COMMANDEMENT, OBÉISSANCE
Non loin de Chartres, dans ce vieux pays de Beauce où l'œil peut à peine saisir l'horizon des vastes plaines, se trouve une étroite vallée, fraîche et riante. En se penchant par -dessus la ravine, les chasseurs découvrent dans la feuillée le modeste village d'Oisême.
Une route tortueuse, négligée, suit les contours de la vallée, en traversant le hameau. Des chaumières s'ouvrent sur cette route, et le soir les villageois se reposent au seuil de l'unique porte, qui laisse entrevoir à l'intérieur la ménagère et les petits enfants.
Toutes ces maisons sont uniformément con-
struites en terre et en chaume; là, rien ne réjouit l'œil comme aux gais villages de la Lorraine et de la Normandie. Cependant les maisons des maîtres respirent cette bonhomie champêtre, un des caractères distinctifs de la Beauce.
Plus élevée que les chaumières du village d'Oisême, une maison de bonne apparence se voyait, ou plutôt se laissait deviner, dans les touffes épaisses de grands arbres séculaires qui eussent fait honneur au parc d'un royal ermitage.
Cependant ce n'était qu'une habitation belle et commode, quoique la courtoisie des villageois eût dès longtemps désigné ce lieu sous le nom de château.
Je ne vous ferai pas la description de cette maison, qui n'avait rien de remarquable. L'unique rue du village, ou plutôt la route communale, séparait le manoir de son jardin. C'était là le luxe de l'habitation. Des plantes rares, de riches collections d'arbustes, des fleurs presque inconnues étaient tout à la fois le témoignage du goût artistique du propriétaire et de la science du jardinier, vénérable et docte maître s'il en fût.
Les vieux soldats aiment les fleurs et les enfants; ils aiment la nature, le silence, la solitude, les jardins et les bois; ils cherchent le grand air, l'espace, les horizons lointains. Ils tiennent moins au logis qu'aux campagnes voisines.
Aussi le logis où nous nous arrêtons un instant
ressemble -t- il à une tente dans un camp. Le camp était le jardin sur la gauche, et sur la droite le parc aux allées tortueuses. Je ne dirai rien de la maison, si ce n'est que la porte, toujours ouverte, semblait convier les voyageurs et les pauvres. Il n'y avait pas même de chien de garde, car le maître avait coutume de dire que la plus grande précaution était la confiance. Cette pensée semblait de dangereuse application au notaire du bourg voisin.
Malgré mon sincère désir de ne point vous parler de la maison dans laquelle nous allons entrer, je dois dire qu'au vaste salon du rez-dechaussée, des portraits en uniforme indiquaient sous ce toit la présence d'une pensée militaire.
Un jeune mousquetaire, chevalier de Saint- Louis, tué à Fontenoy, souriait agréablement à un vieux sous -lieutenant de la garde consulaire, son petit-fils, qui lui-même ne voyait pas d'un très mauvais œil son fils, chef de bataillon au ler de zouaves.
Pendant une sombre journée de novembre, trois hommes étaient réunis dans la principale chambre de ce manoir. Le feu pétillait dans l'âtre, tandis qu'au dehors les branches d'un arbre, courbées par le vent, battaient les fenêtres, en y déposant des larmes de pluie qui glissaient lentement le long des vitres.
Des trois personnages assis auprès du feu, l'un,
plongé dans un vaste fauteuil, le visage amaigri, la figure sévère, mais douce et calme, paraissait plus que septuagénaire.
C'était un homme de guerre, tout l'indiquait. L'autre, vêtu d'une soutane usée, avait débuté dans l'église lorsque le soldat débutait aux armées. Cependant le front du prêtre n'était pas sillonné de rides aussi profondes que le front du soldat. Tous deux, pendant une longue vie, avaient porté deux poids bien inégaux.
Le prêtre avait obéi, l'officier avait commandé; celui-ci connaissait donc mieux la souffrance et les douleurs. Vous eussiez cependant observé que la tête du soldat était droite, ferme, sa voix brève, sonore, tandis que le prêtre, légèrement incliné, avait aux lèvres de douces paroles, et dans le regard cette limpidité du ciel, cette sainte résignation du sacrifice éternel.
Les deux vieillards personnifiaient le commandement et l'obéissance, arrivés au terme.
