‹ Les Soldats françaisChapitre 8 sur 12 · RÉGIT D'UN OFFICIER · texte numérisé non relu

RÉGIT D'UN OFFICIER

« La bataille de Ramillies allait être livrée. « J'avais l'honneur de servir le roi dans la compagnie des gendarmes de sa garde. Nous

étions campés à quelques lieues de la Dyle, et nul de nous ne songeait à une action. Sur le soir de la veille de la Pentecôte, la maison du roi reçut l'ordre de tenir les chevaux au piquet; alors seulement on put prévoir que l'ennemi n'était pas éloigné. Le lendemain, comme nous étions à la messe, à la pointe du jour, nous entendîmes sonner le boute-selle. Je n'ai point oublié qu'à l'instant même où la trompette se fit entendre, le prêtre, tournant vers nous son visage pâle, éleva les mains au ciel et dit : « Le Seigneur soit avec vous ! »

« Chacun courut à son cheval. Je l'avoue, les paroles du pasteur résonnèrent à mes oreilles pendant quelques instants. Les mouvements précipités que fit l'armée, les objets qui passaient et repassaient, l'approche de la bataille, le bruit de la mousqueterie, l'incertitude, un je ne sais quoi qui semble donner au jour plus de lumière et prolonger l'horizon au delà des rayons de la vue, tout me fit oublier le monde. Si l'ivresse morale existait dans toute l'acception du mot, je dirais que j'étais ivre de tête et de cœur. Ma force me semblait immense, et mon sang circulait avec une rapidité inaccoutumée. La tête haute, j'excitais mon cheval, appelant mes compagnons et leur tenant de gais propos; j'avais dix-neuf ans, et voulais gagner mes éperons : oh ! que j'étais heureux !

(( Enfin, je le possédais donc ce jour fortuné du combat. Je voyais la bataille naître et prendre des proportions colossales. Je l'entendais gronder au loin; elle se déployait sous mes yeux, simple et sublime. Des arbres verts , de grandes plaines avec leurs buissons, des chaumières çà et là, et puis, au milieu de l'amphithéâtre, de longues colonnes d'infanterie, des escadrons serrés, des chariots, un bruit étrange de voix humaines mariées au choc métallique des instruments de guerre. J'étais étourdi de bonheur; un instant, je me le rappelle, j'appuyai ma main sur mon front, et l'image de mon père m'apparut, il semblait me dire : Sois homme d'honneur. Portant les yeux sur l'épée que m'avait donnée mon père, je dis tout bas : Toujours digne de vous.

« Une halte que nous fîmes à Ramillies m'arracha au songe brillant que je caressais. L'armée se rangeait, et la maison du roi prenait position, lorsqu'elle fut brusquement attaquée par un gros de cavalerie ennemie. Les gendarmes de la garde soutinrent ce premier choc avec leur vigueur ordinaire. Mais force leur fut de céder au nombre. Les gardes du roi commençaient à s'ébranler, lorsqu'un escadron de ceux qui nous attaquaient, abandonnant sa ligne, s'avança vers nous à grands pas. Les nôtres prirent la charge, l'ennemi fut taillé en pièces et repoussé jusqu'à la troisième ligne. Je vis un gendarme de mes amis percer

de coups d'épée le capitaine qui conduisait les assaillants. Lorsque ce malheureux abandonna les rênes de son cheval et se laissa tomber en arrière, ses yeux se fixèrent sur moi, brillant d'un dernier éclair; sa bouche ensanglantée murmura des mots inintelligibles; et quand il tomba, le choc de son corps sur la terre me fit encore tourner les regards de son côté.

« Sa face se crispa, son bras s'étendit, et cet homme sembla nous jeter une malédiction. D'autres moribonds roulèrent bientôt sur lui, des chevaux trébuchèrent, et quand je repassai haletant, enivré par la fumée, je ne vis du capitaine ennemi que la tête et la main. Ce fut une apparition plus prompte que la pensée ; mais elle est éternelle pour moi, et tant que je vivrai, dans le silence des nuits, cette tête et cette main me poursuivront et prendront place à mon chevet.

« Il y avait un affreux mélange de morts et de mourants, d'hommes et de chevaux, de vêtements déchirés, d'armes abandonnées, de sang et de terre. Ce groupe où nul ne vivait avait vie cependant; un bruit alternativement sourd ou aigu, mélange horrible de prières et de blasphèmes, s'élevait de ce monceau de cadavres. Mais, au milieu du bloc sans formes, des lignes brillantes semblaient dessiner une tête et une main ; les paupières étaient entr'ouvertes , et une larme de sang avait suivi les ccntours du nez pour s'arrêter

aux angles de la bouche. On m'a dit qu'après une mort violente il en est souvent ainsi : les lèvres écartées laissaient voir des dents d'une éclatante blancheur. La chevelure humide était ramenée d'un seul côté du front; sur ce front, des veines noires et gonflées faisaient saillie. La main, convulsivement fermée, pressait une lame d'épée; l'opacité des yeux, la teinte violette des lèvres et les deux larmes de sang, je les vois encore, je les verrai toujours.

<( Il faudra beaucoup plus de temps pour lire ces lignes qu'il ne m'en a fallu pour sentir cette image horrible se graver en moi en traits ineffaçables , le torrent de la bataille m'entraînait ; j'attaquais, je me défendais, je frappais, lorsque, au moment de m'éloigner pour toujours de cette tête et de cette main, un flot m'y ramena, et alors il me sembla que les yeux s'ouvraient, que la tête remuait, que la main me montrait du doigt; enfin j'entendis ce mot : Malédiction! Sans doute, c'était un autre mort qui tombait sur les morts; mais peut-être aussi était-ce le capitaine ennemi qui m'appelait.

