Leon Bloy. — Les Dernieres Colonnes de I'Eglise
de Vautrin ) qui en disent plus que je ne pourrais dire et qui sont flamboyantes et justificatrices de mes essais. Voyons ! C’etait ecoeurant, a la fin, de voir toujours rimer etoile avec voile ou toile, alcyon avec rayon, et ce Niagara perpetuel des Romantiques et des Parnassiens donne autant la nausee que le pipi naturaliste. Vous reconnaissez k l’artiste le droit de peindre avec la matiere qui lui plait. Eh bien ! toutes proportions gardees, Rabelais ne s’est-il pas forge une langue eblouissante et orduriere, comme timidement j’essaie de m’en creer une ?
Qu’est-ce que 9a peut faire qu’un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance vraie, tellement sincere qu’elle vous tord les boyaux ? Or, c’est la ce que je cherche : exprimer, emouvoir.
Croyez-vous que la langue litteraire adoptee ne soit pas egalement un jargon ? Et puis, ou est la limite du bon et du mauvais fran<;ais ? Qui l’a fixee ? La langue est-elle fixee ? J’estime, par exemple, que le frangais de Brantome ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le framjais de Racine. Maudissez-moi, si vous voulez, mais c’est ce que je pense. Si la langue frangaise est fixee, elle est morte, et 9a serait une des raisons de la decadence frantpaise.
J’abomine le grand siecle. La langue epuree de cette epoque ne marque qu’une etape inapparente du Protestantisme. On a cree l’expression noble. On dit sein au lieu de teton, qui est bien plus vrai. Or, le peuple a conserve « t£ton » et bien d’autres mots qui sont d’un fran^ais pur du seizieme siecle — le plus beau fran^ais qu’on ait jamais parie.
Et puis vous m’ecrivez l’impression affreuse que vous cause cette ecriture. Mais je ne cherohe pas autre chose que de provoquer 1’horreur et la terreur. Alors, ici, mon but est atteint. II importait que les Bourgeois se doutassent des
douleurs qu’ils causent, des Crimea dont leur hypocrisie et leur ego sme etouffent la clameur, du sort epouvantable qu’ils font aux inconnus qu’ils £crasent, et comment 1 aurais*j© ^it sans employer lea mots merries des ecrasea, voyons !
Je persiste. II etait urgent qu'un poete, se servant d un gabarit ancien, d’un rythme, si vous preferez, retrouvat, en le modernisant un peu, le cri lamentable d’Eustache Desehamps :
Qa ! de l’argent ! Qa ! de l’argent !
Tout ce qu’on pourrait me reprocher, c’est d’avoir apocope les vers et ecrit certains mots avec la corruption de la prononciation lasse et fatiguee des pauvres et des avachis. Mais c’est la encore un souci d ’exactitude et je ne puis penser que ce soit un grief serieux. Comment ! je ne respecte pas la langue, moi qui ai l’apre besoin de revenir a sa source, k sa saveur raide et naive ! Ceci n’a rien a voir avec la blennorrahgie zola que, sapristi !
Certes, j’ai ecoute la musique des conversations faubouriennes, si terriblement gouailleuses, si resignees 1 C’est une longue chanson dolente, toujours par strophes de six, sept, ou huit vers, et ces vers sont toujours odosyllabes : c’est-adire la coupe meme et la verve des vieux poetes de l’llede-France. C’est etonnant, mais strictement vrai, et plus j’avance, plus je me figure que l’alexandrin est un cercueil oil Ton couche la Poesie frangaise.
Et maintenant, au plus injuste de vos reproches. « Vous voulez plaire », mTcrivez-vous. Moi ? Plaire ? Jamais de la vie. Je veux etre entendu et compris, ce qui n’est pas la meme chose.
Si je voulais plaire, je changerais ma forme, meme pour le peuple, car souvent j’ai entendu des ouvriers pretendre que << 9a n ’etait pas convenable » ce que j’ecrivais, et que « 1’ouvrier ne parle pas comme ?a ». Rentre chez lui, il
traite sa femme et sa fille de vache et de putain ; mais l’ouvrier actuel, soi-disant eclaire, confes.se de plus en plus Joseph Prudhomme qui s’est fragmente en lui a I’infini, et, il m vent pas que lui, electeur ou membre d’uo comite quelcqnque, soit soupconne de parley ainsi, Ce citoyen prefererait sans doute 1 ’argot du parlement et des reunions publiques...