Le troisième personnage atteignait à peine sa trentième année. La force et l'intelligence rayonnaient autour de lui. Tout jeune qu'il fût, son front se dégarnissait déjà, et sous sa moustache épaisse un mouvement presque imperceptible des lèvres laissait deviner que le doute était passé par là. Cet officier se nommait le capitaine Delord; il arrivait d'Afrique, d'où son père le mandait pour l'embrasser et le bénir avant de rendre
son âme à Dieu. Entré dans l'armée comme simple soldat, après de solides études, le vieux colonel Delord avait pris part aux batailles de l'empire. Chef de corps sous la monarchie, il savait la paix et la guerre, chose rare en tout temps.
Son vieil ami, le curé d'Oisême, venait chaque jour, non le consoler, non le soutenir, non le préparer à la mort, mais l'accompagner aux portes de la vie, où tous deux marchaient du même pas.
« Attendez un peu, colonel, nous partirons ensemble, » disait le prêtre en souriant.
Sur un guéridon placé près du vétéran un livre était ouvert, livre ancien, car le colonel n'estimait guère la littérature moderne, qui peint les vices en exaltant la révolte. Le livre que lisait le colonel avait été écrit par un soldat romain, au sein des places de guerre, sur les rives du Rhin ou du Danube. Ce soldat consacrait les intervalles des combats à tracer des pages d'une philosophie si pure, si élevée, qu'elles semblent pénétrées de l'esprit du christianisme. L'auteur, ou plutôt l'officier romain, avait nom Marc- Aurèle, et appartenait, si nous avons bonne mémoire, à la race brave et savante des Antonins. La page ouverte devant le colonel renfermait ces lignes :
« Essaye de voir comment tu t'en trouveras de
vivre en homme de bien qui se résigne à ce que lui envoie l'ordre général des événements, et qui fait consister le bonheur dans la pratique de la justice et dans l'humanité de ses pensées.
« Recevoir sans fierté, quitter sans regrets.
« Souvent on commet l'injustice sans rien faire; ce n'est pas l'action seule qui est injuste.
« Il faut être bien neuf et bien ridicule pour s'étonner de ce qui arrive dans la vie. »
Cette philosophie du soldat romain allait à l'âme du soldat français , et le colonel lisait souvent son Marc-Aurèle.
Mais à l'heure où nous pénétrons dans cet intérieur de famille, le colonel Delord avait posé son livre profane, l'œuvre du soldat païen, pour laisser au prêtre le bonheur de l'édifier par la pieuse lecture du livre chrétien d'un frère prêcheur. Il se fit répéter ce passage :
«... A dater du christianisme, le pouvoir a perdu le caractère de domination pour s'élever à l'état de service public, et le dépositaire de la plus haute royauté qui soit dans le monde, la royauté spirituelle, s'est appelé volontairement le serviteur des serviteurs de Dieu, i (Conférence du P. Lacordaire.)
Ce vétéran dit alors à son fils : « Ce que les ignorants nomment la domination du chef n'est autre chose que le service imblic. Le colonel est le premier serviteur du régiment, c'est-à-dire le
serviteur qui travaille le plus; de lui on doit dire qu'il est le premier serviteur du pays, car il se doit à lui, et se donne à lui corps et âme. »
Après quelques instants de silence, le vieillard reprit :
« Autrefois on sacrait les empereurs et les rois, afin que le sceptre ne parût pas trop pesant à leurs mains.
« Le sceptre militaire est l'épée du commandement. Elle est lourde, bien lourde quelquefois pour la main du chef, cette épée dont les esprits futiles ne connaissent pas le poids. »
Le vétéran se tut en inclinant le front, comme si des pensées austères se fussent réveillées dans son cœur. Un sourire triste effleura bientôt son visage, et, sans lever la tête, il ajouta : « Combien de fois n'ai -je pas lu l'instruction du maréchal de Belle -Isle à son fils, le comte de Gisors, nommé colonel du régiment de Champagne!... J'ai lu aussi bon nombre d'ouvrages sur le commandement en guerre. « C'est là le bon temps, et « le jeu en est agréable, » comme disait M. de Belle -Isle. Mais le commandement de nos jours de paix, après les temps pénibles traversés par l'armée, est bien autrement important, difficile et délicat, qu'il ne l'était jadis.
« Une armée est toujours plus ou moins atteinte du mal de son époque. Or le journalisme
hargneux ou de mauvaise foi, la tribune dissolvante, les calculs égoïstes, le culte des intérêts matériels, le charlatanisme philanthropique, le libéralisme, en un mot, ont fait l'Europe bien malade en détruisant les croyances, en sapant toutes les bases de l'autorité, en méconnaissant toute la grandeur du moral. L'armée était trop vigoureusement constituée pour ne pas résister à ces fléaux qui ont tout emporté, hormis le principe militaire. Cependant il a fallu la sainte discipline pour préserver les armées de ce cataclysme social.