« Au plus fort de la mêlée, les chevau- légers de la garde du roi et les mousquetaires firent des prodiges de valeur. Il s'établit une noble rivalité entre eux et les gendarmes. Nous fûmes victorieux sur ce point ; il nous en coûta le prince Maximilien, qui périt en homme de cœur. La

retraite sonnait pour notre cavalerie, lorsque nous aperçûmes celle de l'ennemi qui se ralliait sur notre droite et recevait des renforts.

« Jaloux de l'enfoncer, nous prîmes la charge au grand trot; la cavalerie vint au-devant de nous, le pistolet à la main, et nous tua beaucoup de monde. Le prince qui nous commandait fut blessé d'une balle à la cuisse; mais, quelque considérable que fût la blessure, elle ne l'empêcha pas de nous encourager par son exemple. Je reçus dans la mêlée un coup de sabre sur la tête, et, pour comble de malheur, il fallut franchir un marais presque impraticable. M. le marquis de Gouffier, pour animer les gendarmes du roi, s'y jeta des premiers et y périt. Dans ce marais, où je m'élançai, mon cheval fut presque englouti; cependant il fit de tels efforts, et je l'excitai si vigoureusement, que je parvins à gagner un terrain solide.

« Je vis au loin nos étendards, autour desquels il n'y avait qu'un petit nombre de nos camarades, la compagnie des gendarmes ayant été presque entièrement détruite. Je résolus, à quelque prix que ce fût, de me réunir à ce qui restait de notre malheureuse troupe. 11 fallait passer à travers la cavalerie ennemie dispersée par pelotons. Je ne balançai point et pris ma course à ton: essuyant un l'eu bien nourri. Quelques cavaliers se détachèrent pour me poursuivre; je les avais

presque tous laissés en arrière, et déjà j'apercevais mes camarades, lorsqu'un ennemi, m'ayant joint, me tira à bout portant, sans me donner le temps de lui faire face, un coup de pistolet qui m'emporta les deux yeux.

« Je tombai; les autres m'environnèrent aussitôt; et quelque soldat, reconnaissant mon habit, s'écria : « Il est de la maison du roi ; point de « quartier. A mort! à mort! » Un second coup de pistolet partit en même temps et me brisa le crâne. Tout étourdi que je fusse, je compris qu'il était à propos de ne donner aucun signe de vie. Les cavaliers m'ôtèrent mon habit, s'emparèrent de mon argent, et remontèrent à cheval. Je les entendis fuir au galop; peu d'instants après, un feu d'infanterie me fit penser que, l'armée s'étant ralliée, le combat allait recommencer.

« Couché la face dans la poussière , en proie à d'horribles douleurs, privé de la vue, j'avais encore ce sentiment inné qui est l'instinct de la conservation. Toutes mes facultés se concentraient sur une seule pensée, c'était la vie; je voulais vivre à tout prix. Hélas! j'étais si jeune, et le soleil de mai m'avait souri si délicieusement à mon entrée dans Ramillies! Bientôt mes perceptions ne furent plus distinctes, un bourdonnement déchira mes oreilles, des élancements m'arrachèrent des cris, ma bouche devint sèche, je mordis la terre, je voulus me rouler; mais, au

moindre mouvement, il me sembla que ma tête se séparait de mon corps... Je m'évanouis.

« Était-ce un rêve, était-ce le délire de la fièvre que cette apparition qui venait me torturer? Ohî de toutes mes souffrantes ce fut la plus poignante; la tête du capitaine ennemi se posa tout près de la mienne; je sentis son souffle brûlant glisser sur mes lèvres, ses yeux ternes et mats me glacèrent d'épouvante, et sa main froide pressa la mienne. Si je gémissais, il gémissait aussi, et quand je tentais un effort désespéré pour m'éloigner de lui, sa large main toute sanglante m'étreignait horriblement. Combien de temps fus -je dominé par cette vision? Je ne sais : une minute, une heure, un siècle peut-être. Le bruit de la mousqueterie, de grands cris, des mouvements d'escadrons me rappelèrent à l'existence. Il était impossible que je ne fusse point foulé aux pieds, écrasé par cette multitude d'hommes et de chevaux qui passaient. Je ne dis que ces mots : 0 mon Dieu!

« J'ai appris depuis que c'était le régiment des gardes de Bavière qui était venu au marais pour en écarter l'ennemi. Un combat sanglant s'engagea autour de moi, il dura longtemps. Peu à peu le bruit s'éloigna , et les coups de fusil , de plus en plus rares, s'éteignirent dans le lointain. Je n'ai point oublié la sensation douloureuse que j'éprouvais à chaque explosion. Ma tète, comme un écho,

répétait les deux coups de pistolet qui m'avaient brisé le crâne.

« Les combattants étaient à peine éloignés, que j'entendis de tous côtés des plaintes et des cris, des paroles de désespoir et de lamentables prières. Les soupirs des mourants avaient quelque chose de sinistre qui m'était inconnu. Dans les villes, on entend rarement la plainte de l'homme, et cette plainte, quand elle vient aux lèvres, est adoucie par les soins de la famille; mais sur le champ de bataille , abandonné de tous, jeté sur des cadavres, dans toute sa force, l'homme qui gémit offre un spectacle qu'on ne saurait imaginer. J'entendais les pas alourdis, la marche incertaine et les chutes de ceux qui se soulevaient : l'un d'eux tomba, se releva, retomba de nouveau à mes pieds, puis un long gémissement s'échappa de sa poitrine. J'écoutai longtemps, mais je n'entendis plus rien; le malheureux était mort.

