagne, comme un frère accompagne son frère
à l'heure du voyage. Au moment de la séparation, l'abbé X... prononça ces paroles, des larmes dans la voix :
« Dragons, les habitants vous disent adieu, « par ce prêtre, votre ami, l'ami de tous les « soldats de la France. Si vos cœurs sont tristes, ce le mien est fier de sa mission, et veut noblece ment la remplir comme citoyen et comme « prêtre.
« Bourgeois, nous vous léguons des regrets, « parce que vous nous laissez des exemples de « courage, de fermeté, de patience, de discipline. « Vous avez été de dignes soldats ; la ville n'ou- « bliera jamais ses dangers récents ; elle n'ou- « bliera pas l'énergie de votre régiment.
« Prêtre, j'avoue que vous avez fait du bien « par votre charité modeste. On ne sait pas tous « vos actes généreux ; j'ai vécu parmi vous, je les « sais et les dirai pour nous consoler et réchauf- « fer nos cœurs en parlant de votre régiment. « Vous avez fait du bien par votre foi religieuse, « votre zèle à seconder dignement ce culte sacré « dans la pompe de ses fêtes; vous étiez édifiants, « vous étiez éloquents ; vos mères l'ont su, elles « ont pleuré de joie.
« Adieu donc, mes amis, à Dieu, qui éprouve <r en séparant, mais réunit et récompense. L'adieu « d'un mot est banal, sans portée, sans valeur; « son vrai sens en fait deux, qui consolent et
<( veulent dire : Au revoir! Là-haut est le rendez- « vous des grands cœurs. »
« C'était une prière, ma mère, une prière sur le grand chemin, au milieu des armes et des chevaux, à l'ombre de l'étendard. Nous étions émus. Le prêtre fit un signe de la main, et nos fronts s'inclinèrent sous le casque, comme s'il nous eût bénis.
« Ne craignez donc plus, ma mère, la vie militaire pour le salut de votre fils.
« Il y a du cœur sous l'uniforme.
« J'ai besoin de vous citer quelques traits encore pour vous convaincre, si vous ne l'êtes déjà.
« Une pieuse et touchante cérémonie a eu lieu à l'église Notre-Dame. Les soldats de la garnison de Paris qui sont originaires de la Bretagne ont accompli, à la cathédrale, un pèlerinage en l'honneur de sainte Anne, patronne des Bretons. Quatre cents militaires environ, appartenant aux divers régiments de l'armée de Paris, tous Bretons, étaient réunis autour de la chapelle consacrée à sainte Anne. Le directeur de l'École normale militaire, établie aux Missions, a fait une instruction appropriée à la circonstance, et les prières de ces enfants de du Guesclin se sont majestueusement élevées vers le ciel.
« Un mois avant cette époque, un fait, plus significatif se passait en Afrique. Deux dé
teurs français travaillaient depuis quelque temps comme maréchaux-ferrants au quartier de la cavalerie des troupes turques à Tripoli de Barbarie. L'officier supérieur qui commande cette cavalerie, voulant les lier d'une manière indissoluble au service ottoman, les engagea plusieurs fois, mais sans succès, à embrasser l'islamisme. Ses obsessions devinrent plus vives à l'époque du ramadan, qui est en quelque sorte le carême des musulmans. Ces soldats déserteurs ne voulurent jamais abandonner la religion chrétienne. Pour rester fidèles à leur foi , ils firent leur soumission au consulat général de France, aimant mieux subir dans leur pays toutes les conséquences de leur crime, le déshonneur, la mort peut-être, que de renier Jésus- Christ.
« Un seul put exécuter ce dessein et se placer à l'abri du drapeau national, qui dans ce pays est la croix du chrétien. Il fit donc sa soumission. L'autre déserteur français, arrêté par les Turcs avant d'avoir pu atteindre l'asile consulaire, fut horriblement frappé, puis jeté en prison. M. Pélissier, consul général de France à Tripoli, ancien officier de l'armée, réclama en vain le déserteur; les Turcs se refusèrent à le rendre ; mais, dans sa prison, en présence du supplice, ce chrétien s'agenouillait et priait.
