A PARIS
Vous connaissez les agréments de Paris, mais vous ignorez les avantages de la petite ville de province, modeste et silencieuse. A Paris, où
vous vivez, tout est agitation; les plaisirs comme les affaires prennent un caractère ardent, qui cependant n'exclut pas le calcul. Les orateurs de salons, les écrivains, les financiers, les hommes spirituels, les auteurs d'opuscules, les chanteurs de romances composent un monde à part, qui longtemps a fait l'opinion. Là on juge, on condamne, on absout, on adopte, on rejette avec une promptitude qui est un témoignage éclatant quelquefois de l'intelligence, surtout de la légèreté. Le temps manque pour la réflexion; chacun alors accepte sans contrôle l'arrêt prononcé par la coterie à laquelle, sans le savoir, sans le vouloir, tout Parisien mondain est affilié.
Athéniens toujours aimables, toujours avides de plaisirs, toujours charmants, toujours frondeurs, les gens de Paris passent successivement du journal à la comédie, de la Bourse aux antichambres et aux fêtes, jetant aux vents leurs croyances natives, et parfois leur bonheur.
Cette vie est pleine de délices et d'illusions. Le matin, on échange deux mots en courant avec le journaliste redouté; plus tard, on étudie au portique de la Bourse les grandes questions d'Orient et d'Occident, de paix et de guerre, de flotte et d'armée.
Le soir, on traverse rapidement quelques concerts, avant d'aller commencer sa nuit aux théâtres et aux cercles. On passe le même jour
des mains de Figaro aux mains du comte Almaviva; on sert de jouet au page et de dupe à Basile.
'Et nous, infortunés provinciaux, ombres errantes dans la solitude, qui n'avons ni journalistes pour nous dicter une opinion, ni salons pour aiguillonner notre esprit, ni théâtres pour pleurer et pour rire, ni bibliothèque pour y chercher la science, ni jeux de bourse pour nous avertir quand les flots du Bosphore ou du Rubicon sont agités, nous sommes fatalement condamnés à réfléchir, à penser, à juger.
Alors nous allons errer aux grands bois par un beau soleil de mai ; tantôt à pied , tantôt à cheval, suivis d'un chien fidèle, accompagnés d'un camarade, savourant la brise, devisant au hasard, ne demandant pas une idée à la gazette locale, qui n'en a guère, mais cherchant en nous, en notre faible esprit, en notre bon sens, la réponse à toute question. Et quand vient l'objection , nous n'allons pas quêter la réponse auprès des habiles; mais nous interrogeons la conscience, et cette honnête compagne de la vie répond toujours.
Qui arrive à la vérité? Vous, dans le tumulte, ou nous, dans la solitude? Vous, entourés d'orateurs et de commentateurs, ou bien nous, isolés au milieu des forêts, et n'entendant que le cheval qui hennit, le chien qui aboie, l'oiseau qui chante,
le vent qui mugit, et puis la voix intérieure qui murmure en notre âme : « Ceci est vrai, cela est faux? »
Ces réflexions, mon cher Monsieur, me sont inspirées par votre dernière lettre. Vous m'adressez un numéro de votre journal, dont, sans cette attention, j'aurais ignoré l'existence.
Ce journal fait feu de bâbord et de tribord sur notre pauvre armée.
Jadis, au beau temps de la féodalité de la presse, cet article eût fait trembler dans leurs guérites tous les factionnaires de France. Il n'en est pas tout à fait ainsi de nos jours, et je vois une sentinelle se promener nonchalamment, suivant du regard le vol des hirondelles; quelques fantassins passent en sifflant et riant; ils vont à l'étang du Vieux-Moulin pêcher de bonnes carpes. Décidément l'apparition de cet article de journal n'a pas produit sur l'armée la profonde sensation que vous disiez.
Cependant, vous homme d'esprit et de sens, vous avez cru devoir m'adresser ce journal. Combien vous êtes Parisien, cher Monsieur I Vous avez cru de bonne foi que cet article allait me foudroyer; mais, je le confesse, j'ai été saisi d'un rire homérique en lisant cette première phrase de votre épître : « Cet article aura du retentissement dans le pays, qui sera agité; dans l'armée, dont on comprendra l'abus... »
J'allais précisément parcourir le pays , lorsque votre lettre m'arriva. Je ne changeai pas de dessein, et gagnai les collines à travers la prairie. Les paysans labouraient la terre, les ménagères étendaient le linge sur la haie verdoyante, les enfants allaient lentement à l'école, les troupeaux broutaient l'herbe naissante; près du berger, le chien dormait.