« Après une lutte violente, j'étouffai mes douleurs et voulus fuir aussi. La force de mon tempérament et surtout ma jeunesse me vinrent en aide. Je me soulevai sur mes genoux, et, les bras étendus, j'interrogeai ce qui m'entourait. Enfin j'essayai de faire quelques pas, mais chaque mouvement fut une chute. Mes pieds heurtaient sans cesse des corps; je trébuchais et roulais dans la poussière. Quelquefois mes douleurs devenaient si vives, que je m'évanouissais; mais

à peine le sentiment de l'existence m'était -il rendu , que je tentais de nouveaux efforts pour me rattacher à la vie.

« Le coassement des grenouilles me fit craindre d'abord le voisinage du marais, où je me serais infailliblement noyé; je m'arrêtai donc, le désespoir dans l'âme. La fraîcheur que je ressentis alors m'avertit que la nuit était venue. Dans quels tourments, dans quelles inquiétudes, dans quels mouvements d'impatience et de résignation la passai -je, et que n'eus-je point à souffrir! 11 vint je ne sais combien de paysans, que je reconnus pour tels à leur langage; je les appelai d'une voix lamentable, et les conjurai de me secourir. Mes prières furent longtemps inutiles. Enfin quelques-uns s'approchèrent; je leur exposai mon état, et, les mains jointes, je les suppliai de me retirer du champ de bataille. Je leur promis qu'ils auraient tout lieu de se louer de ma reconnaissance; je parlai de l'humanité, de l'or, de tout. Après m'avoir écouté assez tranquillement, ils me dépouillèrent en disant qu'ils étaient touchés de ma situation, mais que je n'en reviendrais pas. En s'éloignant, ils m'exhortèrent à avoir confiance en Dieu. Le< barbares parlaient de la justice de Dieu, et m'enlevaient jusqu'à mes vêtements trempés tic sang.

Ces misérables, après m'avoir ainsi dévalisé, allèrent exercer la môme cruauté sur d'autres;

puis ils revinrent autour de moi pour s'assurer peut-être qu'ils ne pouvaient pas grossir leur butin. Quoiqu'ils eussent été sourds à mes prières, je leur en adressai de nouvelles. Au nom de leur mère, de leurs enfants, de tout ce qu'ils avaient de cher au monde, je les priai de ne pas m'abandonner, d'avoir pitié d'un malheureux et de me donner au moins quelque chose pour me couvrir. Je me levai même pour aller les trouver, et j'avais déjà fait quelques pas vers eux en me traînant sur les genoux et sur les mains, quand je sentis jeté sur moi un de ces sacs dont les cavaliers se servent pour porter l'avoine ; ensuite les paysans s'éloignèrent. Quelques instants après ils revinrent, et me dirent que si j'étais en état de les suivre, ils me conduiraient à leur village, qui n'était qu'à une lieue de là. Cette offre ranima mon courage; je leur témoignai que je les suivrais avec joie, pourvu qu'ils parlassent de temps en temps, afin de me guider à leur suite. Animé d'une force surnaturelle, je me levai aussitôt, pris mon sac et me mis à marcher. Les villageois me semblèrent un moment presque attendris, cependant ils poursuivaient leur chemin avec indifférence et sans s'occuper de moi. J'avais une si grande crainte de les perdre, que, faisant des efforts inouïs, je marchais sur leurs talons ou au milieu d'eux. Il est vrai que, quelquefois les charges qu'ils portaient les obligeant à s'arrêter,

je profitais de ces moments de repos pour reprendre haleine. Mais à la fin ces haltes me furent funestes. Une fois, au moment où je me couchais, je perdis tout à coup l'usage de mes sens, et tombai dans un profond évanouissement. Sans doute les paysans, me croyant mort, m'abandonnèrent. Qu'on juge de mon désespoir, lorsqu'en revenant à moi je me trouvai seul. Les cris déchirants que je jetai se perdirent dans la plaine, et le silence le plus profond m'environna. En vérité ma situation fut plus affreuse encore que sur le champ de bataille; mon espérance trompée et cette morne solitude portèrent en moi une douleur si profonde, que je ne sais comment elle ne brisa pas mon existence. J'ignorais même dans quel lieu je me trouvais. Si par hasard il était écarté des habitations, mon agonie allait être longue et terrible: les oiseaux de proie, les animaux carnassiers me déchireraient, ou bien la faim se ferait sentir horrible et mortelle.

a Pour la première fois, mon cœur s'élança vers Dieu avec cette confiance infinie du chrétien. Oh! que je plains celui qui, voulant tout soumettre aux règles de la raison, condamne ces croyances qui rendent légères les peines de ce monde I A son heure suprême, s'il est seul, abandonné, la nuit, sans vêtements: si sa tête fra- si ses yeux ont quitté leur orbite, si

toute l'existence pour lui est dans le mouvement

de son âme, si les accidents de la nature ne peuvent même plus l'atteindre, si pour tout linceul il a les pierres du chemin..., il est bien malheureux, sans l'espérance d'une autre vie.

« Je ne fis point de prières, ma bouche ne murmura aucun son; je ne demandai pas à mes souvenirs les mots de l'Oraison dominicale, que balbutiait mon enfance sur les genoux d'une mère. Non, je ne priai point comme prient les hommes; mais après un rêve silencieux, où tout ce qui me restait de puissance remontait vers le ciel, je dis seulement : Mon Dieu, que votre volonté soit faite.

« Le vent de la nuit m'apporta des brises légères et embaumées. Les lentes pulsations de mon cœur expirant me semblèrent une céleste harmonie. Oh! je n'appelai point les hommes alors; car, certain de mourir, la voix humaine ne me parut pas assez pure pour invoquer le Dieu qui pardonne au repentir et au malheur.