« Son compagnon, ayant eu l'imprudence de s'éloigner du consulat, fut ^alÉ^ÉfaÎBSî^^dn-
quantaine de Turcs, qui, se jetant sur lui, l'entraînèrent avec rapidité, en l'accablant de tant de coups, que les chrétiens du pays le crurent mort. Ces deux hommes, qui avaient méconnu toutes les lois humaines, qui avaient renoncé à la patrie, à la famille, furent frappés par la grandeur de la loi divine.
« La religion sembla les illuminer, et ils devinrent presque martyrs.
« La fermeté de notre gouvernement fit justice de la barbarie.
« Dans la dernière visite faite par Monseigneur de Limoges à Aubusson, au moment où le cortège, sortant de l'école des Frères, où avait eu lieu la distribution des prix, traversait les rues de la ville, M. le curé, désignant à Mar Buissas un octogénaire décoré de la Légion d'honneur, qui attendait le défilé, lui dit : « Je présente « à Sa Grandeur un vieux soldat de l'armée « d'Egypte. » Monseigneur de Limoges s'approche alors de celui qui servit comme sergent sous les généraux Bonaparte, Kléber et Menou, et lui adresse ces mots : « Je vous salue, mon bon «vieillard; c'est de grand cœur que je vous « donne ma bénédiction. Puissiez-vous encore «jouir d'une longue vie! » Après ce souhait, Mflr Buissas avance la main, bénit le vieillard, et lui donne sa bague à baiser. Le vieux soldat s'incline en disant : « Vénérable évèque et vieux
« grognard, ça se comprend toujours. » Ce vétéran d'Egypte se nomme Gharpillon. Le fourrier de l'escadron, qui est bachelier es lettres, m'a assuré que dans tous les temps les armées ont été religieuses.
« — Quand la flotte athénienne sortait du Pyrée, nous disait-il ce matin, les prêtres entonnaient des cantiques, dont les matelots répétaient les dernières strophes à la cime des vergues. Qui ne sait la piété profonde et séculaire des Romains, qui a mérité que Rome devînt la ville sainte du christianisme lui-même? Tous les grands capitaines de l'antiquité furent des hommes remplis de piété. Agésilas, Xénophon, Alexandre, Sylla, César, étaient profondément religieux. Je ne parlerai pas de notre peuple, si fier de saint Louis, de Turenne, de Drouot, ces grandes figures chrétiennes de nos armées. »
« Mais dites - moi , avec quoi les peuplades arabes ont-elles, depuis 1830, héroïquement lutté contre la France ?
« Avec la religion, avec la foi. Quels ont été leurs plus braves et leurs plus redoutables chefs? Des pèlerins de la Mecque et des prophètes.
« La nation française a toujours été essentiellement une nation militaire et une nation religieuse.
« Dans nos casernes , nous nous entretenons plus souvent que vous ne sauriez le croire des choses de la religion.
« Des soldats et des officiers portent sur eux des médailles qui, dit -on, possèdent de grandes vertus; j'ai vu moi-même l'une de ces saintes images à l'un de nos maréchaux de France, à celui qui était notre ami, qui avait été le maître des maîtres, — au maréchal Bugeaud.
« Ce sont presque toujours de pieux souvenirs de famille , le tendre adieu d'une mère , la suprême prière d'une épouse ou d'une sœur; cela console, cela soutient, car c'est la voix de l'âme. C'est plus qu'un souvenir, ma mère, c'est l'espérance.
<( Un sous- officier, mon collègue, ancien chasseur d'Afrique, nous racontait, il y a peu de jours, que ce qui l'avait le plus ému dans ses campagnes était la prise de possession d'un point du littoral, Stora, je crois, par la colonne expéditionnaire de Constantine. Mon infidèle mémoire n'a retenu ni le nom de cet événement ni le nom du générai qui commandait : je n'ai été frappé que de la pensée chrétienne qui dominait k récit de mon ami.
