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OBSCURITÉ

Byron, le grand poète anglais, avait coutume, pour se mettre en veine, d'ouvrir un livre, le premier qui lui tombait sous la main : traité d'archéologie, roman, histoire, poésie, peu importe; il ne manquait jamais, assurait-il, d'y trouver son compte.

Nous allions peindre le grand Condé, « cet homme inspiré, » comme dit Bossuet. Nous allions chercher la raison de ces vives lumières qui élèvent le héros au comble de la gloire.

Parler de Condé, c'était proclamer la grandeur

du génie, de la naissance, de la fortune. Illustre par lui-même et prince du sang, placé sur le plus vaste et le plus retentissant des théâtres à une époque agitée, heureux toujours et partout, malgré ses fautes, Condé devenait, sous la plume d'un soldat, le plus magnifique sujet d'études. Rien ne manquait, pas même ce que donne le hasard. Nous venions de relire la bataille de Rocroi, ce premier éclair du règne de Louis XIV, cette héroïque fin des vieilles bandes espagnoles, invincibles depuis Charles -Quint; nous avions encore la main sur la carte de la bataille, lorsque, par un de ces caprices de la mémoire, la coutume de lord Ryron nous est revenue à l'esprit. Le livre qui nous tomba sous la main ne fut ni roman, ni poésie, ni traité d'archéologie. Son titre était : le Modèle des prêtres, par l'abbé Caron; Paris, 1804.

Au titre seul un littérateur de profession eût pu sourire, car l'inspiration ne se devait guère rencontrer aux pages de M. l'abbé Caron. Mais un militaire y trouverait son compte, suivant l'expression de lord Ryron.

Le Modèle des prêtres s'ouvrit, et le passage qui frappa nos yeux fut l'exorde d'un sermon de Jacques Rridaine, missionnaire du xvme siècle, à l'éloquence inculte, mais à l'esprit énergique, à l'âme élevée. Rridaine s'écrie :

« J'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des

infortunés qui manquaient de pain; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai -je fait, malheureux! J'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans les âmes simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler... »

« Et que vais -je faire? m'écriai -je à mon tour. Parler de naissance illustre à d'humbles caporaux, fils de bûcherons; parler de fortune à de modestes officiers dont l'existence est tissue de privations; parler d'éclatants succès à ceux que les circonstances d'une époque ont privés des félicités de la gloire; parler de gloire à ceux qui n'ont su de la vie que l'obscur devoir : n'est-ce pas porter la douleur dans ces âmes simples et fidèles, qu'il faut plaindre et consoler? »

Alors j'effaçai de cette page le beau nom de Gondé, je cachai ce nom, et j'écrivis, moins fièrement, mais avec plus d'émotion, ce simple mot : obscurité.

Malheur à ceux qui n'ont jamais connu l'obscurité! Malheur surtout à ceux qui, l'ayant connue, n'ont pas profité de ses bonnes et rudes leçons, amères souvent, mais bienfaisantes!

En nos temps de subites fortunes et de chutes rapides, qui donc est assuré de ne jamais s'asseoir au banc de bois des pauvres gens ? Qui donc es

assuré d'avoir toujours pour réchauffer son cœur le rayon d'or de la fortune? Tous nous pouvons admirer Condé, mais comme nous admirons l'astre resplendissant qui brille sur nos têtes. À sa gloire nul ne saurait atteindre, et ce serait insensé que de rêver les soudaines illuminations du héros.

Dieu nous a faits obscurs, bénissons notre obscurité. Embellissons - la comme l'oiseau embellit son nid de mousse, de laine et de brins d'herbe.

La laine, la mousse et le brin d'herbe seront les petites vertus : le dévouement inconnu , le respect de l'autorité, la justice dans notre petit cercle, la paternelle bonté, la fermeté bienveillante, le courage quotidien. Ce sont là qualités obscures qui font service à la France, et procurent le calme de la conscience que les éclatants succès ne donnent pas toujours.

Après avoir lu le sermon de Bridaine, ce n'est pas l'exemple des grands qu'il faut chercher, mais l'exemple des petits.

Pourquoi éblouir sans cesse nos yeux des rayons de la gloire ? Éclairons - nous quelquefois du timide flambeau de la vertu. Nous ne saurions tous être des héros, mais nous pouvons devenir d'honnêtes gens , d'utiles travailleurs , de bons citoyens, de braves soldats. Dans la couronne de laurier des héros , nous placerons

quelques feuilles. A la couronne qui ceignit le front du grand Gondé, de simples grenadiers avaient travaillé.