« La nuit fut longue; une pluie fine, abondante et froide, tomba vers le matin. Dans les différentes chutes que j'avais faites, je n'avais heureusement pas abandonné mon sac. Je m'en servis pour m'en garantir. Il est vrai qu'en me soulageant d'un côté, il laissait l'autre livré à la souffrance; lorsque je voulais en user comme d'une chemise, il m'ôtait la respiration, et si je me repliais sur moi-même, j'éprouvais des élancements qui me faisaient jeter les hauts cris. Je pris enfin le parti de mettre ce sac tantôt sur une partie de mon corps, tantôt sur l'autre. Ainsi je passai la nuit. Mes mains touchaient une herbe assez épaisse et mouillée, ce qui me fit supposer que j'étais dans une prairie.

« Le chant des oiseaux m'annonça le jour. Bientôt après j'entendis les cloches qui sonnaient le pardon; des voix confuses parvinrent jusqu'à moi. Après mille efforts qui réveillèrent mes douleurs, je me levai. Debout, quoique chancelant, mon sac à la main, je faisais des signaux, et ma voix, déjà affaiblie, appelait au secours. Des villageois s'approchèrent; mais, saisis de frayeur à mon aspect, ils restèrent muets, puis ils s'éloignèrent.

L'un d'eux dit en marchant : « Qu'il recommande (( son âme à Dieu, il n'a pas longtemps à vivre. »

« Mes gémissements les poursuivirent. Je leur criai que j'avais encore force et courage, que mes blessures n'étaient pas mortelles, que je ne demandais que la charité d'être conduit aux premières maisons... Et, quand je voulus écouter leur réponse, un silence glacial m'apprit qu'ils étaient partis.

« Je tombai d'épuisement, et jamais souffrances n'égalèrent les miennes. La veille, à pareille heure, j'étais si heureux! je courais à la bataille, ivre de joie, exalté par la gloire; l'ardeur de mon cheval égalait la mienne, et mon épée brillait des feux du soleil.

« Entouré de joyeux et bons compagnons, riche d'avenir comme un enfant de dix- neuf ans, je croyais que la vie ne devait point finir. Et maintenant qu'était la vie pour moi? Où était mon beau cheval, qui hennissait à mon approche? Et mon épée, présent de mon père, où était- elle?... Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureux! m'écriai-je, et je tombai la face contre terre.

« Nu, presque mort, abandonné des hommes, je ne sais comment je songeai aux biens de ce monde, à ces biens que je perdais et que j'avais à peine goûtés.

« Je perdais tout, la gloire, la fortune, l'avenir; dites-moi donc pourquoi je voulais vivre !

(( Je passai de l'espérance au désespoir; malgré tout, je voulais vivre. Les paysans venaient et s'enfuyaient, sourds à mes prières. J'entendis sonner une seconde fois le pardon; la fraîcheur m'avertit que le jour était fini. Qu'avais-je donc fait aux hommes pour qu'ils me laissassent ainsi mourir au milieu d'eux sans secours et sans pitié î

« Vers le soir, je tentai un nouvel effort et voulus marcher; mais, après quelques pas, je fus arrêté par les marécages. Je passai encore cette nuit. Mes souffrances devinrent tellement fortes, que je tombai dans une sorte d'insensibilité d'où je ne fus tiré que par le froid du matin.

« Pour la seconde fois, le son des cloches et le chant des oiseaux m'annoncèrent la venue du jour. Je me levai, j'appelai, et bientôt après j'entendis les voix de quelques femmes. Je crus enfin toucher au terme de mes souffrances, mais ces femmes furent sans compassion. Après avoir jeté des cris confus, elles prirent la fuite.

« Une idée, qui ne s'était pas emparée de moi jusqu'alors, m'apparut dans toute son horreur : je vis la mort; non la mort probable qui m'avait un instant torturé sous l'image du capitaine, ni la mort du chrétien, dont le baume céli lait

répandu sur mes plaies; mais une mort hideuse, semblable à celle du condamne qui, dans le

cachot, attend l'heure du supplice. Je me mis à prier Dieu à haute voix, puis j'appelai ma mère.

« Une soif ardente me dévorait. Je pensai que l'agonie commençait, et je me mis à genoux pour faire le signe de la croix.

« — Gomment! vous n'êtes pas encore mort? « dit une forte voix. Allons! prenez courage, je « vais chercher un cheval pour vous conduire « au village. » C'était un des paysans qui avaient voulu me secourir l'avant -veille. Les accents de cet homme réveillèrent toutes mes espérances éteintes. Je me levai, cherchant des mains mon libérateur; je l'appelai : « Non, non, lui criai -je, « n'allez point chercher de cheval, il me reste « assez de vigueur pour vous suivre; donnez- « moi seulement votre bras. » Le pauvre paysan me prit la main, attendri sans doute par mon langage; je me jetai à son cou, et le serrai très étroitement, dans la crainte qu'il ne m'abandonnât. Devinant mes soupçons, il jura de son dévouement et mit tant de vérité dans son langage, que je lui donnai toute ma confiance. A peine avais-je fait quelques pas, que je m'évanouis. Le bon paysan me porta sur ses épaules.

« En reprenant l'usage de mes sens, je me trouvai dans un vieux château tout délabré, déjà plein de blessés qui étaient venus s'y réfugier. On avait allumé du feu au milieu des salles, et

mis autour des pierres pour nous asseoir. L'abandon et le dénuement dans lequel j'avais été me firent trouver dans ce changement une douceur que je ne puis exprimer. Quelques personnes charitables vinrent nous visiter; une femme, qui était de ce nombre, me présenta un bouillon fait avec du lait écrémé, qui dans un autre temps m'aurait donné du dégoût, mais que je pris avec délices. J'étais resté trois jours entiers sans nourriture , et n'eussent été les douleurs de ma tête et les angoisses de mon âme, la faim sans doute m'aurait déchiré les entrailles. Je reçus d'une autre femme un habit d'enfant, que je mis sur mes bras et sur ma poitrine. On me donna aussi un morceau de pain et un œuf. Vers le soir, quelqu'un me coucha sur la paille.