Une noce villageoise passait, dansant et chantant; plus loin encore, dans le fourré d'une garenne, M. le maire était à l'affût d'un lapin, pendant la noce du garde champêtre.
« Morbleu ! m'écriai -je, mon ami le Parisien me disait cependant que je verrais du retentissement dans le pays, et qu'il serait agité.
« Je n'y découvre nulle agitation. Ce bon vigneron qui me salue est parfaitement calme; ce voiturier qui passe est calme aussi. C'est là le pays , c'est là le peuple, si je ne me trompe. »
Et, tout en marchant, je me disais :
« Mon ami le Parisien prend un carré des Champs-Elysées pour le pays; il donne le nom de peuple à trois ou quatre joueurs de billard réunis dans un estaminet de la rue Jean -Jacques- Rousseau. Ce qu'il nomme l'opinion publique est un carré de papier que le public lit quelquefois , mais que le public n'a jamais écrit. »
Dans ma course à travers le pays, j'oublie,
cher Monsieur, que je dois, pour répondre à votre lettre, examiner l'article.
Citons d'abord quelques passages :
« Les gouvernements eux-mêmes commencent à comprendre que les sacrifices qu'ils font pour entretenir leurs armées et leurs flottes, sacrifices qui pèsent si lourdement sur leurs peuples, ont un caractère impie.
« A qui persuaderait - on , en effet, qu'il est normal, au temps où nous vivons, de dépenser tant de millions pour l'entretien d'une armée qui détourne chaque année des travaux productifs l'élite de la jeunesse du pays, tandis que nous dépensons à peine pour nos travaux publics la moitié de cet argent? Et ce ne sont pas seulement les millions qu'il faut regretter; c'est la puissance intellectuelle, c'est la force organisatrice qui préside à leur emploi et à leur distribution. Tout ce que la France compte de jeunes gens instruits, d'esprits vigoureux, aspire à l'École militaire, et chaque année cette école verse dans les services militaires, dans les corps spéciaux, la fine fleur des' jeunes générations.
« L'administration centrale du ministère de la guerre coûte à elle seule près de deux millions et demi de francs. Que d'usines seraient mises en mouvement, que de terres défrichées, que de ponts jetés sur nos cours d'eau, que do dîmes pourraient être boisées avec cette seule somme,
qui est pourtant insignifiante à côté de celles qui figurent dans ce budget I Les états-majors absorbent à eux seuls plus de dix -huit millions de francs. Nous ne parlons pas de trente millions environ destinés à la gendarmerie, puisque ce corps n'est pas, à proprement parler, un corps guerrier, mais un agent de sécurité intérieure et de police gouvernementale.
« En résumé , les dépenses improductives de la guerre absorbent une somme immense. Elles occupent sans profit réel des milliers d'intelligences ; elles tiennent dans l'oisiveté des garnisons les jeunes gens les plus robustes, qui perdent quelquefois dans cette oisiveté les saines habitudes du travail, les douces traditions de la famille. »
En tout ceci une expression me frappe : dépenses improductives.
La digue en pierre, qui s'oppose aux débordements et sauve de l'inondation les terres cultivées, est improductive, car elle ne produit ni avoine ni betteraves.
L'article du journal est un coup de pioche donné à la digue. Or tout ce que vous ôtez à la digue, vous le donnez au torrent; tout ce que vous ôtez à la pompe, vous le donnez à l'incendie.
Les pompes aussi coûtent fort cher et sont improductives: elles servent rarement; quelques-
unes n'ont jamais servi qu'aux exercices du dimanche. La moindre borne - fontaine donne plus d'eau, en moins d'une heure, que toutes les pompes de la France qui sont au repos, et ne désaltèrent pas les passants.
Mais le jour de l'incendie, cette machine improductive sauve la Banque de France et toutes ses richesses !
Le fusil d'un soldat d'infanterie ne vaut pas, à coup sûr, le moindre fusil de chasse. Il n'y a pas dans toute l'armée un fusil qui ait tué un perdreau, c'est-à-dire produit un rôti ou un salmis. Il en coûte fort cher pour tenir au râtelier ce fusil de munition; mais, à un moment donné, cette machine improductive sauvera plus que la Banque de France, elle sauvera les arts, les musées, les églises, la vie des hommes, l'honneur des femmes.
Le fer, qui est un ciseau entre les mains du tailleur, produit un habit; donc il est productif. Le fer du paratonnerre, qui protège les monuments, est improductif.
La toile coupée en serviettes est productive : elle sert au ménage; mais la toile sur laquelle Raphaël et Murillo ont placé l'image de la sainte Vierge est une toile improductive.
