‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 9 sur 21 · LES SOLILOQUES DU PAUVRE DEVANT L ’OPINION · texte numérisé non relu

LES SOLILOQUES DU PAUVRE DEVANT L ’OPINION

« Merci, mon cher poete, de beau livre. Oh ! quel etrange, poignant et lourd instrument vous etes vous fait ! Je trouve geniale votre deformation de la langue. Tout ce que je ne connaissais pas des Soliloques du Pauvre m’a emu d’art, autant que j’en admire la source humaine. Cela part d une telle profondeur pour jaillir si haut ! 1 »

Que le hautain, le precieux Mallarme ait, de sa retraite de Valvins, spontanement ecrit ces lignes a Jehan-Rictus, c’est une preuve — et irrefutable — du bouleversement que provoquerent les Soliloques du Pauvre dans les esprits artistes et cultives. Ces poemes etaient comme un defi a la tradition, au classicisme, a tout l’artificiel des descriptions grandiloquentes : plaidoyers, drames, romans dont la trame n’est qu’un pretexte a broderies, ciselures, miroitements litteraires.

Cette fois, un ecrivain s’exprimait dans une forme populaire, directe parce que simplifiee. Ce netait pas

1. Lcttre reproduite en fac-simile dans les exemplaires de luxe de la troisieme edition des Soliloques du Pauvre. (Eugene Rey, editeur).

RICTUS

uniquement de l’argot, mais e’en etait emaille, comme le langage faubourien. L’homme n etait pas du peuple, mais, sa misere l’y ayant plonge, il lui empruntait ce qui avait cause son emerveillement et, sans emphase, sans vile imitation, en enluminait ses plaintes. Et puis c ’etait, par l’intensite du sujet, d un rebondissement immense. Charles Maurras ne s’y trompa pas lorsqu’il declara : 1

« M. Jehan-Rictus s’est donne le luxe d’une idee de genie. 11 a congu son Revenant. II a suppose le retour du Christ dans le monde, du Christ evangelique plutot que du Christ catholique, et dans notre monde moderne. M. Jehan-Rictus a tire de la une espece de complainte qui, dans son ordre et son lieu, fera figure de chef-d’oeuvre. »

Ni Henri de Regnier en ecrivant dans le Mercure de France :

« Jehan-Rictus a trouve, pour ecrire son livre, une langue unique, langue de poete et de truand, raffinee et sordide, sorte de patois parisien, expressif, concis, langue a la Villon, vivante, qui frappe l’image en bronze vert-degrise. »

« Voila un livre vrai,' un livre vivant, — s’ecrie Henri Barbusse, dans la Revue du Palais, — un des plus tremblants de douleur, un des plus saints qui aient ete ecrits depuis longtemps. Ne vous meprenez pas sur le ton populaire et sur les expressions d’argot, voire meme les expressions risquees qui vous accueillent. Cette brutalite et ce desordre de langage recouvrent la grande douceur des choses pensees et souffertes. »

I • Revue encyclopedique Larousse.

Puis c est, encore dans le Mercure de France, la voix d’Emile Magne qui s’el&ve :

« Et voici que, conquis, les pharisiens accueillent le mage mystique, le socialiste poete qui leur jette, avec la boue de ses souliers, les parfums de son coeur et l’azur de son ame. Ah ! quelle revelation ! Des bouges de Montmartre et du quartier Latin, le cri est de nouveau monte, puissant denergie et delirant d’angoisse.

« On voit aisement la superiorite de Jehan-Rictus sur ses devanciers. II n’a point choisi dans le monde un type unique dont il a fait sa proie. II a pris une collectivite dont le sort a pour nous un interet considerable. II nous a signale un vice de la societe ! On sent, au frisson qui passe dans nos chairs, au tressaillement dont notre ame est tourmentee, que les tragiques scenes, tracees d’un crayon lumineux, furent vues et vecues. »

Signees de Jules Claretie, Francois Coppee, Pierre Veber, Edouard Conte, Edouard Champion, Edmond Lepelletier, Roger Miles, Henry Fevre, d’une legion d’ecrivains de valeur, des chroniques paraissent dans les journaux, quelle que soit leur nuance. Ceux de gauche revendiquent leur parente avec le porte-parole du Pauvre ; ceux de droite saluent en lui l’apotre selon la chretiennete. Leon Bloy ira plus loin en consacrant a Jehan-Rictus, apres la publication des Doleances, son chapitre dominant de ses Dernieres Colonnes de I'Eglise et en clamant, dans ce style de foudre qui n’appartient qua lui : « Jehan-Rictus est un de ces monstres de melancolie et de pitie qui ne connaissent pas Dieu et qui crevent de l’amour de Dieu. »

Les pages dithyrambiques du « mendiant ingrat » seront d’ailleurs d’autant plus courageuses qu’elles

demeureront comme un acte de contrition envers le poete a qui il commen^a par reprocher son argot et « certaines fa^ons de parler trop profanes ». Plus encore, s’imposant lui-meme sa penitence, Leon Bloy publiera 1 la longue lettre par laquelle Jehan-Rictus s’efforce a leclairer, a lui expliquer le cote imprevu, deroutant peut-etre de son ceuvre, mais auquel il ne s’arreta pas sans en avoir prevu les reflexes.

A trente ans de distance, cette lettre est toujours trop frappante pour qu elle n’ait pas sa place dans une analyse des Soliloques du Pauvre.

Qu’on en juge :

Ma langue est epouvantable, dites-vous. Pourquoi ? Parce que j’emploie des mots qui, la plupart du temps, sont plus pres des racines grecques et latines que les vocables souvent perimes des ordinaires poetes. Ceci n’est pas mable et vous etes trop bon linguiste et etymologiste pour que j’insiste.

Vous m’accorderez bien, au surplus, que la langue frantaise n’est pas immuable, et qu’elle n’est pas parvenue a la perfection totale. Vous l’avez ecrit cent fois, elle a ete galvaudee par le journalisme et le roman naturaliste. Le pittcfresque des vocables est delave, aneanti par l’ecriture naturaliste. Ilya des mots, des expressions qui sont devenus de vrais cadavres... Comment remplacer certains mots qu’on a pressures jusqu’au jus, jusqu’au zest, sinon en retournant puiser a la source, au fumier (soit !) meme de la Langue, qui est l’Argot quoi qu’on en dise ? L’argot joint a la locution populaire, toujours, toujours dramatique et saisissante, que diable !

Balzac a ecrit la-dessus une ou deux pages (Incarnation

Page 1