« Après des luttes de tous les jours, après i^es fatigues inouïes, l'armée aperçut entin les rivages de la Méditerranée*
« Formé en masse sur le plateau d'une haute montagne, le. corps expéditionnaire lit entendre un de ces cris inmicnsrs qui te s'élèvent ijne du sein des troupes. On saluait la mer, la mer qui
avait baisé les côtes de France, la mer, seule route de la patrie lointaine.
« Au coucher du soleil, l'horizon prit les riches teintes de pourpre et d'or si communes au climat d'Orient. Bientôt le soleil disparut des cieux; mais, quelques instants encore, les torrents de ses rayons illuminèrent les nuages, qui dessinaient en se jouant des cratères, des océans, des palais féeriques ; la nuit vint. Aux rapides éclairs succédait l'obscurité profonde, et les roulements lointains du tonnerre se faisaient entendre au delà des montagnes ; écorchée par les vents , la terre exhalait un air tiède que les chevaux inquiets pouvaient à peine respirer. Haletants, ils se redressaient, secouaient leurs longues crinières, et de leurs naseaux dilatés cherchaient vainement, en levant la tête, cette brise qui fait vivre.
« Cependant l'armée avait pris ses bivouacs. Bruyants d'abord, les soldats gardaient un morne silence. Les feux s'éteignaient successivement, et quelques ombres errantes glissaient lentement, puis disparaissaient sous les petites tentes.
« Vers minuit, la fraîcheur commençait à se faire sentir, les palmiers nains redressaient leurs tiges, et de grands oiseaux de proie décrivaient dans leur vol des cercles autour des précipices. Au loin les Kabyles allumaient des feux, et les coups de fusil des vedettes disaient ces veilles terribles du soldat africain.
<( Bientôt le majestueux silence de la nuit ne fut interrompu que par quelques détonations, les cris aigus des bêtes féroces qui parcouraient la plaine, et le magnifique appel: Sentinelles, prenez garde à vous! répété dans l'obscurité.
« A ce spectacle, le sous -officier se sentit profondément ému, et cependant combien de fois n'avait -il pas vu le bivouac! Combien de fois n'avait -il pas dormi sur l'herbe desséchée du désert! Mais, cette nuit -là, son âme sembla s'éveiller d'une longue léthargie. Après être resté longtemps fixé sur la terre, son regard s'éleva vers le ciel; assis aux pieds de son cheval sur le bord de sa tente, il sentit tout son être tressaillir d'une vie nouvelle. Sa poitrine semblait trop étroite pour le cœur, qui battait à frapper les oreilles. Son œil, éclairé d'une flamme intérieure, perçait l'obscurité; il entendait des bruits étranges, des chants célestes, des voix lointaines, fugitives, qui semblaient le convier à quelque fête. Peu à peu il ne sentit plus son corps peser sur son âme, et cette âme s'élança vers Dieu. Ses souvenirs d'enfance lui revinrent en foule; il vit l'église de son hameau, les paysans en habits de fête réunis autour du pasteur; il crut entendre le son de la cloche qui avait annoncé sa venue au monde. Il revit la chapelle où le prêtre l'avait convié à la table sainte. Le jour de sa première communion se retraça si fidèlement à sa mémoire,
qu'il resta une partie de la nuit du bivouac à considérer l'image qui , dans son village , surmonte l'autel des communiants. C'était, dit -il, une madone tenant dans ses bras l'enfant Jésus ; l'auréole d'or entourait le front de Marie, ses cheveux tombaient sur ses épaules, et une tunique bleue à longues manches laissait voir dans l'attitude une grâce naïve et le tendre maintien d'une jeune mère. Cette simple peinture, comme on en voit partout, dénuée de tout artifice de composition, frappa cependant l'esprit du sous - officier par cela seul qu'elle parlait de Dieu. Lui - même n'a pu nous dire combien de temps dura l'extase divine que lui envoyait en Afrique le souvenir de l'enfance chrétienne. Lorsque la diane se fit entendre, le sous -officier s'élançait sur son cheval, l'âme rafraîchie par cette rosée céleste. Les chasseurs se battirent tout le jour sous les ordres du brave général Bouscarin, et notre ami ne pensa même pas aux balles qui déchiraient tout autour de lui.