« L'honneur en revient au commandement militaire, qui repose sur la sublime base de la hiérarchie et de l'avancement progressif.
« Michel Montaigne disait que pour commander, il fallait avoir du rein.
« Les anciens voulaient au commandement militaire de la force, de la vigueur. Ils caractérisaient cette force par les mots : vim Cœsari*, la force de César.
« Un religieux, le R. P. Lacordaire, emploie une expression qui me plaît, lorsqu'il s'écrie que, pour commander, il faut avoir le fluide impératif. En effet, l'homme qui commande doit être obéi naturellement, comme si un fluide émané de son cœur s'emparait des cœurs.
« Est-ce le caractère qui est plus ferme? l'intelligence qui est plus vaste? l'esprit qui est plus
étendu? — Non, mais celui qui sait commander a le fluide impératif. Dieu l'a créé pour l'autorité. Tout ce qui se trouve dans son courant est attiré, entraîné ou renversé.
« Henri IV, le grand Frédéric, Napoléon I«r, Gondé, Turenne, étaient embrasés de ce fluide; et cependant ces génies avaient entre eux peu de ressemblance de corps, de mœurs ou de langage, ce qui prouve que le fluide impératif n'a rien de terrestre, n'a rien d'humain, et qu'il agit mystérieusement dans un monde inaccessible aux calculs.
« Lorsque Napoléon passait au galop de son cheval, les blessés et les mourants, oubliant leurs tortures, se soulevaient pour le saluer. C'était le fluide qui agissait.
« Lorsque Gondé sommeillait au bivouac, l'armée entière faisait silence, et tous les soldats se découvraient pieusement quand Turenne priait Dieu. Frédéric ordonnait la mort d'un officier qui, malgré la défense du roi, avait, la nuit qui précédait la bataille, allumé une lampe pour écrire à sa jeune épouse. L'officier, avant de quitter la vie qu'il aimait, baisait la main de son roi. C'était encore le fluide.
« Je pourrais multiplier les exemples et rappeler aux hommes de nos jours la verte vieillesse du maréchal Soult, dont le regard si doux d'ordinaire imprimait, quand il le voulait, le mou-
vement électrique qui fait tressaillir comme le passage d'un boulet de canon.
« De ce fluide impératif Dieu n'a pas été prodigue; mais il en a mis quelques étincelles au cœur des armées. La guerre les fait jaillir. »
Le vieux soldat reprit :
« Les hommes de la cité pensent que le plus joyeux rôle de ce monde est celui de colonel.
« Le colonel passe au galop sur un beau cheval, suivi de ses brillants cavaliers. L'harmonie de la musique militaire a présidé à son réveil. Devant sa porte, la garde veille comme aux barrières du Louvre. Encadrée d'épaulettes, de sabres et de croix, l'image du colonel apparaît aux jeunes ambitieux comme le prix éblouissant d'une vie de hasards et de fêtes.
« Ce n'est là que la forme extérieure du commandement. Le commandement réel est tellement grave, sérieux, austère, que nous le considérons comme une magistrature, comme un sacerdoce.
« Guidé pur sa seule conscience, le colonel prononce des jugements à L'égal des tribunaux.
A sa voix, les portes de la prison s'ouvrent ou se ferment. Des intérêts divers et multiples aboutissent à lui. Le présent et l'avenir de tous, dans le régiment, tiennent par mille liens aux mains du colonel. Elles doivent donc être fortes et pures. Des pères affligés en appellent à sa sévérité; des mères éplorées, à son indulgence. Il sonde autant de plaies que le chirurgien. Il doit être juste pour tous, quand beaucoup sont injustes pour lui.
« Modérer les ardents, encourager les timides, soutenir les faibles, prévenir le mal, récompenser le bien, surveiller chacun sans offenser personne, ramener celui qui s'écarte, assouplir les forces, les unir, les coordonner, les diriger vers un même but, et parfois, comme Alexandre, trancher du fer le nœud qui ne se peut délier, tels sont les premiers devoirs du colonel.
« Eh bien, mon fils, ce ne sont là encore que quelques-uns des éléments moraux du commandement.
« Le colonel ne perd jamais de vue le commandement supérieur du ministre et des généraux. Responsable non seulement de ses actions, mais des actions de tous les hommes de son régiment, il dispose d'une portion de l'honneur du pays, d'une part de la force nationale, d'une quantité de la richesse publique.