Entre le monde physique et le monde moral, de singulières analogies se rencontrent. Ainsi l'œil de l'homme ne peut distinguer les objets dans l'obscurité qu'après un certain temps. Ce phénomène physiologique si simple se produit dans le monde moral. Les esprits habitués aux grandes clartés, c'est-à-dire éblouis par les v combinaisons, les immenses fortunes, les distractions vives et multipliées, ne savent plus distinguer ce qui se passe dans l'ombre. Gomme aux enfants, l'obscurité leur fait peur.

L'une des maladies sérieuses de notre époque est le désir insensé de paraître. Chacun veut bâtir un château au sommet des monts, près du soleil; nul ne veut planter sa tente dans la modeste obscurité de la vallée Ge mal a moins atteint Tannée que la société civile, et cependant, à force de lever la tète pour admirer les statues colossales des maréchaux de 1-Yance. d"humbles iteurs ont éprouvé des éblouissemeuts.

Peut-être ne nous dit-on pas assez qu'en jetant les yeux autour de nous, souvent même en les baissant sur la terre, nous apercevrions des choses belles, pures, nobles et pleines de réelle grandeur; car le sacrifice est aussi glorieux que le succès, le devoir est aussi saint que le droit.

Le plus humble curé de village qui enseigne le catéchisme aux enfants de paysans est moins illustre, mais non moins utile que l'académicien, professeur au Collège de France, qui, devant un savant auditoire, prononce un discours sur la philosophie des Grecs ou la philosophie des Romains.

Le sous -lieutenant ou le sergent qui montent obscurément leur garde dans la dernière cité de France accomplissent un devoir immense, sans lequel tout ce qui vit de sécurité cesserait d'être à l'instant même. Cette garde montée enfante Tordre, et l'ordre donne naissance aux bonnes lois, aux bonnes mœurs, aux œuvres intellectuelles, aux prospérités matérielles. Pourquoi d'ailleurs l'obscurité serait- elle un tourment pour celui qui n'en peut sortir? Se croit-il humilié? Mais qu'il sache donc que l'homme obscur est plus souvent homme inconnu qu'homme incapable. A l'heure où il y songera le moins, un rayon lumineux peut éclairer son obscurité.

L'histoire ancienne, aussi bien que l'histoire moderne, n'est guère autre chose que la venue

de personnages obscurs sur des théâtres où ils n'étaient pas attendus. Mais tous ceux qui ont largement accompli les grandes œuvres étaient préparés par l'obscurité au rôle que Dieu leur destinait.

L'obscurité des débuts est donc une initiation, et non pas un châtiment. Cela est si vrai, que nous avons constamment vu l'exil grandir les belles natures.

La religion elle-même sanctifie l'obscurité lorsque les princes de l'Église aussi bien que les simples prêtres se condamnent à la retraite, où l'âme se plonge dans le silence et la méditation qui purifient et fortifient.

Les hommes obscurs qui, malgré de véritables qualités, n'avancent pas, manquent souvent d'espace; il ne faut donc pas s'abandonner au découragement. Au fier coursier, pour développer toutes ses facultés, il faut de vastes plaines; l'écureuil, au contraire, tourne gracieusement dans une cage. Combien de fois n'avons -nous pas entendu dire dans les cercles les plus éclairés en apparence : Les hommes manquent !

Rien n'est cependant moins exact. Les hommes ne manquent pas et n'ont jamais manqué, il faut seulement les savoir chercher et les savoir choisir. Ce fut le talent de Louis XIV e1 <l<i Napoléon 1er; [\s étaient grands, et le devinrent plus encore par les choix qu'ils surent faire.

L'or n'a jamais manqué non plus. Il est dans les entrailles de la terre, les fleuves le roulent dans leurs flots, le passant le foule sous ses pieds sans le voir. Mais si le métal ne manque pas, For monnayé manque parfois. Entre le métal et la monnaie courante, la valeur réelle est la même, la valeur conventionnelle diffère seule. Cette valeur conventionnelle est imprimée par une forme; une effigie, un signe visible, qui donnent cours au métal, constatent ce qu'il représente pour la société à laquelle il est destiné, et déterminent le degré d'estime qui désormais lui est acquis.

