COURAGE
On dit : Cet homme a du courage, et non : Cet homme a le courage.
C'est que la civilisation moderne a fractionné le courage, l'a nuancé, divisé, subdivisé à l'infini.
Il n'y a cependant qu'un courage. Il est ou il n'est pas dans l'homme.
Semblable à la serre chaude qui produit des fruits factices, la civilisation crée des vertus factices aussi. Gomme ces fruits, ces vertus n'ont ni parfum ni saveur.
Dans nos villes populeuses et industrielles, aux habitudes doctes et disertes , le même personnage a ses courages qui se modifient suivant l'intérêt, les circonstances, les temps, les lieux, le théâtre et les spectateurs.
Il est vrai que l'âge et la santé exercent sur le courage une influence véritable.
La jeunesse a son courage actif, enfanté par la richesse du sang, entretenu par une chaleur intérieure, surexcité par une rapide circulation. — L'âge mûr a son courage, fils de la force, de la raison et du devoir. — La vieillesse a le sien, froid, calme, passif, éclairé par l'expérience.
Il y a aussi le courage du jour et le courage de la nuit ; le courage solitaire et le courage public; le courage individuel et le courage collectif; le courage conventionnel, qu'on pourrait nommer courage professionnel. Il y a enfin le courage des nations, des races, si l'on vont. Le courage d'un Arabe n'est pas celui d'un Français; celui d'un Romain n'était pas le même que le courage d'un chevalier du moyen âge. Toutes ces qualités, apprises par la tradition, enseignées
par l'éducation ou adoptées par le préjugé, ne sont pas le courage véritable.
Le vrai courage vient de Dieu ; son siège est dans la conscience. Dieu en a doué la créature pour que la lutte fût possible ici -bas.
Au soldat, Dieu a donné le courage pour l'exécution de ses arrêts; au magistrat, pour le triomphe de la justice; au prince, pour le salut des peuples; au prêtre, pour le salut du monde. Le dernier mot du courage est le martyre.
Dieu a même donné le courage à la plus faible, à la plus timide des créatures, à la mère, pour le salut de l'enfant, qui est le salut de sa race; loin de l'enfant, cette mère redevient timide et craintive.
Qu'est-ce donc que le courage ?
La faculté par laquelle s'accomplit le devoir.
Nous avons vainement cherché dans les œuvres philosophiques ou historiques la définition du courage. Nous hasardons celle-ci, que nous inspire surtout la vue des armées permanentes en temps de paix, la vue des pouvoirs politiques en temps de crise, la vue des sociétés civilisées aux heures fatales où l'intérêt et la peur sont en présence.
Hors du devoir le courage ne saurait donc exister.
Un criminel sur l'échafaud peut mourir avec courage, car il accomplit un devoir envers, la
société. Ce courage vient d'en haut; le prêtre a fait entrevoir à l'homme qui va mourir l'infinie miséricorde de Dieu. Dans le suicide, il y a désespoir, fuite à la vue d'un danger, d'une souffrance, d'un sentiment cruel, évanouissement des forces, aberration, faiblesse produite par un trouble général, désertion au moment de la lutte, obscurcissement de l'intelligence, doute de l'âme, honte pusillanime, forfanterie, orgueil, maladie; mais il n'y a pas courage, parce qu'il n'y a pas accomplissement d'un devoir.
En présence des divers courages convenus se trouvent des vices divers, variés aussi, et qui prennent, pour mieux tromper, mille formes et mille noms.
Les mots peur, lâcheté, crainte, timidité, expriment certainement des sensations différentes, mais prenant toutes leur source dans la faiblesse, comme le courage prend sa source dans la force, toutes étant le manque au devoir, comme le courage est l'accomplissement du devoir.
Les philosophes diront que l'homme craint par aversion pour le mal qui peut arriver, qu'il a peur par Vidée du danger, ou qu'il redoute un adversaire. Ils diront encore que le courage est dans tous les événements : la bravoure à la guerre seulement, et la valeur partout où il y a danger à affronter. Les moralistes diront que la bravoure est dans le sang et le courage dans rame.
L'expérience de la vie, de ses luttes, de ses dangers, prouve combien sont peu fondées les habiles dissertations des savants sur le courage humain.
Le courage militaire n'est pas rare.
L'exaltation, phénomène physique produit par la foule, le tumulte, le mouvement, réagit fortement sur le moral. Le regard, le contact des corps, les voix humaines, exercent une sorte de fascination. Le bruit des armes, la vue du sang, le parfum du carnage, la lutte enfin, amènent dans tout l'être un tel ébranlement, une telle surexcitation, que beaucoup vont comme la vague soulevée par les roulements d'une autre vague.
