‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 11 sur 21 · LES IMITATEURS · texte numérisé non relu

LES IMITATEURS

Tandis que le poete des Soliloques du Pauvre usait son temps et son energie a discuter avec Ies imprimeurs, a courir apres les manuscrits qu’on lui perdait ou qu’on lui confisquait, a les retablir, a calmer l’impatience de ses souscripteurs et a gagner, au cabaret, sa pature du lendemain, un roman paralssait en librairie sous le titre I’lmposteur. C’etait bel et bien l’idee du Revenant.

Dire d une idee « qu elle est dans l air » est devenu un lieu commun. On explique ainsi que des oeuvres de la meme veine voient le jour simultanement, que des histoires, qui ont circule, soient cuisinees en serie par des plumitifs au souffle epuise.

Mais une idee n’est dans l air qu’autant que quelqu’un l’y a mise, et chaque bistoire a son point de depart. La reapparition de Jesus-Christ en notre epoque et la nouvelle crucifixion que lui vaudraient les turpitudes du monde actuel, cette conception-la nul ne l’avait eue avant Jehan-Rictus lorsqu’il avait vingt ans, qu’il n etait que Gabriel Randon et qu’il ne setait pas encore cherche un pseudonyme qui, sans qu’il y prit garde, devait etre presque l’anagramme de Jesus-Christ.

Vingt ans ! Et pas de foyer, aucune tendresse pro-

tectrice, l’abandon, la solitude, le denument, et une intelligence qui compare et imagine ! II rode des nuits entieres craignant, en s’endormant sur un banc, de se faire mettre la main au collet par un agent de police ; a l’aube, il s’embauche aux Halles, aide, pour quelques sous, les maraicbers a decharger leurs voitures. Et il est poete, les muses Pont adopte, il s’exprime en alexandrins ! Deja il a penetre dans quelques petits cenacles, il a frequente des celebrites en berbe, il s’est fait presenter a des chauves precoces et des chevelus retardataires, et il leur a confie ses projets, parmi lesquels l’elaboration d’un roman dont le heros serait Jesus, non plus en Palestine, mais a Paris, oil le fils de Dieu aurait a reprendre sa besogne contre les pharisiens, le putanat et la finance.

Il s’enthousiasme :

— Quel sujet ! Croyez-vous !

Il le tient et en est possede. Son ardeur a en parler emerveille ses auditeurs qui en bavardent ensuite, au basard des brasseries. L’idee fait son cbemin, se discute a 1’heure verte et durant l’absorption tardive du dernier « demi », s’installe dans des cerveaux que l’alcool a rendus vaseux, s’enveloppe de reve. Un jour, on s’etonne de la decouvrir en soi. Qui l’y a fait naitre ? Personne, peut-etre. C’est ce que d’aucuns prennent, de bonne foi, pour de l’inspiration.

Tel Charles Morice qui revele a des camarades sa machination d’un roman fabuleux :

Figurez-vous, le Christ redescendant sur terre pour se meler a la soci4t£ contemporaine, etc...

C’est le Revenant, qu’il raconte.

D’autres, a leur tour, crient au miracle et entre-

prennent une publicite qui, de cafes en cenacles, aboutit aux oreilles de Gabriel Randon.

Est-il done vrai que ce sont toujours les pauvres que Ton vole ? Cependant le famelique Randon refuse de se laisser depouiller. Par bonheur, il se souvient d’avoir soumis a Remy de Gourmont le canevas de son livre. Aussi s’empresse-t-il de lui signaler 1’incident Morice. Tres bravement, Remy de Gourmont s ’engage a y mettre ordre et, sur-le-champ, retrace, pour le Mercure de France, la veridique histoire du Revenant, en soutenant qu’elle est la propriete de Gabriel Randon. Charles Morice s’incline devant ce verdict indiscutable et renonce, du moins temporairement, a imiter le geai de la fable.

Voila done notre Randon et le Revenant desormais inseparables. Mais le roman reste a finir d’ecrire, puisque e’est en prose que Randon compte materialiser son idee. Helas, la misere s’acharne a compliquer son travail. II voudrait une ebambre, une table, une chaise, tout cela a lui. Quel pretentieux !