« Pour la gloire du pays, le colonel est cons-
tamment préoccupé de la conservation de l'esprit de corps. Il entretient ces nobles sentiments militaires, feux sacrés qui illuminent le drapeau, symbole de cette part d'honneur national remise aux mains de chaque régiment.
« Dans l'intérêt de la force nationale, le colonel augmente sans cesse la puissance de son régiment par le travail, qui transforme le paysan en soldat, et prépare la victoire par l'instruction.
« Enfin, la fortune publique est aussi confiée au commandement militaire, dont l'administration est si pure, qu'elle suffirait à notre considération.
« Cet honneur du pays à conserver, cette force nationale à augmenter, cette fortune publique à employer, ces alternatives de préoccupations morales et de soins matériels, et par- dessus tout cette charge d'âmes, absorbent la vie entière du commandement militaire.
« Vous tous, pères, qui avez eu à guider une famille; juges qui avez absous ou condamné; médecins qui avez vu les douleurs de la mort; prêtres qui avez été dépositaires des larmes et des secrets; linan qui avez calculé; mag
t rats municipaux qui avez administré; maîtres qui avez enseigné; vous tous enfin qui avea eu action sur les corps, sur Les consciences el sur intérêts, sur la liberté. L'honneur, la vie de vos
semblables, n'avez-vous pas souffert quelquefois de ne pouvoir faire le bien qu'à demi?
« Sachez donc ce que nous souffrons 1 »
Le vétéran, qui s'était animé peu à peu, termina par ces paroles lentement accentuées :
« Le commandement militaire est moins un droit qui s'exerce qu'un devoir qui s'accomplit. Le chef militaire passe sa vie à rendre la justice. Il est incessamment aux prises avec les deux sentiments les plus intraitables que la civilisation ait mis au cœur des hommes : l'amour-propre et l'intérêt. Tantôt par habileté, tantôt par fermeté, avec deux autres sentiments, la crainte et l'espérance, il doit dominer chez tous les passions enfantées par les amours -propres et les intérêts divers.
« Vous ne sauriez croire, monsieur l'abbé, ajouta le vieux colonel, combien un chef militaire marche sur votre terrain. Gomme vous, il s'arrête souvent au chevet du lit d'un pauvre malade; comme vous, il console; comme vous, il encourage; comme vous, il a une foi à perpétuer, des croyances à conserver, une religion à suivre. Cette foi est l'honneur; cette religion, le culte du drapeau.
« Après la croix la plus grande chose est l'épée; aussi j'ai pris pour devise : Deo dulce, ferro comité, Dieu pour guide, mon fer pour compagnon. »
Le vieillard se tut pendant quelques instants, et, passant sur son front sa main amaigrie, il y réveilla sans doute quelque douce pensée, car un sourire mélancolique effleura ses lèvres, et il reprit d'une voix presque caressante :
« Combien de fois, pendant les commandements que j'ai exercés, de pauvres soldats ne sont-ils pas venus à moi, pour me demander un avis, un bon conseil ou une faveur! Intimidés d'abord par ce tête-à-tête avec l'autorité, ils reprenaient bientôt leur calme habituel, après quelques paroles bienveillantes franchement prononcées.
« Nous nous comprenions vite. Ils parlaient de leur village, de la situation précaire d'une vieille mère, de la récente mort d'un père, soutien de la famille. Nous avisions au plus pressé. C'étaient quelques lettres que je composais, que j'écrivais moi-même. Ils mettaient sous mes yeux les papiers timbrés du notaire, les actes compliqués d'une justice lointaine. Avec moi ils se dépouillaient de cette méfiance native du paysan, car ils savaient que j'étais un ami désintéressé. Toujours nous consolions, souvent nous rendions l'espoir, et quelquefois même le bonheur.
« Peut-être un jour, lorsque nos services seront oubliés, lorsque nos écrits, ignorés «l<i tous, seront ensevelis dans la poussière des bibliothèques; lorsque nos amis brillants et puissants, entraînés
dans le tourbillon du monde et des affaires, ne conserveront plus la mémoire de notre nom, peut-être alors, dans quelque chaumière, loin des villes, une humble famille aura-t-elle un souvenir de nous; peut-être ces simples devoirs du cœur, accomplis chaque jour au régiment sans bruit et sans éclat, laisseront- ils une trace au foyer d'un paysan, soldat d'autrefois, qui, vieillard à son tour, enseignera à ses petitsenfants que l'autorité militaire est une bonne et sainte chose.