La perspective des récompenses et des peines est pour quelque chose dans le courage militaire; mais le sentiment de l'honneur est plus puissant encore. A ces sentiments se joignent d'autres mobiles. Chez quelques-uns, les instincts les plus opposés se réveillent tout à coup et produisent de singuliers effets, dont la partie visible prend le nom de valeur, d'audace, d'intrépidité; chez quelques autres, l'habitude des combats a fait naître une philosophique indifférence.
Ce qu'on nomme le courage des armées tient beaucoup au commandement, à la combinaison personnelle et matérielle, nommée organisation.
Si, au moment de la bataille, tous les régiments étaient confondus, la bataille serait perdue.
Le commandement du chef, la connaissance des compagnons, la confiance réciproque, la vue des armes diverses qui se prêtent un mutuel appui, sont pour beaucoup dans le courage de position. Cela est si vrai, que les mêmes troupes, commandées alternativement par deux généraux, toutes choses égales d'ailleurs, se battront avec plus ou moins de courage.
La confiance, sentiment indéfinissable, enfante alors le courage.
Le général Foy, qui avait tant vu, tant pratiqué la guerre, dit que le courage est chose plus rare qu'on ne le croit. Le général a raison, car il considère le courage individuel; mais le courage collectif n'est pas rare , il se communique même avec une admirable rapidité.
Ces phénomènes seraient à étudier. Les uns pâlissent, les autres sont muets , tandis qu'à coté d'eux il en est qui ont une grande volubilité.
On pourrait presque dire que le courage public s'apprend; les vieilles troupes le possèdent; les jeunes soldats le posséderont si, pour leur enseigner cet art, on profite des premières années de service.
Cela forme l'une des nuances du moral des armées.
Les variétés de ce genre de courage sont infinies. Il est plus difficile dans l'état d'immobilité qu'en mouvement; ce qui a fait dire que le moral
de l'infanterie devait être supérieur au moral de la cavalerie.
Les pensées de Pascal, qui, au point de vue religieux, embrassent tout ce qui vient de l'âme, ne s'arrêtent même pas sur le mot courage. Montaigne, qui pénètre aussi, mais au point de vue philosophique, dans les replis les plus cachés du cœur humain, ne dit rien du courage. Le mot brave est si nouveau dans son acception actuelle, que Pascal l'employait pour signifier l'homme bien mis, lorsqu'il dit : « Être brave n'est pas trop vain. »
Cependant le courage n'est pas une vertu nouvelle.
Pourquoi donc en parlait-on si peu jadis, et en parle-t-on sans cesse de nos jours?
Pourquoi avons-nous imaginé ces vaines distinctions de courage civil et de courage militaire?
Pourquoi exaltons -nous par un enthousiasme factice et comme dévouement sublime l'accomplissement des simples devoirs, s'il n'y a pas à les remplir profit énorme et immédiat?
Hélas ! il en a été des réputations comme des fortunes : l'homme a voulu les acquérir en un jour, pour en jouir plus longtemps. Les petites choses ont reçu de grands noms, et pour la moindre vertu il a fallu un piédestal. Ceux qui pâlissaient devant une lame d'épée ont imaginé le courage civil, tandis que ces caractères empe-
ses, qui s'affaissaient aux moindres tentatives hostiles, ont affirmé que le courage militaire est bien supérieur au courage civil, et que celui-ci est inutile sous l'uniforme. Mensonge que tout cela!
Il n'y a qu'un courage, dont les racines sont au plus profond du cœur; mais ce courage est rare. L'intelligence l'accompagne toujours, aussi bien que l'honnêteté, aussi bien que la bonté.
Un méchant pourra être cruel, mais non courageux. Un malhonnête homme pourra être audacieux, mais non courageux ; un sot pourra oser beaucoup , mais n'aura pas le courage.
Le courage est aussi rare que le génie; si le génie est une étincelle tombée sur l'homme des mains de la Divinité, le courage est un rayon d'or que Dieu met au front de ceux qu'il place au-dessus des foules.
Lisez l'histoire, et dites combien d'hommes ont été toujours courageux à l'heure suprême! Les écrivains parlent à tout propos de l'inconstance de la fortune, et cherchent à expliquer ainsi ces chutes terribles, ces évanouissements de pouvoirs, qui, du jour au lendemain, font disparaître les trônes et les dominations.
C'est le courage qui a manqué. Nous en trouverions au besoin la preuve dans les circonstances qui précèdent ces chutes et ces évanouissements. Ces circonstances sont simples, faciles à prévoir,
plus faciles encore à dominer; mais il n'y a même pas la lutte. On s'abandonne soi-même, sous prétexte qu'on est abandonné par la fortune.