« Lorsque j'essayai de manger, de nouvelles douleurs se firent sentir : il m'était impossible de remuer les mâchoires sans que leur mouvement irritât mes plaies. Je fus alors obligé de prendre d'une main la mâchoire inférieure et de l'écarter, tandis que de l'autre main je plaçais dans ma bouche ce que je voulais avaler.

« Pendant les premières heures, le bruit fut grand dans cette salle : l'un gémissait, l'autre jetait des cris perçants; quelques-uns blasphémaient; il en était même qui se disputaient les secours, la paille ou le feu. Enfin, vers le milieu de la nuit, le calme se rétablit en apparence, et

ce ne furent que sourdes plaintes ou causeries douloureuses. Chacun racontait sa blessure, et c'est un grand soulagement pour le malheureux

La charrette était pleine. On m'assit h l'extrémité, les jambes pendantes. (P. 155. }

que de pouvoir seulement dire les souffrances qu'il éprouve. J'avoue que ce fut une puissante consolation de me voir l'objet de la pitié de ces pauvres gens. Nous passâmes la nuit dans ces démonstrations réciproques; car il nous fut impossible de prendre aucun repos.

« Vers le matin, nous entendîmes dans la cour le roulement d'un chariot; c'était M. le comte de Saillans qui l'envoyait de Namur pour transporter les blessés. Il y eut un horrible tumulte autour de moi : tous ceux qui pouvaient se traîner se précipitèrent pêle-mêle vers ce chariot. Je voulus m'attacher aux pas de mes voisins et courir avec eux , mais ils ne songèrent nullement à moi, et je fus renversé par la foule. Un religieux, qui accompagnait le chariot, vint à mon secours, et m'exhorta à prendre patience; il me promit que bientôt il viendrait d'autres voitures. Cependant je ne pus me résoudre à attendre. Je trépignai d'impatience; je marchai au hasard; je suppliai le religieux de me conduire au chariot. Il y consentit enfin, tout en m'assurant qu'il était encombré et hors d'état de se mouvoir. Je saisis le religieux par le manteau, en lui disant qu'il y aurait toujours assez de place pour moi, et que je ne gênerais personne. Avec une douceur digne de son état, le bon religieux me prit la main et marcha devant moi. Sans le secours qu'il me donna, je me serais tué infailliblement en traversant un vieux pont-levis tout crevassé. Dès que ceux qui étaient dans le chariot m'aperçurent, ils se prirent à jurer, en disant qifils n'étaient déjà que trop, que je n'avais qu'à m'en retourner, et qu'il n'y aurait jamais de place pour moi. Mon conducteur les apaisa, et leur

promit que de la façon dont il me placerait je ne les incommoderais pas. La charrette était pleine, en effet. On m'assit à l'extrémité, les jambes pendantes. Les chemins devant être difficiles, on m'attacha aux supports avec des cordes et des liens de paille.

« Je serrais dans mes bras mon sac de cavalier et le vêtement d'enfant qui m'avait été apporté la veille. C'était là tout ce que je possédais. Le religieux, après m'avoir aidé à monter, m'assujettit lui-même, et me donna quelques avis convenables à mon état et à sa profession.

« On partit aussitôt. Les contre-coups des cahots me brisèrent la tête, et je souffris plus que je ne pourrais le dire. De temps en temps quelqu'un de mes compagnons mourait, et son corps était jeté sur le chemin. Je le savais par le bruit de la chute, par les cris des autres, et encore par la place de chacun qui devenait plus grande. En arrivant à Namur, nous étions trois de moins.

« A la porte de la ville, un nombre considérable de prêtres, de bourgeois et de pieuses femmes nous attendaient. Je leur parus le plus digne de compassion, et ils s'attachèrent avec soin à me rendre service.

« Je pris de leurs mains un biscuit trempé dans une liqueur spiritueuse. Un capucin me chargea sur ses épaules et me porta à l'hôpital.

« Il me posa dans une salle. Quelqu'un vint me demander qui j'étais ; je répondis à la question, et l'un de mes camarades, nommé Grand- Maison, m'ayant entendu, m'appela et me dit qu'il y avait un lit vide auprès du sien. Des hommes m'y déposèrent. Pauvre Grand-Maison! quelles consolations ne me donna-t-il pas, et comme son silence était éloquent! Oh! mon âme traduisit le long serrement de main de mon camarade. Il était le premier de la compagnie que je rencontrais après la bataille; entre nous toutes questions étaient impossibles. Je le répète, Grand-Maison me serra la main, et dans cette étreinte il y avait des larmes et du sang. Sans me parler, Grand- Maison me disait : « Les gen- « darmes du roi sont morts, et la France est « vaincue. »

« Les chirurgiens, lorsqu'ils vinrent, furent effrayés de mes blessures; je n'avais pas même figure d'homme, et personne ne put comprendre comment je vivais. Les aides se contentèrent de fomenter ma tête avec de l'eau -de -vie pour apaiser l'inflammation, et ils me promirent de me panser après avoir visité les autres malades. On me donna du linge et quelque nourriture. Bientôt je me sentis le cœur plus assuré, et, comparant ma situation avec ce qu'elle avait été, je me trouvai presque heureux.