« Si Dieu, qui tient compte d'une obole et d'un verre d'eau donnés à la souffrance par la pauvreté, devait nous tenir compte aussi de notre dévouement aux soldats malheureux; s'il permettait qu'un nom oublié par le monde fût pieusement conservé dans le fond de quelque vallée, nous serions bien récompensés. Le chaume pour Panthéon, la prière d'un village pour oraison funèbre, c'est là, mon fils, pour un vieux capitaine tel que moi, une gloire qui en vaut bien une autre. N'est-il pas vrai, monsieur le curé?
— Colonel, dit le prêtre, vous souvenez -vous de notre enfance? Vous étiez joyeux, tandis que j'étais pensif; aujourd'hui vous êtes pensif, et je suis joyeux. Vous avez commandé, j'ai obéi; ce sont là les mystères de ces transformations. Depuis un demi -siècle, ma vie s'écoule silencieuse, comme le limpide ruisseau qui glisse
inaperçu dans la prairie, sans même courber la tige des fleurs. Vous avez été le torrent qui roule de la montagne, devient fleuve, et répand dans son cours majestueux la richesse et l'abondance.
« Le petit ruisseau, colonel, va comme le fleuve se perdre dans l'Océan; quand la goutte d'eau remonte aux cieux sur un rayon de soleil, on ne lui demande pas d'où elle vient, mais si elle est pure.
« Depuis cinquante ans, colonel, j'ai obéi; j'ai appris an par an, jour par jour, heure par heure, tout le charme de l'obéissance, toute la douceur du sacrifice. Si dans l'exercice de mon humble ministère quelques scrupules s'élevaient, si en mon âme se trouvait quelque embarras, j'allais à la ville voisine, appuyé sur mon bâton de pèlerin, et je demandais à Monseigneur de Chartres des lumières et des forces; ainsi le veut la discipline. »
À ces paroles, le vétéran dit au capitaine : « Mon fils, ce mot-là, ce mot discipline explique la vie entière des deux vieillards devant lesquels vous êtes.
« Pour la discipline et par la discipline j'ai commandé; pour la discipline et par la discipline ce prêtre a obéi; tous deux nous avons été des ors,
i Votre vie est dans ces doux existences de i ilices. N'oubliez pas que le pouvoir n'a poiut
le caractère de domination, mais de service public. Considérez donc votre chef comme l'interprète de la loi, le représentant de la justice. Sachez qu'il travaille et obéit comme vous travaillez et obéissez; sachez que son obéissance, de plus que la vôtre, est entourée d'un lien invisible pour vous qui est la responsabilité, sorte de cilice moral : responsabilité envers la conscience, responsabilité envers l'État, responsabilité partout et toujours, depuis le maréchal de France qui livre une grande bataille et que l'histoire jugera, jusqu'au colonel qui nomme un caporal et que l'inspecteur jugera.
« Ce vénérable prêtre a prononcé le mot discipline, mot religieux et militaire en même temps; il pouvait aussi vous parler du service, mot qui appartient autant à l'Église qu'à l'armée. »
Le curé d'Oisême releva la tête, et, le front serein, il s'écria : « De formidables paroles retentissaient, il y a trois mille ans, dans les déserts de la mer Rouge. Ces paroles, les voici : Souvienstoi que tu as servi toi-même en Egypte!
« Tous, dans nos aïeux, nous avons servi; tous, dans notre postérité, nous servirons. Nous sommes d'un sang que le travail a pétri, que le travail pétrira de nouveau. Regardez dans nos mains la trace de la terre; nous venons de la terre, et nous allons à la terre. Il n'y a d'exception pour personne, pas plus pour l'enfant du
palais que pour l'enfant de la cabane. Écoutez donc la parole qui vous rappelle le service d'Egypte , et respectez le service. »
Mais le colonel avait paru distrait pendant que Je prêtre parlait; il semblait préoccupé d'une pensée douloureuse.
Alors il ajouta, comme si sa voix n'exprimait que la fin d'Une idée : « Le commandement serait au-dessus des forces humaines s'il ne trouvait dans l'obéissance cette confiance, ce concours, ce zèle, ce dévouement qui enfantent des prodiges.
« Un jour, pendant les guerres de la révolution, Kléber voulut sauver son armée entourée par des forces supérieures. Il dit à un chef de bataillon qu'il aimait : « Tu vas aller au défilé « que tu vois à l'extrémité de cette plaine; tu « arrêteras l'ennemi pendant deux heures, tu te « feras tuer, et tu sauveras l'armée.
« — Oui, mon général, » dit le commandant; et il marcha vers le défilé, et il se fit tuer en sauvant l'armée.
« De Kléber ou du chef de bataillon, lequel eut le plus à souffrir à cette heure suprême?