Le bronze des canons, le bronze des statues, le bronze des cloches est improductif; mais le bronze de la pelle ou des pincettes est productif.
Il y a deux mondes : le monde moral et le monde physique, le monde des intelligences et le monde des sens, l'âme et la matière.
Le bronze de la statue produit plus que vous ne pensez : il produit les grandes actions, les dévouements sublimes ; il exalte le sacrifice.
Le fer du paratonnerre, la clef du coffre -fort, produisent plus que vous ne pensez : ils produisent la sécurité.
Or que produit l'armée? Vous le comprenez sans que je vous le dise, si vous habitez le monde moral, le monde de l'âme; vous ne le comprendrez jamais si vous habitez le monde physique, le monde des sens, si vous remplacez l'âme par la matière.
L'administration centrale du ministère de la guerre produit plus que toutes les usines de France : elle produit I'armée.
L'armée produit plus que toutes les machines de l'univers : elle produit la sécurité publique et l'honneur national.
Vous entasseriez millions sur millions, vous grouperiez les intelligences de la jeunesse des écoles et les forces de la jeunesse des champs,
vous n'auriez pas mal employé vos trésors si vous obteniez la sécurité publique et l'honneur de la France.
Savez -vous ce que produit encore Farmée? Les usines, les travaux publics, les ponts, les défrichements, le commerce, l'industrie, le travail, le bien - être. Le soldat inspire la sécurité , et la sécurité donne naissance au travail; le travail donne tout ce que je viens de dire : usines et ponts, défrichements et commerce.
Par une belle journée, alors que les travaux ont le plus d'activité, alors que les riches magasins regorgent d'acheteurs, alors que les équipages brûlent le pavé de Paris, alors que les capitaux se centuplent par la circulation, faites rentrer le soldat à la caserne, consignez-le, et à L'instant même, comme par enchantement, les capitaux seront consignés dans les coffres, les magasins se fermeront; les rues deviendront désertes, les étrangers prendront leurs passeports, et la misère apparaîtra.
Le maréchal Lefebvre disait au fier descendant d'un chevalier des croisades: « \o\\< vous vaut"/
d'avoir des ancêtres; eh bien, moi je suis un ancêtre! »
A mon tour je vous dirai, mon cher Monsieur : « Vous vous vantez d'avoir un gros capital; eh bien, moi je suis un gros capital! »
Le dernier soldat d'infanterie est un énorme capital, qui produit la confiance, et partant la richesse. Il n'a qu'un sou dans sa poche, il met des millions dans la vôtre.
Quelquefois le soldat est sorti de Paris; il sortait par une porte, la misère et la honte entraient par l'autre.
Avez -vous oublié le 21 janvier 1793? Avezvous oublié les ateliers nationaux de 1848? Avezvous oublié la Commune?
Si ces dates sinistres devaient attrister votre cœur, je les effacerais pour en rappeler une autre.
C'était en mars 1871 : deux faillites et la suspension totale des travaux nous conduisaient à une ruine prochaine.
La terreur était dans votre maison ; on cachait argenterie et bijoux; on se couvrait de vêtements usés, pour simuler la pauvreté; votre âme était gonflée de malédictions contre la populace, qui vous avilissait jusque dans votre foyer domestique.
Combien de fois alors, les mains jointes sur votre poitrine, cher ami, le regard incliné vers
la terre, le dos courbé, ne m'avez -vous pas dit bien bas, bien bas, pour n'être entendu que de moi : Quand donc les soldats reviendront -ils?
Mon cher monsieur Bonardin, je vous aime, parce que vous êtes un honnête homme, payant régulièrement vos impositions, vénérant le commissaire de police, honorant madame votre épouse, adorant vos enfants; mais dites -moi comment et pourquoi vous avez déjà donné lieu à tant de révolutions.
Si j'entendais un seul mot à la politique, je vous gronderais; mais vous me répondrez, comme toujours, par des noms propres : le marquis de la Fayette, Vergniaud, les Girondins, Mme de Staël, le comte de Mirabeau, Benjamin Constant...
A propos du marquis de la Fayette et du comte de Mirabeau, vous ne leur pardonniez guère leurs titres de noblesse jusqu'au 6 mai 18i8. Ce jourlà, nous nous promenions assez tristement aux abords de la plaine Monceau. Le long du mur d'enceinte, un homme d'une quarantaine d'années, le visage pale, l'œil hagard, la main amai-
grie, semblait affaissé par la douleur et la maladie.
Bon comme toujours, vous vous approchiez de lui pour l'interroger et le secourir, lorsqu'il s'éloigna.