« Cependant la première nuit fut cruelle à

passer. D'abord les chirurgiens m'avaient oublié, et mes douleurs semblaient augmenter; puis je n'entendais plus parler de tous côtés que des bras ou des jambes qu'on avait coupés, ou qu'on allait couper; les cris et les lamentations de ceux que l'on opérait me perçaient l'âme. Mon imagination alarmée me présentait sans cesse l'appareil effrayant qui causait toutes ces plaintes. Je croyais voir des corps sans bras, des bras sans corps. Des victimes, luttant contre les douleurs, prenaient dans mon esprit des formes palpables. Je les voyais acheter un reste de vie par le sacrifice d'une partie d'eux-mêmes, ou appelant dans leur désespoir la mort qui les abandonnait à leurs maux. Je me figurais voir la mort courant de toutes parts, la mort avec son nez camard, sa large bouche édentée qui semble rire, ses bras minces, ses longues mains, sa poitrine transparente et ses jambes anguleuses. Je me figurais qu'elle était là dans l'hôpital , à sauter capricieusement de lit en lit, franchissant celui-ci, s' abattant sur celui-là, grimaçant au chevet de cet autre, et se retournant brusquement pour frapper le voisin. Mon délire en était à ce point lorsqu'un objet se posa sur ma poitrine; je jetai un cri de frayeur, c'était le chirurgien qui venait me panser. « Plus tard, quand je dis au pauvre Grand- Maison la cause de ma terreur, il reprit en riant que je ne m'étais guère trompé. Le caractère

insouciant du gendarme étouffait les douleurs du blessé.

« Cependant le chagrin s'empara de moi, et je résolus de sortir à quelque prix que ce fût de cet hôpital. Le nom seul d'hôpital fait mal à prononcer. Habitué au luxe de la vie, l'hôpital m'était toujours apparu délabré, malpropre, déguenillé, avec son peuple de mendiants, de vieilles femmes hideuses, et d'enfants jaunes et souffreteux. L'hôpital m'avait fait horreur dès mon entrée dans la carrière des armes. On m'avait parlé de sépultures sans linceuls, d'amphithéâtres où s'arrêtaient tous les corps, et d'où la science les jetait à terre mutilés et en lambeaux. On m'avait dit que pour, ceux qui mouraient à l'hôpital il n'y avait pas un cimetière, et que la nuit d'infâmes voleurs traînaient au loin les restes du chrétien.

« A l'hospice on n'a même point de nom, et, lorsque j'entendis un chirurgien m'appeler numéro 13, je voulus me soustraire à l'hôpital.

« Deux de mes camarades vinrent voir Grand- Maison, et lui dirent qu'ils avaient appris que j'étais blessé à mort. Sans doute Grand -Maison leur fit un signe, car ils s'approchèrent de moi, et après quelques instants de silence Fun d'eux. m'adressant la parole : « Courage, pauvre Feuce querolles, ce ne sera rien, dit -il. — 0 mes « amis, iepris-je, je suis aveugle, et je périrai.

ce si vous ne m'aidez à sortir de cet hôpital. J'ai « eu autrefois une hôtesse dans cette ville ; peut- « être ne m'aura-t-elle pas oublié. Allez la trouver « de ma part, exposez-lui ma situation, et faites « en sorte qu'elle me retire chez elle. » Cette commission fut acceptée de tout cœur, et mes camarades s'en acquittèrent si bien, que cette bonne vieille dame, ne pouvant venir elle-même, m'envoya son fils, qui m'offrit non seulement une chambre, mais encore tous les soins de la famille. Sans adresser de remerciements à ce jeune homme, je me jetai hors du lit, saisis par le bras le fils de mon hôtesse, et le priai de me conduire chez lui à l'instant même.

« — Modérez votre empressement, me dites: il ; une telle sortie pourrait avoir des suites « fâcheuses. J'ai eu soin de m'assurer d'un ce carrosse qui doit venir vous prendre ; couchez- « vous, et demeurez tranquille en l'attendant. « — Que j'attende! lui répondis-je, oh! non; « dans l'extrémité où je suis, tant de ménagece ments sont superflus. Non, non, donnez -moi « seulement votre bras, et laissez -moi vous « suivre, ce me sera assez de douceur. » Le jeune homme s'opposa à ma précipitation. Le carrosse vint, et je fus conduit à mon nouveau logis, après avoir pressé sur ma poitrine la tête de ce pauvre Grand -Maison, que je ne devais plus retrouver en cette vie.

(( Je demandai d'abord un chirurgien dont on connût l'expérience et l'habileté. Mon hôtesse m'en donna un et me mit entre ses mains. Il examina ma blessure avec attention ; après quoi , l'ayant tirée à l'écart, il dit à Mme *** qu'il n'osait entreprendre de me guérir; que mes plaies ayant été entièrement négligées pendant quatre jours, il croyait mon état désespéré...; que je m'étais soutenu par le feu d'une première jeunesse et par la force d'un tempérament vigoureux, mais que je succomberais à la deuxième ou troisième opération...; que ce serait un crime de me taire souffrir des douleurs inutiles ; et que si malgré cela elle persistait à entreprendre un traitement , il lui serait agréable qu'on fit appeler un autre chirurgien. Loin de se rebuter, ma bonne hôtesse redoubla d'efforts; elle pria, gronda, s'emporta, et fit tant que le médecin se laissa aller et promit de ne me point abandonner. Mais il ajouta que sa complaisance l'engageait dans un pas dont il se tirerait sans honneur.

« M. *** envoya aussitôt chercher M. Petit, médecin fort habile, que la cour avait dépêché à Namur et que j'avais connu autrefois. Dès qu'il fut arrivé, le chirurgien se mit en devoir de m'opérer. Ils furent longtemps l'un et l'autre à comprendre quel avait été le trajet de la balle; cependant, à force d'examiner, et sur les éclairments que je leur donnai, ils connurent

qu'entrée par le coin de l'œil droit , à côté de la tempe, elle était passée par- dessus le nez, dont elle avait brisé tous les cartilages, et sortie par l'angle temporal de l'autre œil, après avoir cassé l'os de la joue. Quant aux blessures de ma tête, il fut reconnu que la table du crâne était toute fracassée. Les médecins mirent un premier appareil.