« Il a cru depuis que la madone du hameau l'avait protégé, car il avait invoqué la nuit le petit enfant qu'elle tenait dans ses bras. Il montra tant de courage à cette affaire, qu'il gagna la croix d'honneur.
« Le jour même, l'armée atteignit le rivage. Les troupes formèrent un carré, dont un vaste autel occupait le centre. Cet autel, construit de
tambours superposés, dominait tout le pays. Un prêtre, qui accompagnait l'expédition, y célébra le saint sacrifice de la messe, et bénit, au nom du Dieu des armées, la mer, les monts, les plaines, les rochers, les forets d'alentour. La musique militaire faisait vibrer l'air; la voix du canon s'élevait de seconde en seconde, sonore et stridente; les vagues mugissaient, et, dans le lointain, c'était un navire qui se balançait du côté de l'Italie, ou bien, à l'horizon d'Afrique, le Kabyle qui couronnait l'arête des précipices. L'encens des parfums tourbillonnait et se mêlait à la fumée de la poudre. Au moment de l'élévation, l'armée entière s'agenouilla. Le sous-ofilcier vit alors au-dessus de l'autel, sur le fond bleu du ciel, la madone du village tenant dans ses bras l'enfant Jésus qui lui souriait, à lui pauvre soldat.
« Voilà, ma mère, le récit de mon camarade Robert, maréchal des logis à l'escadron. Le fourrier n'a pas souri en l'écoutant; il a même ajouté : « Les souvenirs * d'enfance ne s'effacent « jamais. Moi-même qui vous parle, je n'ai pas « oublié les joyeux mystères de la nuit de Noël, « et les pompes de Pâques, et la Fête-Dieu a\vc « ses reposoirs et ses fleurs, et la Toussaint avec « ses prières lugubres et ses cloches qui se « lamentent au milieu de la nuit de novembre. »
« Le capitaine, ancien compagnon d'armes de
mon père, me disait un jour: « Depuis la con- « scription, l'armée est la représentation la plus ce vraie, la plus noble de la nation française, car ce l'élite du peuple passe successivement dans « les rangs. Les enfants des campagnes arrivent « au régiment avant même d'être entrés dans « la vie active. Ils viennent donc avec toutes « les croyances du foyer maternel, avec tous les « respects puisés à l'église du village.
« S'il y a loin, quant aux pratiques extérieures, « entre un monastère et une caserne, il y a au « fond des cœurs autant de principes religieux « ici que là. Vous entendez parfois, dans les car- « refours, des quolibets s'attaquer aux symboles « de la religion; souvent aussi, les sociétés dites « lettrées se font un jeu de nos croyances. De « telles choses ne seraient pas supportées dans « les troupes. Les troupes ont trop de bon sens « pour ne pas respecter non seulement les reli- « gions, mais les traditions, les coutumes, les « règles d'un peuple. Les troupes respectent les « lois, lois humaines comme lois divines. Les « troupes ont le cœur honnête. »
« Le capitaine me disait ces choses peu de temps après mon arrivée, et il ajoutait : « Si le « paganisme de l'antiquité produisit les sociétés « grecque et romaine, si l'islamisme lança sur <c le monde ses conquérants, le christianisme à « son tour devait produire le soldat moderne.
(( Le paganisme était la jouissance matérielle; « l'islamisme, le triomphe des sens; le christia- « nisme, la discipline. »
« V Imitation de Jésus - Christ aurait pu être écrite dans un camp aussi bien que dans un cloître; ce livre sublime, lorsqu'il parut au milieu du xve siècle, dut produire dans l'âme des gens de guerre une véritable révolution. Pour la première fois on lut, dans les châteaux forts, ces pensées souvent répétées depuis sous d'autres formes par les règlements militaires : « C'est « quelque chose de bien grand que de vivre sous « un supérieur dans l'obéissance et de ne pas « dépendre de soi-même. Il est beaucoup plus « sûr d'obéir que de commander. » ( Imitation de Jésus- Christ.)
« Si, tels que des soldats généreux, les chré- « tiens demeuraient fermes dans le combat, ils « verraient certainement le secours descendre « sur eux du ciel.