Non, je ne cherchg pas a plaire. Je lutte, au contraire, sans relache, contre les prejuges convenahles et la lepre journalistique. Faites-moi l’amitie de me relire et vous verrez que, sous cette forme populaire, la theorie individualiste et aristocratique deborde, eclate tout le temps. Ca n est pas tolstoisant du tout. Dire que je ne suis pas travaille par une violente pitie serait faux. Evidemment j’ai envie de prendre parti pour les Ecrabouilles tout en cognant dessus, pour ceux qui sont, comme vous le dites, « dans les tenebres ». Mais j’ai conscience ici d’obeir a la mission traditionnelle de 1’ Aristocratic qui est de defendre le Peuple contre ses ennemis et, au besoin, contre luimeme. L’Histoire m’approuve, en la personne des Paladins et des Chevaliers,
Le mythe de la veuve et de l’orphelin est a ressusciter. Quoi que vous puissiez croire, je m’y emploie. Seulement, pour une telle mission il me faut evidemment descendre dans les fosses d’aisances oil vagit et se desole la masse, et si, en remontant, je n’en sauve qu’Un, un Aristocrate Inconnu, celui-la aura merite la lumiere et la vie, et ma tentative n’aura pas ete inutile.
Non, je ne veux pas plaire. Autrement je gagnerais beaucoup d’argent, en me servant de mon nom, et en changeant mon genre, en truquant comme n’importe quel Aristide Bruant, en faisant des besognes ou des feuilletons. J’ai reou des offres admirables, mais j’ai refuse toujours et je m’obstine a continuer ce que j’ai entrepris, quoi qu’il advienne, quoi qu’on me propose... Et avec ce systeme-la
je vous prie de croire que je ne me traine pas positivement dans la soie et les parfums.
Comment ! S’ll y a quelque chose que j’aie entrepns de denoncer dans le langage populaire, c’est le Dogme du Travail sans Amour, si cher aux capitalistes et a Zola, et vous m’en blameriez ! Je vous demande de relire, dans Doleances, « Le Piege » et de me dire si je n’ai pas atteint le but que je me proposais, savoir : peindre, exprimer l’etat de servitude et d’abrutissement absolu de l llote moderne qu’est l’ouvrier d’industrie, le miserable et mecanique Enfant de l’Outil et de la Machine.
Comment ! Jamais l’avilissement de l’Homme, de mon frere l’Esclave, n’a atteint un tel degre, meme et surtout dans l’Antiquite, et je n’aurais pas le droit ni la force amoureuse de le demontrer ? Et d’opposer aux threnes triomphants des Bourgeois qui hurlent la gloire du Progres, du Travail, etc... cette simple peinturequi dit : « Le voila, votre progres ! Le voila, votre travailleur ! Vous en avez fait une brute, un etre comme aucune civilisation n’en a jamais cree. » Alors les principes de 89 s’effondrent, voyons, avec toute la loquacite grandiloque de Homais.
Et vous ne voudriez pas que je dise cela aux populos aussi ? Mais c’est impossible, et la tache est si belle, si enivrante, que j’aimerais mieux y laisser ma peau que d’y renoncer.
Soyez assure qu’un jour j’aurai dans les mains, avec des moyens d’action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m’arrive je m’arrangerai de fa^on a ne pas laisser debout un seul pan de l’edifice bourgeois. Tout vaut mieux, meme le retour a la barbarie, a la caverne primitive, qu’une pareille organisation sociale. Si jamais je peux, je leur en foutrai, moi, aux Bourgeois, du Progres, du Labeur, de la Justice, de l Egahte, de la Liberte comme ils l’entendent.
Je leur apprendrai a laisser crever de faim les Artistes sinceres, a exploiter les Ouvriere? de fac^on a les precipiter
au trottoir. Je leur en donnerai de l’Alcoolisme, de la Faim, de la Folie, de la Phtisie, des accidents de chemin de fer, des coups de grisou, des fusillades de mineurs, des tueries qui creent leur richesse ! Parole d’honneur, on devrait me couper le cou tout de suite, tant je compte detruire dans les cervelles populaires le tres-abrutissant mythe du Travail ! Etre un danger un jour ! Quelle joie ! Aurai-je la force et la patience !..
4 octobre 1900.
Cette maniere d’ecrire, de se decrire, ne justifie-t-elle pas l’amende honorable, en trente pages vehementes, de Leon Bloy, et le hosanna pousse par Jean Lorrain lorsqu’il eut decouvert, au cabaret des Quat' z'Arts, le poete que Jules Lemaitre depeignait « long comme une larme ? »
Toutes les epoques n’ont pas eu de ces saints laics, consacres, autres Francois d’Assises, a la pauvrete, sortant d’elle, et acceptant de ne pas rompre avec le bagne qu elle represente. Jehan-Rictus a trop communie avec le peuple pour consentir a la flagorner. II laisse cette methode a ceux qui en attendent plus qu’ils ne lui rendront. Pour lui, il se refuse a vivre a ses depens en commercialisant 1’amour reel qu’il lui porte. Ce sont la des moyens de politiciens, d’avocats besogneux, de pasteurs marrons, semeurs d’idees fausses, benisseurs prets a trahir si leur interet pecuniaire les y invite.