« Ce fut Kléber, qui envoyait son ami à la mort.
« Le commandant accomplissait un devoir de tous les jours, il se bornait à obéir; la route était toute tracée. Mais Kléber avait devant les yeux des milliers d'hommes qui le regardaient; il avait dans l'esprit des milliers de pensées qui se croi-
saient. Il fallait prendre un parti décisif, prompt dans l'intérêt du plus grand nombre, en sauvant l'honneur.
« Cet exemple choisi entre cent résume le commandement et l'obéissance.
« Vous pouvez être certain, mon fils, que si Kléber eût été le chef de bataillon, il se serait fait tuer, et que si le chef de bataillon eût été Kléber, il eût envoyé un ami mourir héroïquement pour sauver l'armée. Ces deux hommes comprenaient également l'obéissance et le commandement. Ce trait d'histoire est la traduction des mots : commandement, obéissance. »
Le vétéran reprit : « Dans le commandement, n'oubliez jamais cette devise :
Fais ce que dois, advienne que pourra.
« Dans le commandement comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être , il y a des dégoûts, des malheurs, des douleurs, car l'ingratitude en produit; mais un grand cœur les dévore et les méprise.
« Quelques-uns parlent sans cesse d'injustice ou de défaveur. Bien à plaindre serait celui qui n'éprouverait jamais l'infortune! Un tel homme
ne se connaîtrait pas, et pourrait toujours ignorer sa valeur réelle. Les souffrances, a dit M. de Maistre, sont pour l'homme ce que les combats sont pour les militaires; elles le perfectionnent et accumulent ses mérites. Le brave s'est-il jamais plaint à l'armée d'être toujours choisi pour les expéditions les plus hasardeuses? Il les cherche, au contraire, et s'en fait gloire. Pour lui, les souffrances sont une occupation et la mort une aventure. Que le poltron s'amuse à vivre tant qu'il voudra, c'est son métier; mais qu'il ne vienne pas nous étourdir par ses impertinences sur le malheur de ceux qui ne lui ressemblent pas. Si le brave remercie le général qui l'envoie à l'assaut, pourquoi ne remercierait- il pas de même Dieu qui le fait souffrir en lui envoyant Finjustice et le malheur, qui sont pour le moral comme ces preuves physiques qui servent à éprouver la force d'une lame de sabre ou la résistance d'une pièce d'artillerie? Je ne sais comment cela se fait, mais il est certain cependant que l'homme gagne à souffrir, et que l'opinion même l'en estime davantage. Les poètes diront que l'orage mûrit le fruit. Ce n'est là qu'un trait d'esprit. Le vrai, le sérieux est que les austérités religieuses et les campagnes de guerre purifient autrement les hommes que les délices de nos villes.
homme toujours heureux s'endort. Rien ne tient en éveil autant que la présence de l'ennemi,
rien ne rend fort autant que la lutte. Observez la nature de l'homme constamment heureux, et voyez comme il est affaibli. Vous ne trouverez là ni un relief ni une teinte vigoureuse. Voyez les hommes qui surgissent dans les circonstances historiques, les hommes réellement forts, les hommes réellement hommes : ils ont connu le malheur, éprouvé l'injustice; ils ont été à l'école de l'infortune, cette vieille et bonne école, qui est au moral ce que l'exercice et la gymnastique sont au physique. Le malheur trempe l'homme, le feu trempe l'acier.
« Faites une autre observation, mon fils, et voyez les hommes qui, placés haut par la faveur, l'erreur, le caprice, la fortune ou l'intrigue, s'affaissent sur eux-mêmes aux heures périlleuses et difficiles; ils ont été constamment heureux jusqu'à cette heure suprême, et le bonheur les a amoindris, comme la serre chaude amoindrit la plante. Regardez autour de vous, et dites si je me trompe. Bénissez donc un grain de malheur; croyez que le malheur est l'éperon du destin, et quand vient le bonheur, saluez-le comme un ami qui passe, et non comme un hôte éternel. Redoutez le bonheur trop constant, car il vous tend un piège. »
Le capitaine Delord frisa sa moustache et sourit du sourire voltairien de l'incrédulité. Le prêtre sembla convaincu.
Le capitaine dit d'une voix douce : « Vous êtes
philosophe, mon père. — Vous êtes chrétien, ajouta le prêtre. — Je suis un vieux soldat! » cria le colonel d'une voix énergique.