« Si vous ne savez pas vous vaincre en des « choses légères, comment remporterez -vous des « victoires plus difficiles? » (Irait, de Jésus-Christ.)
« Quel beau chapitre militaire que ce chapitre de Ylmitation: De l'avantage de l'adversité ! Fussiez-vous maréchal de France, général, capitaine ou sergent , vous aurez vos adversités , soldat î . N'oubliez jamais que chacune d'elles a son avantage pour Fhomme fort.
(( L'adversité est comme l'orage, qui mûrit les bons fruits et jette à terre les mauvais. Voici les titres des divers chapitres de Y Imitation, lisez, et dites -moi si ce n'est pas là un livre à l'usage du régiment: de la résistance aux tentations; du soin d'éviter les jugements téméraires ; de la manière de supporter les défauts d'autrui ; de considérer la misère humaine ; d'apprendre à bien mourir; de travailler avec ferveur; de s'exercer à la patience ; de se souvenir des bienfaits; de souffrir avec constance toutes les misères; de ne point se laisser abattre par l'adversité ; de l'abnégation.
« Voilà notre sagesse militaire puisée dans l'ouvrage d'un religieux. Depuis Napoléon mourant sur le rocher de Sainte -Hélène, jusqu'à la sentinelle veillant aux remparts de Gonstantine , il n'est pas un de nous, soldat des temps modernes, qui n'ait un conseil à demander à ce livre, qui répond toujours par une consolation.
« Vous voyez donc, ma mère, que pour le salut des âmes le camp vaut mieux que la ville. Ici j'entends la parole des bons et des, simples; je ne sais rien, et en écoutant j'apprends. Si je regarde autour de moi, je vois partout l'ordre, le travail, la règle. Aussi ai -je du bonheur à vous répéter ce que j'ai vu et entendu dans les rangs de l'armée, toutes choses qui ne se voient ni ne s'entendent aux villes, où la civilisation scienti-
fique, orgueilleuse et vaine, ne respire que le doute. C'est à l'armée seulement que j'ai compris ces mots de Bossuet : « Dieu dit que la lumière « soit, et la lumière fut. » L'armée française à Rome a prouvé au monde entier combien est vive la foi dans les rangs de nos soldats. Ces hommes simples se sont approchés du saintpère.
« Ils ont apporté dans nos champs et dans nos villes des souvenirs éternels, de pieux récits, comme en apportaient de la Terre -Sainte les chevaliers revenant des croisades.
« Peu de temps avant mon départ de Lyon, un chasseur à pied qui avait été en Italie me racontait ce qu'il avait vu au Vatican; modeste comme un enfant, il n'oubliait de son pèlerinage à Rome que l'assaut des remparts, où, brave entre les braves, il avait gagné une décoration donnée par le saint-père.
« Trois malandrins vinrent à passer. C'était déjà le temps où, sous prétexte de politique, on professait toutes les théories de l'incrédulité, du vice et du crime. Nous étions seuls, le chasseur et moi, dans un lieu retiré sur les bords du Rhône, vers le grand camp.
« Les trois hommes nous toisèrent insolemment, et l'un d'eux, remarquant la croix du chasseur, lui dit : « Le pape, en te donnant cela, « t'a- 1- il donné le droit de dire la messe?
« — Sa... bl..., dit le chasseur, il m'a même « donné le droit de confirmation. » Et, ce disant, il appliqua sur la face ravagée du socialiste un de ces soufflets herculéens, comme une main développée à la charrue peut seule en donner. Le chasseur les nomme soufflets carabinés.
« Ce chasseur a versé son sang pour la religion et pour la patrie; il respecte et fait respecter la croix et l'uniforme. Ce brave homme est notre personnification.
« J'allais, chère mère, vous citer deux autres traits de mon chasseur à pied , qui est d'un caractère jovial ; mais mon lieutenant m'ordonne de l'accompagner à l'hôpital militaire, où nous allons visiter et consoler nos malades. Je vous quitte pour remplir un devoir, — pour travailler, pour servir.
« Bien servir, c'est prier. Adieu. »
Une noce villageoise passait, dansant et chantant. (P. 65.)