Cet honnête ouvrier ne voulait pas mendier le pain de sa femme et de' ses enfants, et ils mouraient de faim î
Il était peintre en armoiries, et on avait supprimé les armoiries avec les titres.
Les armoiries sont improductives, disiez -vous la veille encore. Non, cher ami; car elles produisent du pain pour ces malheureux, qui seraient tous morts de faim, sans votre âme charitable. Pour les sauver, vous avez, en cachette, fait peindre les armoiries de vos ancêtres, les de Bonardin, qui étaient de robe, dites -vous, et se signalèrent pendant la Ligue et pendant la Fronde, jusqu'au jour où ils tremblèrent sous le regard du cardinal de Richelieu, ou devant la majesté naissante du grand roi.
L'armée est improductive, répétez -vous sans cesse, après la lecture de votre journal.
Interrogez les habitants de la garnison, ils vous répondront ce qu'elle produit, en loyers, en octrois, en ventes de denrées, en solides et en liquides; plus d'une cité en France ne vit que de sa garnison.
Le maire d'une ville importante me priait d'envoyer la musique d'un régiment jouer sur la place publique, parce que chaque concert en plein vent faisait vendre pour cent écus aux marchands de l'endroit. Les villes de province veulent toutes leur garnison, sans doute parce qu'elles ne sont pas improductives.
Le soldat n'est donc pas improductif, même au point de vue matériel. Quant au gendarme, il rapporte plus qu'il ne coûte à l'État. En effet, une brigade de gendarmerie sur la frontière, avec ses procès -verbaux de contraventions, ses arrestations de contrebandiers, a produit, par les amendes soldées au Trésor, une somme supérieure à son traitement.
L'armée coûte cher, dites -vous ; mais la révolution et l'invasion coûtent plus cher encore. A vos millions j'opposerais des milliards, si je ne craignais d'attrister vos souvenirs.
Non, l'armée n'est pas improductive.
Elle produit la sécurité pour le comme]
La gloire pour la famille,
L'honneur pour la nation.
Je vous dirai un jour ce qu'est le paysan quand il arrive sous les drapeaux, ce qu'est le soldat quand il quitte le régiment. Vous verrez comment nous allumons, par la discipline, une flamme céleste au cœur le plus froid, comment nous assouplissons les corps, comment nous éclairons les fronts, comment nous infiltrons dans les intelligences les plus rebelles les nobles pensées chevaleresques, comment nous grandissons l'homme.
Alors vous comprendrez peut-être que l'armée n'est pas improductive, car elle produit pour le hameau la main qui sait tenir une arme.
Les peuples énervés de l'Indoustan produisent pour la vieille Europe les tissus de cachemire et les bracelets de corail ; mais la baïonnette du soldat européen fait trembler tous les producteurs de Madras et de Bombay.
Aujourd'hui vous nous dites que le soldat est improductif, et qu'il faut l'éloigner. Hélas 1 des manifestes venus de l'étranger, mais malheureusement écrits par des mains françaises, promettent aux vengeances d'immoler le soldat et le prêtre.
Ne comprenez -vous pas que vous ne devez jamais vouloir ce que veulent les ennemis de la France ?
L'heure est-elle bien choisie pour calculer ce que coûte à la France sa vieille et glorieuse lame d'épéV?
Manque-t-il des bras pour les travaux publics? Manque- t-il des capitaux pour les industries qui couvrent le sol ?
L'Europe a-t-elle désarmé? Toutes les questions diplomatiques sont- elles résolues? Avonsnous déjà oublié les sanglantes saturnales de
notre dernière révolution et les promesses plus sanglantes, les menaces plus atroces encore du parti qui se meut au grand jour?
En vérité, je vous le dis, mon ami Bonardin, je crains fort que vous ne soyez incorrigible dans votre monomanie de désarmement, dans votre antipathie pour le soldat; je crains que la leçon des dernières années n'ait pas été assez complète; déjà vous oubliez vos terreurs passées, et les larmes amères que vos yeux ont versées.
Vous ne vous souvenez plus, ami Bonardin, que le peintre en armoiries dessina votre blason, antique blason de race parlementaire, qui devrait vous rappeler que les de Bonardin ont peu gagné à la Ligue, à la Fronde, à la Gironde, à la Charte et aux banquets démagogiques.
Sur ce, mon cher de Bonardin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde ; car vous auriez grandement besoin de la garde de Dieu, si l'éloquence de votre journal obtenait la suppression du budget de la guerre.
« Un pas de plus, et tu es mort.» (P. 88.)