Le courage est plus qu'une qualité, plus qu'une vertu , il est un don céleste.
Dans le monde, dans l'administration, dans l'armée, il se trouve grand nombre de personnages qui s'accordent réciproquement le titre d'hommes courageux.
Les uns ont la fermeté, les autres la bravoure des armes; il en est qui se sont habitués aux tumultes politiques ou au fracas du champ de bataille; mais, après dix ans d'épreuves, une triste journée vient où ces hommes faiblissent, lorsque les événements les entraînent sur le terrain qui n'a pas été celui de leur exercice habituel.
Est-ce à dire que le courage ne sert que dans de rares et suprêmes circonstances ? Loin de nous cette pensée. Le courage, au contraire, est de tous les jours et de toutes les heures; mais, en temps ordinaire, des vertus analogues le remplacent aux yeux du vulgaire.
Tel homme s'est montré ferme, on l'a cru courageux. Tel autre a été téméraire, et sa témérité a passé pour du courage.
Le véritable courage, celui de toute la vie, est l'application constante de cette antique devise :
Fais ce que dois, advienne que pourra. Ce courage est donc d'un usage journalier; par lui, l'homme accomplit son devoir. Ce courage tient à la religion de l'âme plus qu'à la philosophie de l'intelligence. En effet, les martyrs ont eu plus de courage que les stoïciens : ceux-ci méprisaient la vie; ceux-là songeaient au ciel; les premiers mouraient pour le devoir, les autres pour être admirés , car ceux qui affectaient le dédain pour les hommes demandaient aux hommes des applaudissements, même après leur mort.
Le plus modeste des citoyens, celui qui exerce obscurément sa fonction publique, peut à son heure avoir besoin de courage.
Il est un trait que je placerais volontiers à côté de celui d'Assas. — Un maire de village , simple cultivateur, est appelé pour procéder à Fan tion d'un assassin. Une foule nombreuse entoure la maison où le meurtre a été commis. Au moment où le maire arrive, l'assassin, toujours armé, couvert de sang, s'échappe, et sa seule vue répand une terreur si grande, que la multitude lui livre passage, en fuyant de tous côtés. Le maire poursuit l'assassin. Bientôt ils sont loin du village, dans un lieu solitaire. Le brigand se retourne, et voyant le maire seul, il le couche en joue, en criant : « Un pas de plus, et tu es mort! » Le maire s'arrête, prend froidement dans sa poche L'écharpe de magistrat, entoure son corps de
cette écharpe , puis répond à l'assassin : « Au nom de la loi, je vous arrête. » Et il l'arrête,
Est-ce là le courage civil ou le courage militaire ?
C'est le courage, car il n'y en a qu'un : c'est celui de d'Assas, celui de Boissy-d'Anglas, celui d'Achille de Harlay.
Les hommes vraiment courageux sont rares; ils ont toujours un noble caractère, et toujours ils en appellent à leur conscience, au lieu d'en appeler à leur intérêt.
Il n'est pas de carrière où le genre de courage que le vulgaire a nommé courage civil soit plus nécessaire que dans la carrière militaire. L'exercice du commandement est une application presque constante du courage. En effet, le commandement est souvent une résistance aux injustes volontés humaines, aux usurpations qu'il faut vaincre. Dans cette lutte, on plie comme le roseau, ou l'on résiste comme le chêne.
Mais, s'il n'est doué du courage que vous nommez civil, un commandant militaire est perdu. Fût-il mille fois brave sur le champ de bataille, eût- il la plus vaste intelligence, il arrivera dans sa vie telle circonstance qui donnera la mesure réelle de sa mince valeur.
Un magistrat a autant besoin de courage militaire que l'homme de guerre de courage civil. Le magistrat n'est pas toujours sur son siège,
protégé par la force. Il peut un jour descendre de ce siège pour l'exécution de la loi, marcher au-devant de la populace armée, sanguinaire, et, s'il est doué de courage, sa tête se redressera au lieu de se courber.
Qu'est-ce donc que le courage ?
Nous le répétons, c'est l'accomplissement du devoir, du devoir des jours ordinaires, comme du devoir des journées historiques.
Le courage n'appartient pas plus à l'épée qu'à la soutane du prêtre ou à la robe du magistrat.
Ses accessoires sont la bravoure, l'élan, l'intrépidité, la fermeté, l'audace: vertus secondaires, enfantées par les civilisations, développées par l'éducation, exaltées par la mode, respectées par la peur.
Le courage est une vertu sans laquelle l'homme ne sera jamais digne du commandement militaire.