DOUCE ENFANCE
Avant de poursuivre 1’histoire des Soliloques du Pauvre, peut-etre serait-il bon de retracer, en raccourci, la jeunesse de Jehan-Rictus. Elle participe de trop pres a l’oeuvre pour qu’il ne soit pas utile d’en enumerer les phases capitales.
I L’enfance, en premier lieu.
p « Sufht-il d’etre « enfant d ’amour » pour que tout le monde vous hai'sse ? » — soupire Fil-de-Fer, en qui nous ne pouvons que reconnaitre le jeune Gabriel Randon.
II etait cela : le fruit d’un roman entre une jolie fille entichee de theatre, qui se croyait l’etoffe d’une Rachel, et un grand diable d’homme que les sautes d’humeur de la tragedienne manquee n’encourageaient pas a legitimer la situation. Anglais, ce pere, le doux geant blond, pres de qui 1’enfant aura vecu ses seuls jours paisibles, et qui viendra, de temps en temps, en France, attire par le bambin qu’il aime. C’est au geant blond que Gabriel doit une revelation troublante.
Un apres-midi, le pere promene dans Paris son timide rejeton et le conduit au Musee de l’Armee. La, il 1’arrete devant 1’armure du vainqueur de Mari-
gnan qui, constate-t-il, lui irait « comme un gant », ce qui l’amene a cette confidence :
« Une legende s’est transmise dans notre famille, de generations en generations, mon petit, et quand tu seras grand, tu te la rappelleras... On pretend que le chef de notre famille, originaire de la Flandre, etait un seigneur puissant qui s’en fut au Camp du Drap d’Or avec sa femme et une suite nombreuse. Meme on affirme qu il fit, pour rivaliser de luxe avec les autres seigneurs, ferrer sa cavalerie avec des fers d’argent. Or, sa femme etait fort belle, elle sut plaire a Francois Ier, qui etait galant. On dit, dans notre famille, « qu’elle eut des bontes pour le Roy de France »... Et depuis ce temps, — termine le pere, incomprehensiblement flatte, — on a observe que tous, ton grand papa, tes oncles, tes tantes, cousins et cousines, et moimeme, ressemblons, par la taille et par le visage, audit Francois Ier. Rappelle-toi de 9a, mon ami, rappelle-toi de £a. »
Vaine gloriole que ce rappel quand, le doux geant reparti, Fil-de-Fer ne sera plus que la chose detestee de la servante, sans place d’ailleurs, de Melpomene. On lui attribue les echecs que Ton subit, les affaires que Ton rate, la versatility des amoureux un moment subjugues par une beaute qui veut bien se parer d un sourire. Tout est de la faute de l’indesire, a commencer par sa naissance, qui servit d ’inauguration aux catamites. On le nourrit a regret, on neglige de raccommoder ses hardes, on se desinteresse de sa sante fragile, de son education, de ses camaraderies, quitte a lui predire, pour une peccadille, lechafaud comme fin de carriere.
Et si encore il « rapportait » ! Mais non, il coute,
Ie miserable ! Sera-t-il jamais capable de gagner son pain et, a plus forte raison, celui de sa tendre mere ? Suppose-t-il qu’on lui permettra de prolonger ses etudes, s’il n’emploie pas les loisirs qu’elles lui accordent a des travaux propres a ameliorer l’ordinaire du foyer ?
II est, dans le roman FiFde-Fer, un cbapitre que je defie quiconque de lire sans en avoir le coeur chavire. II s’agit de la metamorphose de Fil-de-Fer en grenouille.
A cette epoque, Mme de Saint-Scolopendre 1 avait obtenu de faire partie de la figuration d un theatre ou se jouaient des feeries. Aussitot, le piece comprenant des defiles et des danses d’enfants costumes, elle avait propose Fil-de-Fer au regisseur.
Un jour, en rentrant de l’ecole, le gar^onnet sut ce qu’on attendait de lui, et que, dorenavant, il serait grenouille vers dix heures du soir.
« II a, — ecrit Jehan-Rictus, — un buste de carton qui represente une rainette, un maillot vert dans lequel il insere ses tibias fluets et une petite epee brillante, indice de sa batracienne seigneurie. »
Ces gens au visage peinturlure, ces luinieres, une danseuse-etoile d’une souplesse aerienne, troublent, fascinent, effraient le gamin arrache du faubourg pour etre mele a ce monde factice oil evolue la creature qu’il voudrait venerer. Ah ! ?a, ne se rend-elle pas compte de 1’attentat qu’elle commet contre 1’instinct filial ? Est-ce que c’est une mere, cette femme maquillee, devetue, a qui le desir des hommes decoche des