C’est ce que comprit Laurent Tailhade avant de declarer :
« Pour me guider a travers l’ablme, pour m’ouvrir l’Enfer de l’indigence moderne, j’ai choisi le plus vivant des artistes contemporains qui aient narre les villes de Misere et palustre les Babels de la Gueuserie. Car s’il
n’a pas, en faveur des sans-le-sou, l’aumone immisericordieuse du bourgeois, le po&te sait, au moins, gemir sur leurs detresses et laver leurs blessures en des pleurs Iraternelg. Certes, le pauvre ne laisse pas d’etre exploite par leg gens de lettres : romans, chroniqueg, drames et chansons, et les hennissements de M. Richepin, toute une litterature fourmille sur sa peau. »
Jehan-Rictus n’est pas, ne sera jamais de cette litterature-la. Quand, par la suite, il s’adressera a l’ouvrier dans Conseils, ce sera pour lui dire :
Ouvrier mon frere, Ouvrier,
Crois que ma parole est profonde.
Avant de dominer le monde Commenc’ par te laver les pieds.
Pourtant il n’a pas, comme Hugo, a confier a ses intimes : « J aime le peuple... de loin », car la main qu’il lui tend sera toujours secourable. Mais ce qu’il souhaite, c’est de serrer une main redevenue propre, parce qu’il ne supporte pas plus la crasse incrustee dans la peau que l’erreur cloisonnee dans l ame.
Son pauvre ne gemit-il pas d’etre prive d’hygi&ne, ne voit-il pas la correlation entre sa malchance et ses haillons, ceux-ci ^ternisant celled^ ? C’est bien pourquoi il a peine lui-meme pour arriver a ce que ses Soliloques soient imprimes. Jamais il n’a mendie pour lui, mais, pour son livre, il sollicita des appuis et des miettes de cet argent que tant de gens dilapident. Les ayant obtenus, il n’a plus eu que le violent desir de se prolonger par son oeuvre qui, si elle ne le fait pas vivre, doit, de toute equite, lui survivre. Il n’a plus eu que 1’esperance de la diffuser, d’aider, par elle, a la revanche
du Pauvre, qu tout au moins a la confusion de ses exploiters ; et cela sous une forme inemployee, qu les sanglots ae maquillent de verve faubourienne,
De la le r6le que lui reconnait Emile Faguet : 1
« C’est proprement le satirique lyrique et le satirique elegiaque. II peint les malheureux, les traine-misere et il les fait parler avec une eloquence sauvage et amere qui donne le frisson. C’est un grand poete. »
Plus particulierement a propos du Revenant, le professeur a la Faculte, le censeur ecoute, l’auteur des Etudes litteraires, le notoire academicien, affirme :
« C’est pour un poeme comme celui-ci que Bruneti^re a raison. II professe que la satire est du genre lyrique. II songeait a d’Aubigne, a Hugo peut-etre, un peu a Juvenal. La satire n’est pas du genre lyrique, qui, du reste, n’est pas un genre, qui est un ton. La satire est un genre en soi : elle est le blame. Et le blame peut-etre badin, peut etre railleur, peut etre indigne. Et quand il est badin, et quand il est railleur, il n’est point du tout lyrique ; mais quand il est indigne il prend tres naturellement le ton lyrique ; et c’est sur ce ton qu’il est presque toujours dans cet extraordinaire, dans cet eloquent, dans cet emouvant, dans ce tragique Jehan-Rictus. »
Alphonse Seche completera, un jour, dans les Accents de la Satire contemporaine, l’opinion de Faguet et, avec son jugement net, en precisera la portee :
« Le merite, la grande originalite de Jehan- Rictus, aura ete de meler aux traits satinques de ses poemes des accents de tristesse, de douleur, de pitie et d’amour. Cela,
i , Les Accents de la Satire dans la Poesie contemporaine,
personne ne l’avait su faire avec une pareille intensite d’emotion, avant lui. Aussi bien, faut-il voir la une des plus heureuses innovations de la poesie contemporaine. Avec l’auteur des Soliloques, la satire a cesse d’etre uniquement une arme, elle a cesse d’etre — definition de Ferdinand Brunetiere — « la forme inferieure du lyrisme » ; elle ne sera plus seulement ironie, colere ou haine : toute la detresse, morale et physique du Pauvre, elle trouvera des mots pitoyables pour la dire. La satire est devenue — qui eut pu le croire — un des moyens d’expression du malheur !.. »
Mais comment enumerer les ecrivains qui ont parle de notre poete ? Ce serait les citer tous. Depuis 1897, annee ou parurent les Soliloques du Pauvre, jusqu’a maintenant, la Critique, la Litterature et le Journalisme le plus eleve n’auront pas cesse de s’occuper de Jehan- Rictus, soit pour decortiquer son oeuvre, soit pour le prendre comme objet de comparaison, soit encore pour attaquer les imitations qu’elle suggera, et qui, elles aussi, meritent, dans un certain sens, qu’on leur prete quelque attention.