Nom donne par Jehan-Rictus a la mere du heros craintif
mots orduriers ? Impuissant a faire taire ces hommes, a proteger la belle fille qui repetera peut-etre beaucoup de roles, mais ignorera toujours en quol consiste celui de maman, le souffreteux Fil-de-Fer s’est trouv^, au theStre, un surcroit de torture, « et si quelqu’un avait la fantaisie de voir pleurer une grenouille, il n’aurait qu’a soulever le masque de Fil-de-Fer, qui s’est refugie derrifere un portant. »
Mme de Saint-Scolopendre, qui, en plus de ses dons dramatiques imaginaires, s’enorgueillit de son ascendance valeureuse, est decidement trop pareille a la m&re du pofete pour que nous cherchions la demarcation entre le roman et la realite. Si Mme de Saint-Scolopendre est, d’apres ses dires, « le dernier maillon d’une longue chaine de marechaux, d’amiraux, de mestres de camps, de haults et puissants personnages qui se sont couverts de gloire », de son cote, M!le Randon de Saint-Amand descend d’un grand chef militaire. L’a'ieule du geant blond distinguee par Francois Ier et un marechal de France se rejoignant dans le tremblotant enfant travesti en grenouille, voila, pour Jehan-Rictus, une impressionnante heredite, unie a des souvenirs navrants ?
Avoir dans les veines un melange de sang de Valois et de sang de conquerant pour devoir se plier aux folles exigences d’une Mme de Saint-Scolopendre, subir ses coleres, sa constante cruaute, ses coups, c’est a ne rien comprendre au sort qui vous est echu. Gosse martyr, Gabriel souffre quand meme du besoin d’aimer. Mais qui aimera-t-on et qui vous cherira si, encore embryon, on fut deja execre ? Cette malediction nourriciere, Gabriel Randon la sentira rivee a lui, quoi qu’il fasse.
Et comment ne se prendrait-il pas pour un reprouve, puisque la seule indulgence qui absout les pires criminels, celle qui vient des entrailles, lui demeure etrangere.
Enfant naturel d’une mere hors-nature, quelles seront ses compensations affectives tandis que Mme de Saint-Scolopendre se gargarise des imprecations de Camille ou du songe d’Athalie ?
Eh bien, Fil-de-Fer a une amie, mais oui, une petite amie qui ne repousse pas ses caresses, une petite amie que ses yeux abimes de pleurs n’eloignent pas. Cette amie est une souris. Elle a pris, aux heures oil Mme de Saint-Scolopendre vaque a ses affaires artistiques, possession de l’etroit logement, elle grignote les miettes tombees sous la table, elle trottine de ci, de la, et la patience de Gabriel a obtenu de 1’apprivoiser. II l a baptisee Fifine, et ils s’entendent. Fil-de- Fer lui a construit une cage a sa mesure, ou la bestiole va d’elle-meme s’emprisonner et reste tranquille pendant qu’il ressasse ses lemons d ecolier ou qu’il s’applique a la solution d un probleme. Au moindre bruit denon?ant le retour de la maitresse de ceans, Fifine s’echappe de sa maison lilliputienne et disparait par un trou du plancher vetuste. Ce bonheur a deux dure jusqu’au jour ou Fifine et Fil-de-Fer pechent par imprudence. Ayant surpris les coupables, en un tournemain Mme de Saint-Scolopendre precipite la souris et la cage dans le poele incandescent, et « la petite ame de Fifine file par le tuyau coude ».
— Apres tout, c’est bien fait pour moi, ?a m’apprendra a m’attacher a QUELQU UN ! pense Fil-de-Fer, qui se veut stoique.
Dependant il chante sa peine :
Un brin de sucre, un peu de mie Suffisaient a votre appetit ;
Vous etiez, selon qu’il est dit,
Vous etiez ma petite amie,
Fifine.
Et il conclut, r^signe a la solitude de son cceur t
Je crois qu’au long de l’existence Je fuirai toujours ceux que j’aime Car, vous le voyez par vous-meme,
Vrai, je ne leur porte pas chance.