Il en est ainsi de l'homme dans le monde. Pour qu'il ait cours, pour que sa valeur soit réellement acceptée, l'empreinte est indispensable; vainement s'effacerait - elle par le frottement: la foule, qui avec raison la désire parce qu'elle y trouve sécurité, recherche cette empreinte, signe visible, qui est aussi nécessaire, sinon plus, que la valeur intrinsèque. C'est une garantie dans l'intérêt de la conservation des États.

Aux époques de révolutions, les ambitieux croient pouvoir se passer de l'empreinte, et se mettent eux-mêmes en circulation, l'un disant: « Je suis ministre , » et l'autre : « Je suis préfet. » Mais le bon sens public, aidé de l'intérêt général, ne se laisse pas tromper.

Il y avait, en 1848, près de vingt ans que trois ou quatre individualités avaient seules l'empreinte de ministre ou de président d'assemblées politiques. Les joutes solennelles de la tri- Lune avaient principalement pour but de donner cette empreinte.

Un jour vint où, l'ancienne monnaie politique n'ayant plus cours, chacun se crut perdu. L'autorité, ayant repris sa force, sa dignité et sa légitimité, alla demander de l'or nouveau à l'inépuisable mine. Grande fut la surprise lorsqu'on vit la fausseté du vieil adage : « Les hommes manquent à notre époque. » Il se trouva même que cette monnaie parlementaire, dont la perte était par quelques-uns considérée comme irréparable, contenait plus d'alliage qu'on ne l'avait soupçonné.

En 1792, la France était riche en chefs d'armée. Les Lafayette, les Rochambeau, les Luckner, les Gustine, les Biron et l'école militaire américaine, seule en honneur en ce temps-là, étaient l'espoir de la patrie.

Ces capitaines avaient reçu l'empreinte, auréole guerrière qu'agrandissait la poésie des riv lointains, à une époque où dans son intérieur la France était si peu glorieuse. Jeunes, brillants, populaires, doués de talents qui, s'ils n'étaient pas le géniç, en tenaient lieu à Yorktown, ces capitaines, au moment de la guerre, devenaient,

nous le répétons, le seul espoir de la France.

Tout à coup les héros d'Amérique disparurent, pour avoir voulu (du moins quelques-uns) jouer un rôle politique. L'effroi des habiles fut à son comble ; ils dirent : « L'armée n'a plus de généraux, les hommes manquent. »

De l'obscurité sortirent alors quelques grenadiers, quelques sergents, quelques capitaines fort inconnus. Les habiles demandèrent à ces soldats de l'ancienne armée royale leurs noms et qualités, et ceux-ci répondirent: Hoche, Kléber, Desaix, Marceau, Ghampionnet.

Non, les hommes n'ont jamais manqué aux événements; Dieu y pourvoit. Ceux qui répètent sans cesse, avec une feinte inquiétude ou une secrète satisfaction, que les hommes manquent, ignorent quels trésors renferme l'obscurité. Dans le silence et dans l'ombre, la réflexion mûrit l'esprit, le travail fortifie le corps, la lutte pétrit le caractère, et l'homme se prépare pour les événements exceptionnels bien autrement qu'au banquet des heureux.

L'erreur commune est de confondre l'obscurité avec l'immobilité, avec l'inutilité. On a hâte de sortir de l'obscurité ; elle devient pesante, odieuse. On se croit ambitieux, on n'est qu'impatient. On fixe un regard inquiet, nous ne disons pas jaloux, sur ceux dont la marche rapide semble conduire tout d'abord au but par des routes unies. Eh bien, ces routes unies sont glissantes, et le mirage trompeur égare pour longtemps, s'il ne perd à tout jamais, ceux qui ont fui la véritable et bonne route, dont les commencements sont obscurs.

Depuis plus d'un demi -siècle l'École militaire de Saint -Gyr donne à l'armée des sous -lieutenants, qui peu à peu vieillissent en s'élevant dans l'échelle hiérarchique. Il fut un temps où le mouvement ascensionnel était d'une lenteur inaccoutumée. Chacun se croyait condamné à une éternelle obscurité. Les adroits découvrirent des routes pour en sortir. De sous -lieutenant ou capitaine on devint, avec quelque crédit parlementaire, ambassadeur, publiciste, administrateur, et surtout homme politique. On troquait

gaiement son épaulette contre un futur portefeuille.