Voyant le sourire du doute aux lèvres de son fils, le vieillard se leva brusquement, et lui dit :
« Croyez -vous donc, enfant, que ce que vous nommez l'injustice et le malheur ne vienne pas atteindre la puissance, le mérite et les héros eux-mêmes? Écoutez :
« Pendant le cours de ma longue carrière, je me suis toujours souvenu des mots de deux maréchaux de France. L'un disait à Louis XIV : « Sire, « malgré toute votre puissance, vous ne sauriez « me causer un chagrin qui durât plus d'un quart « d'heure. — Pourquoi? demanda le roi. — Sire, « parce que je fais mon devoir, » répondit le guerrier.
« Le maréchal d'Estrées répétait souvent au lieutenant général comte de la Roche -Aymon : « Si je me fusse découragé pour la trentième a injustice ou le cinquantième dégoût que j'ai « éprouvé pour avoir eu trop raison, je ne serais « pas devenu maréchal de France. »
« Je vous cite ces traits, mon fils, non pour récriminer, Dieu m'en garde! mais pour vous prouver que, de tout temps et dans toutes les positions, le commandement a eu ses difficultés, ses peines, ses douleurs; mais, le lendemain, il avait ses gloires et ses grandeurs. j>
Après un assez long silence, le colonel retomba dans son fauteuil. Bientôt après il reprit :
« Le commandement exige de grandes vertus, de rares qualités. Il faut de l'ardeur sans emportement; une fermeté d'âme que nul obstacle n'arrête, que nul péril n'épouvante, que nulle résistance ne lasse; une vigilance que rien ne surprenne; une prévoyance à laquelle rien n'échappe; une étendue de pénétration qui fasse rapidement envisager les choses sous tous leurs aspects; de la promptitude à prendre le meilleur parti, une activité sans égale. Du courage, du sang-froid, de la modération, de la justice, de l'inflexibilité, de la bonté, complètent le chef militaire.
« Vous ne trouverez dans les armées que deux rôles : obéir ou commander. On doit se préparer au second par le premier, et ne voir dans ces deux rôles que l'accomplissement d'un service.
« Mais ne croyez pas que l'obéissance soit un fardeau plus lourd que le commandement.
« Remarquez, mon fils, que je ne vous ai parlé que du commandement pendant la paix. Que serait-ce donc pendant la guerre, alors que vous avez entre les mains le sort de quelques milliers d'hommes, alors qu'une erreur, un oubli, une simple négligence, peuvent être l'arrêt de mort de vos soldats et le déshonneur de votre nom? Oh! la guerre, la guerre! mon fils! c'est l'œuvre
du génie! Une bataille! une bataille! c'est le plus grand effort de l'humanité ! »
Le vétéran semblait rajeuni, son œil brillait d'un éclat inaccoutumé; il continua:
« Le prince de Ligne, ce grand seigneur de la cour et des camps, disait : « Fussiez-vous du sang « des héros, fussiez-vous du sang des dieux, s'il « y en avait, si la gloire ne vous délire pas conti- « nuellement, ne vous rangez pas sous les éten- « dards, ne dites point que vous avez du goût « pour notre état; embrassez- en un autre, si « cette expression froide vous suffit. Prenez-y « garde! vous faites votre service sans reproche <c peut-être, vous savez même quelque chose des « principes, vous êtes des artisans, vous irez à « un certain point, mais vous n'êtes pas des « artistes. Aimez ce métier au-dessus des autres, « à la passion; oui, passion est le mot. Si vous « ne rêvez pas militaire, si vous ne dévorez pas « les livres et les plans de guerre; si vous ne « baisez pas les pas des vieux soldats, si vous « ne pleurez pas au récit de leurs combats, « si vous n'êtes pas mort presque du désir d'en « voir et de honte de n'en avoir pas vu, quoique « ce ne soit pas votre faute, quittez vite un habit « que vous déshonorez! Si l'exercice même d'un « seul bataillon ne vous transporte pas, si vous « ne sentez pas la volonté de vous trouver parce tout, si vous y êtes distrait, si vous ne trem-
ce blez pas que la pluie n'empêche votre régiment « de manœuvrer, donnez -y votre place à un « jeune homme tel que je le veux. C'est celui « qui sera fou de l'art de Maurice, et qui sera « persuadé qu'il faut faire trois fois plus que son « devoir, pour le faire passablement. Malheur « aux gens tièdes! »
« Et dans un autre passage, le même prince dit:
« Un passe-droit, une injustice ou trop peu de « justice ou de grâce, vous donne quelquefois des « regrets d'avoir sacrifié vos jours à la patrie. « Ah! ne vous les reprochez pas. La considérait tion de l'armée venge et console de la sotte « distribution des faveurs. Voyez l'air caressant « et respectueux à la fois de vos soldats... Quel « est l'état, malgré ses inconvénients ou les « caprices de la fortune, où l'on est plus respecté? « Un vieux sous -lieutenant l'est plus qu'un mi- « nistre. Personne ne se dérange pour un grand « seigneur, et le soldat qui rencontre un officier « dans la rue le salue. Ne quittez jamais le plus c beau des métiers... Il se présente souvent des « occasions où la cour se rappelle d'avoir oublié, « négligé ou mal jugé le mérite, et un bon bras « dirigé par une bonne tête est recherché pour « rendre encore service à son maître. »
« Rappelez -vous, mon fils, que votre carrière est un métier pour les ignorants et une science
pour les habiles gens, comme le disait un illustre capitaine. Rappelez-vous que le cœur humain joue le rôle principal en toutes choses militaires; rappelez-vous que le moral est dans les petites aussi bien que dans les grandes occasions; rappelezvous que le colonel est le représentant du régiment. »
Quelques jours après, le colonel était à son lit de mort.