Un journaliste assoiffe de gloire, et desireux de gagner des galons dans les belles-lettres, se presente a lui sous l’aspect dun sauveur et lui declare :

— J’ai ces choses a vous offrir, en Lorraine, dans une demeure confortable... A une condition... Vous me prenez comme collaborateur.

Ce n’est plus un royaume pour un cheval, mais un toit et un rond de serviette contre le partage de la paternite d une oeuvre. Gabriel Randon a suffisamment souffert de faim et de froid pour accepter le marche. C’est entendu, on va construire de compagnie.

II remet ses materiaux a son associe : plan, brouillons et chapitres termines.

Des mois passent. Le voyage en Lorraine, sans cesse ajourne, tourne a l’excursion dans la lune et Randon poursuit son calvaire dans la capitale. Les annees 1893-94-95 egrenent pour lui des jours desesperants. Le collaborateur s’est recuse, faute de loisirs, pretendil. Randon Pen excuse a present qu’il vient de trouver la formule des Soliloques et qu’il songe a y reduire l’idee du retour de Jesus en noire temps. Le roman est desormais relegue, et d’un metier qu’il repousse, car il entrevoit de ne plus marcher dans les sentiers battus.

II y parvient, compose ses premiers poemes en langue populaire, les lit a des amis, les dit dans les cabarets. Jean Lorrain, par son vibrant article du Journal, lance le soliloque du Revenant et confirme ainsi le temoi" gnage de Remy de Gourmont sur la priorite de l’idee.

En toute logique Gabriel Randon, maintenant Jehan- Rictus, se croit garanti contre les imitateurs, plagiaires et autres detrousseurs du domaine litteraire.

La parution de I’Imposteur, dont 1’auteur est le journaliste sauveteur, ex-collaborateur eventuel, et prometteur de chateau en Lorraine, lui montre qu’il est prudent, dans tout metier, de ne pas divulguer trop vite ses inventions.

Mais attention ! II existe des tribunaux pour faire respecter les droits de chacun ! Jean-Rictus se fie aux magistrats, intente un proems... et le perdra.

Cout : le benefice qu’il va tirer, grace a de futures combinaisons, de la vente des Soliloques du Pauvre.

Du moins aura-t-il acquis cette sorte de philosophic necessaire aux innovateurs devant les succedanes,

pastiches, moutures que suggerent leurs creations.

Le Christ est du domaine public, — auront peutetre pense les hommes du pretoire. C’est aussi l’avis des confectionneurs de catechismes modernises, ou le dogme chretien sert de pretexte a une ideologic assez voisine de la cacophonie.

Le caractere divin de Jesus devait etre une source de commentaires, voire d’afTabulations, et un tribunal ayant statue sur le cas de I’lmposteur, rien n’empechait que le theme fut repris et developpe a l’infini.

Ils furent un certain nombre a s’en servir, sans amoindrir pour cela le succes, toujours croissant, du Revenant, et il ne semble pas que la Tragedie du Nouveau Christ de M. Saint-Georges de Bouhelier ait l’importance d’une exception.

Quand M. Charles Morice, tablant sur les effets du temps, donnera en librairie, quatre ou cinq lustres plus tard, son roman II est ressuscite ! il obtiendra simplement cette exclamation de Paul Souday :

— C’est l’idee de Jehan-Rictus !

Et lorsque, de nos jours, un bateleur du nom de Brunswick et du surnom de Montehus promenera, dans les bouibouis de la peripherie parisienne, un sketch en quatre tableaux intitule Le Christ vagabond, nous n’y verrons pas meme une imitation, mais une grotesque parodie trufTee de sottises et de declarations libertaires qui pretent a l’hilarite.

Ici, point de parabole mystique. L’auteur, qui est ledit Brunswick-Montehus, ne plane pas dans l’abstrait. Il se presente sur le plateau deguise en Jesus, un Jesus qui se reclame de Jaures d’abord, de Lenine ensuite. Jesus bolcheviste, Jesus entonnant 1’Internationale,

RICTUS

et, finalement, lasse du manque d’effet de son proselytisme, choisissant le suicide comme solution a sa faillite evangelique !

Oui, avec M. Montehus, Jesus, degoute de l’humanite, se supprime ! Jesus se suicide !

II fallait un pitre de cafe-concert pour nous donner cette caricature du concept de Jehan-Rictus. Leon Bloy en eut supplie la foudre d’intervenir.

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