« J'éprouvai alors d'excessives souffrances, et la fièvre devint si violente, qu'on ne douta plus que le chirurgien n'eût raison dans les difficultés qu'il avait faites. Toutefois, pour ne rien négliger de ce qui pouvait prolonger ma vie (car il n'était question que de cela), il y eut une consultation dont le résultat fut qu'on me saignerait à tout hasard. Quelques heures après on me donna un julep, que je demandai moi-même; ce qui me fit si bien dormir, que je passai douze heures entières dans un profond sommeil. Ceux qui me gardaient, me voyant rester un aussi long temps sans donner aucun signe de vie, me crurent mort et s'approchèrent de mon chevet. Le bruit m'éveilla; sans quoi, peut-être, j'aurais dormi plus longtemps. Mon chirurgien arriva sur ces entrefaites.

« Extrêmement surpris de mon sommeil paisible et long, il ne put cacher son étonnement quand il vit que la fièvre m'avait quitté et que les plaies étaient en très bon état. Alors, pour la première fois, il donna l'espoir d'une guérison.

Mon bonheur fut au-dessus de tout ce que je puis dire, tant il est vrai que la vie a toujours de profondes racines au cœur de l'homme. Semblable au voyageur qui, dans le port, songe aux orages, je reportai mes regards en arrière. Je comparai la mollesse du lit où j'étais couché avec le sol ensanglanté du champ de bataille, l'affection et l'empressement de mes hôtes avec la cruauté des paysans qui m'avaient abandonné, la douceur de la société de M. *** avec l'inquiétude et l'ennui mortel de la solitude, le repos et la paix avec le tumulte et le bruit. Je fis servir, en un mot, le passé à rendre le présent plus supportable.

« Au moment de commencer ce dernier récit de mes malheurs, je ne trouve en moi ni force ni courage. Les mots semblent me fuir, et ma pensée cherche en vain des expressions pour traduire ce qui est dans mon cœur. Pour moi, plus d'illusions sur la terre, plus de sourires, plus de larmes. Mes journées sont lourdes et lentes, et je n'inspire que le sentiment de la pitié.

« Quand le vieux serviteur de mon père a jeté sur mes épaules le vêtement qui me couvre, lorsqu'il a caché ma tête sous un voile noir, lorsqu'il m'a placé dans le fauteuil où je mourrai, la journée commence :

« La main pieuse de ma mère est impuissante pour soutenir mes pas chancelants, et quand l'infortunée parle, je devine des larmes dans sa voix. La pauvre femme a perdu son fils, ce fils brillant qui faisait son orgueil. Le fantôme qu'elle berce n'est pour elle qu'un sujet de pleurs, et c'est une lente agonie que la vie de notre foyer. Je reste des journées entières sans proférer une parole; toujours j'ai froid et je tremble. Mon corps amaigri ne connaît pas le flux et le reflux du sang, et c'est en vain que les rayons du soleil inondent mon front et mes paupières. Je n'ai pas vingt ans, et naguère j'étais un brave cavalier, fougueux comme le coursier qui s'emporte dans la plaine à travers les genêts.

« Avant de partir pour l'armée, le bonheur me semblait éternel. Je parcourais les grandes forêts. L'hiver, je m'arrêtais au feu des broussailles que le pâtre allume dans les bruyères. Le visage beau de jeunesse, je marchais tout le jour, poursuivant le gibier; le vent soufflait dans ma chevelure, et mes pas dévoraient montagnes et vallons. Le soir, quand je rentrais au logis, j'égayais de ma gaieté ceux qui m'avaient attendu

avec inquiétude, et qui me grondaient doucement de mes courses aventureuses.

« Mais j'ai hâte de terminer ce récit de mes souffrances, et quand je vous aurai tout raconté, j'attendrai la mort; car ce qui m'a soutenu jusqu'à ce jour, c'est le besoin que j'éprouvais de vous apprendre combien est cruelle parfois la mission du guerrier. Dans les villes souvent, lorsque le son des cloches se mariait au bruit majestueux du canon, lorsque les prêtres, entourés de fidèles, faisaient résonner les voûtes des temples du Te Deum de la victoire, les jeunes hommes songeaient avec bonheur à cette chose qu'on nomme la gloire. Les mères et les épouses se sentaient au cœur des battements pour les soldats; les vieillards, découvrant leur front chauve, saluaient avec respect les jeunes miliciens du roi. Chacun était fier des guerriers, parce que la gloire des guerriers était la gloire de tous. Mais vous, hommes des champs, habitants des villes, heureux enfants de la fortune, laborieux artisans, vous ne saviez pas que ces cloches et ces canons, ces Te Deum et ces fêtes pompeuses couvraient les cris de désespoir de ces gendarmes mutilés. Je vous le dis afin que vous ayez pour nos soldats plus d'estime et plus d'amour que vous n'en avez eu jusqu'à ce jour.

« Heureux du monde, vos yeux ne verront -ils jamais, sous les trophées et les drapeaux conquis,

les larges taches de sang de ceux qui sont morts pour leur pays ?