Un ordre du ministère arrive qui rappelle le capitaine Delord en Afrique, pour une expédition où sa troupe marchait à l'avant-garde.
A la même heure, une jeune mère tout en larmes suppliait le prêtre d'accourir au chevet de son unique enfant, qu'une bénédiction de Dieu rappellerait, disait-elle, à la vie.
Le vieux colonel Delord fit un suprême effort pour se soulever : « Allez, dit-il, prêtre et soldat, et allez faire votre service. »
Il avait commandé pour la dernière fois.
L'ami et l'enfant s'éloignèrent Une sœur de Charité le veilla quelques heures encore. Le soir, au coucher du soleil, la sœur trempa dans l'eau
sainte une branche de buis, et bénit le lit où reposait le corps inanimé et tout mutilé par la guerre du grenadier de Marengo. Quoique mort, il pressait encore sa croix d'honneur sur ses lèvres.
Le vieux curé ne resta pas longtemps seul; peut-être souffrait- il. Jamais cependant une plainte ne s'échappa de ses lèvres. Résigné comme il Pavait toujours été, obéissant et discipliné, il priait aux mêmes heures; seulement la prière était plus longue. Les villageois le voyaient s'affaiblir de jour en jour. Pendant une nuit de décembre, la neige couvrait la terre, et le corps du pauvre curé tremblait convulsivement de la fièvre.
La cloche de l'église sonna l'agonie d'un villageois. Répondant à cet appel, le prêtre s'arracha de sa couche, se traîna jusqu'à la chaumière du pauvre, et on le vit s'agenouiller au chevet de la misère pour ne plus se relever. « Courage, mon frère! » furent ses dernières paroles. Quoique mort, il pressait encore le crucifix sur ses lèvres.
Son âme était remontée au ciel avec l'âme du pauvre. Il avait obéi pour la dernière fois.
En 1871, un officier général blessé s'arrêtait au cimetière d'Oisême devant deux tombes modestes. Le commandement et l'obéissance, le bruit et le silence, la guerre et la paix, la croix d'honneur et le crucifix, l'action et la prière, les coups de sabre et l'aumône, étaient venus aboutir là.
Revenir de la bataille des Pyramides et d'Eylau, traverser la Bérésina et Waterloo, jeter son corps dans une atmosphère d'ambitions enivrantes, son cœur dans la fournaise du commandement, pour qu'une pelletée de terre vous aligne entre un modeste vigneron et un bon curé de village qui n'ont jamais vu autre chose que Chartres, jamais lu autre chose que la prière du Missel! Telles étaient les pensées qui traversaient l'esprit du jeune général Delord.
Rentré dans la salle du manoir, il s'y promena quelques instants à grands pas; puis, prenant au hasard deux volumes dans la bibliothèque, il y jeta les yeux et lut sur l'un : les Grands hommes de Plutarque; sur l'autre : Annuaire militaire.
Le général frappa violemment les deux volumes
l'un contre l'autre, et partit d'un éclat de rire, tel qu'Homère en prête à ses héros.
Puis, avisant au mur le sabre de son père qui y était appendu, il redevint grave, et, tirant la lame du fourreau, il lut sur le fin acier : Fors l'honneur, nul soucy.
Un léger bruit vers la porte le tira de sa rêverie; c'était maître Trony, le jardinier, qui lui apportait un bouquet au riche parfum, aux éblouissantes couleurs.
« Merci, dit l'officier, merci, Trony; je songeais précisément à la gloire. »