De l'obscurité dans laquelle ils restaient plongés, les anciens compagnons d'armes des heureux suivaient du regard ces marches rapides, ces fortunes improvisées, ces révélations soudaines de capacités inconnues jusqu'alors. Emportés par le tourbillon, les heureux ne jetaient pas un regard en arrière sur cette armée qui avait été leur berceau; ils oubliaient leurs amis d'autrefois obscurs , inconnus , et qui ne possédaient que la cape et l'épée. Ceux-ci montaient lentement d'un modeste grade au grade supérieur, allant de garnison en garnison, comptés pour peu souvent, quelquefois pour rien.

Une tempête survint qui emporta les habiles, balaya les traditions politiques, semant le sol de débris. Le capitaine seul resta debout, parce qu'il est éternel.

Ceux qui naguère étaient d'obscurs capitaines sont aujourd'hui à la tête de l'armée. Par le service, ils sont sortis de l'obscurité, tandis que les voies inondées de lumière tentées par les impatients les ont conduits à la seule obscurité douloureuse, à celle qui n'est pas le commencement, mais la fin, à celle qui n'est pas l'initiation, mais le châtiment.

Ils craignaient l'obscurité lorsqu'ils étaient jeunes et forts; ils n'ont su ni mériter ni attendre.

Ainsi, même aux époques où les armes étaient le moins en honneur, l'obscurité de la garnison ou les veilles du camp ont été de bonnes choses. Des fortunes militaires se sont faites, honorables, solides, utiles, mais progressives et lentes, pendant que s'improvisaient à la ville des réputations de gens d'affaires ou d'hommes politiques. Toutes ces réputations factices ont été dispersées par le premier souffle de la moindre révolution.

Abstraction faite de ses douceurs, l'obscurité est donc la meilleure de toutes les écoles.

Les sociétés anciennes connaissaient à peine le mot sacrifice. L'idée que représente ce mot est toute chrétienne.

L'obscurité de chaque régiment cache des sacrifices, non d'une heure ou d'un jour, mais de l'existence entière : sacrifices ignorés , qui s'accomplissent par instinct de bonté.

Ainsi nous avons vu des officiers se vouer à l'instruction d'un enfant pauvre, lui enseigner autant et mieux que l'Université aurait pu le faire. Ces enfants devenaient soldats, puis officiers à leur tour.

Nous en pourrions citer qui, grâce aux veilles d'un honnête lieutenant, d'un brave capitaine, sont entrés à l'École polytechnique ou à l'École de Saint -Gyr, et brillent aujourd'hui dans les rangs de l'armée. Ces adoptions militaires sont extrêmement communes et tout à fait ignorées.

D'officiers qui, de leurs modestes appointements, soutiennent une mère indigente, le nombre est infini. Condamnés à l'existence agitée des armes, obligés à la vie commune, ils ne peuvent s'imposer que des privations intimes, secrètes, pour ainsi dire. Le luxe des vêtements, l'excellence de la table trompent tous les regards ; mais, dans le mystère du logis, ils comptent, calculent, et font avec bonheur la part de la vieille mère.

Aux époques révolutionnaires , la violence cherche à dissoudre l'armée par la discussion et la corruption, pendant que les célébrités ou les originalités départementales se disputent le pas sur le terrain des élections. On vient à la porte des casernes offrir des candidatures aux obscurs sous-officiers; on ne leur demande qu'une chose, l'abjuration de tous les principes militaires. En retour on leur promet fortune, renommée, puissance et popularité. Tel sergent doit être au ministère l'héritier d'un maréchal, tel autre gouverneur général de l'Algérie; ces candidatures , ces promesses sont repoussées avec dédain.

Peu d'hommes, sur des milliers, ont la faiblesse, le malheur de succomber.

Il faut des trésors de bon sens pour que cette armée livrée aux séductions, aux promesses, enivrée de flatteries, entourée de mensonges, demeure volontairement dans son obscurité.

L'histoire dira un jour combien de talents, de dévouements, de courages, de grandeurs et de génie renferme, dans son obscurité, notre vieille armée française.

Un ennemi, m'ayant rejoint, me tira à bout portant un coup de pistolet qui m'emporta les deux yeux. (P. 141.)

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