(( Oh ! c'est une belle chose que la gloire, bril-

« La gloire, dit ma mère lentement, la gloire, ô mon fils, que nous la payons cher !» (P. 170.)

lante et pure comme le diamant; mais, comme le diamant aussi, c'est dans les mines souterraines, où l'ouvrier travaille nuit et jour, qu'il faut l'aller chercher. Si dans les pompes d'une cour un diamant brille au front du monarque,

les peuples sont éblouis de ses feux; mais les peuples savent- ils combien de mineurs sont morts à la peine dans les gouffres du Brésil ou de Golconde? La faible lueur d'une torche a seule éclairé les travaux du mineur; ses larmes sont tombées sur le sable qui roulait éternellement à ses pieds; son dos s'est courbé avant Page ; ses yeux se sont fermés à la lumière du soleil; ses mains n'ont pu remuer que le fer ou la terre ; ses oreilles ont oublié les accents de la voix humaine, et pour lui, mineur, il n'y a ni chants d'oiseaux ni fêtes de famille; sa vie tout entière appartenait à ce diamant fugitif, et pour ce diamant il a donné femme, richesse, santé, bonheur et liberté.

« Le soldat est ce mineur, la gloire est ce diamant. »

Un évanouissement subit, suivi d'une longue et cruelle maladie, a interrompu le récit de l'officier. Ce n'est qu'après une attente de deux mois que celui qui écrivait sous sa dictée a cru pouvoir rappeler au chevalier que son histoire n'était point terminée. Un soir Feuquerolles reprit ainsi :

« ... J'étais donc à Namur, chez ma vieille hôtesse; je songeai à rentrer en France; mais, avant de partir, j'éprouvai une grande joie. Mon père, dont j'étais fort en peine, m'envoya un

de ses domestiques, qui me remit de sa part une lettre.

« Après m'avoir donné tous les témoignages de tendresse, mon père m'apprenait qu'un de mes oncles, porte -étendard de notre compagnie, avait eu son cheval tué sous lui, avait été blessé et fait prisonnier de guerre à Ramillies même. Pour ce qui le regardait personnellement, mon père s'était vu obligé d'abandonner Bruges pour se jeter dans Ostende, que les ennemis tenaient investi, et dont ils se préparaient à faire le siège. Mon père ajoutait qu'il lui serait impossible, à l'avenir, de me donner de ses nouvelles et de recevoir des miennes, et qu'ainsi il était inutile que je lui écrivisse qu'il ne m'eût prévenu.

« Ma première sortie fut pour aller rendre grâces à Dieu du miracle qu'il avait fait en ma faveur. On me conduisit à l'église, et je m'agenouillai pieusement dans l'angle d'une chapelle. Après un recueillement saint et douloureux, je dis adieu aux choses de la terre. Un soupir s'échappa de ma poitrine, et j'acceptai, les mains jointes, la vie contemplative et solitaire qui commençait pour moi sous la voûte du temple.

« Le lendemain, je remerciai M. le comte de Saillans, dont l'intérêt avait été jusqu'à m'offrir sa bourse, sa table et sa maison. Je partis peu de jours après sous la conduite de deux amis, qui me firent voyager à petites journées.

« En traversant Arras, où nous nous arrêtâmes, des officiers qui passaient nous visitèrent. Ils venaient de la Flandre occidentale et rapportaient force nouvelles de la guerre. L'un d'eux, parmi les récits qu'il faisait, raconta qu'un officier français, commandant un poste très exposé au feu des ennemis, avait reçu dans le côté l'éclat d'une bombine; que, renversé par le coup, il avait cependant refusé de se retirer, aimant mieux périr les armes à la main que d'abandonner son poste ; qu'alors une balle lui avait brisé la hanche droite, et que, transporté à Newport, il était mort sur-le-champ.

« Nous demandâmes le nom de ce brave officier, et je tombai à la renverse en entendant prononcer le nom de mon père. Longtemps on douta de ma vie, et je n'essayerai même pas de vous peindre mon désespoir. Il est des maux tellement poignants, que les langues humaines n'ont pas d'images possibles pour les peindre. Je crois que c'est dans la faiblesse même de tout mon être qu'il faut chercher l'explication de ma vie. Abattu par la douleur, je ne soutins même pas les luttes qui usent et font mourir; je pliai comme un roseau, et souvent même je cessai de penser. Toujours au lit, mes journées s'écoulaient sans que mon esprit suivît la marche du temps, sourd aux paroles caressantes, immobile et muet.

« Une fois, c'était à la fin de notre pénible voyage, mes deux compagnons m'annoncèrent qu'ils apercevaient les tourelles du vieux manoir qu'habitait ma mère. Mon visage se décolora subitement, mes mains devinrent froides, mon cœur battit violemment, et ma tête s'abaissa. Il y eut un silence solennel autour de moi, et le bruit seul des roues sur le chemin m'avertit que j'avançais. Ce bruit cessant tout à coup, je sentis le carrosse rouler sur le sable fin de l'avenue. Je devinai que nous étions sous l'antique dôme de marronniers; je tremblai de tous mes membres, mes dents se serrèrent, et mon corps se courba davantage. On s'arrêta, quelqu'un me saisit et me posa à terre. Je marchai, foulant l'herbe... Là, jadis, mon père m'attendait...

« Une porte s'ouvrit brusquement, un corps s'élança, une poitrine pressa ma poitrine, des bras m'enlacèrent avec violence; j'entendis des sanglots étouffés, des larmes inondèrent mes lèvres, et ces mots tombèrent sur mon cœur : « 0 mon enfant, mon enfant! » C'était ma mère.

« Parents et amis, assemblés pour m'attendre, se retirèrent dans une chambre voisine et cachèrent leurs pleurs.

« Ma mère seule resta, tomba sur un siège, m'entraînant avec elle, et moi je m'affaissais à ses pieds, la tête sur ses genoux.

« — Mon père! m'écriai -je.

(( — La gloire, dit ma mère lentement, la « gloire, ô mon fils, que nous la payons cher! »

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