Deja, comme Henri Heine, Gabriel Randon fait de ses grandes douleurs des petites chansons. Il les complete de reflexions qu’il consigne sur ses cahiers. Par exemple : « Ne nous frappons pas, on nous frappe bien assez comme cela », ou encore : « Quand je serai grand, je me paierai un piano muni d’un appareil de mon invention, lequel fera crier a la boite a sons : « Assez ! Je ne veux pas qu’on me tape tout le temps dessus. Suis-je un Enfant ? » Et il lui tarde d’etre un homme pour se faire elire depute, afin de soumettre au Parlement cette proposition de loi :
Article premier et unique. — Celui ou celle qui buchera sur son, ou ses gosses, plus de cinq ou six fois par jour , en moyenne, sera impitoyablement guillotine. (Tout le monde est charge de l' application de la presente loi.)
« En attendant, il ecope et, par toute la chair, il est zebre et bariole comme un Sioux.
« Il offre l’aspect d’une palette aux tons purs noyes
dans les complementaires degrades, et c’est, au demeurant, une fort aimable symphonie de lapis, de vermilions, de verts Veronese, de noirs de peche, et surtout de chromes, de « terres de Sienne » et d’ocres.
« Si bien qu’un aprfes-midi de juillet, s’etant transporte aux bains a quatre sous, il est, avant de plonger, aper?u du maitre-nageur qui traduit d’un seul coup l’emotion que lui fait 4prouver cette anatomie multi” colore,
« — Ohe ! l’Arc-en-Ciel !
« Fil-de-Fer surpris, arrete son essor, mais le maitrenageur s’approchant et lui designant les places plus particulierement meurtries de son individu :
« — Qu’est-ce qu’y t’a servi ga, mon pov’ vieux ? C’est ton daron ?
« — Non, repond « Fil », je suis tombe dans mon escalier.
« — Ben ! dit le triton, t’as ramasse une sacree buche, alorss... regarde-toi done, tout partout... t’as l’air d’une pomme pourrie.
« — C’est que moi, riposte « Fil », en riant, moi, vois-tu, ma vieille, j’ai la peau fine, un rien me marque, JE SUIS UN ENFANT CATE. »
Une des particularites du caract£re de Gabriel- Fil-de-Fer est le sens de l’ironie. II lui arrive de rire de lui-meme pour cesser d’en pleurer, et aussi de dissocier l’element comique dont chaque tragedie s’accompagne. II tient du geant blond un esprit porte vers l’humour, une tendance a la blague que ses mesaventures ne parviendront pas a attenuer.
Cet esprit, il le conservera a travers les vicissitudes
qui composeront son existence d’homme. De la Ies boutades dont s'emaillent les plus douloureux Soldo* ques, 1’image cocasse surgissant d’un evenement dramatique, les plaintes souvent interrompues par un mot drole, une impression amusante qu’il ne peut s’empecher d’emettre. Humour anglais et farce gauloise combines, influence de Shakespeare et de Rabelais donnant naissance a une manure de voir, de penser, d’ecrire d’une nouveaute exceptionnelle. Ses lamentations nous etreignent, puis, tout a coup, d une repartie, d’une observation pittoresque, il declenche notre joie.
D’aucuns s’etonnent : « Est-ce possible, son Pauvre, son Loqueteux, son Rode-!a-Nuit, son marquis Dolent de Cherche-Pieu n’est pas un triste ? » Quelle idee ! La plus profonde tristesse empeche-t-elle l’esquisse d’un sourire, et comment ne pas s’apitoyer sur une gaite fugitive montee du trefonds de la resignation ? Au surplus, le pseudonyme pris par Gabriel Randon n’est-il pas inspire de demi-vers villonien : « Je ris en pleurs », et le mot « rictus » ne represente-t-il pas le rire de la souffrance ?
Des l’enfance, Gabriel Randon aura ete sature d’injustice, et s’il en put rire parfois, c’est que certaines santes morales sont etrangement resistantes.
Pour l’mstant, Mme de Saint-Scolopendre se creuse la cervelle au sujet de l’avenir de son « garnement » et du profit qu elle est decidee a en recolter. £coutons-la s’exasperer :
« Certainement il s’entend avec ses maitres pour qu lls disent du bien de lui. Elle est sure qu’il est idiot... Oui, oui, on voit bien quel but il vise !... Monsieur irait trois ans a Turgot ou ailleurs. Au sortir de ces etudes,
il trouverait une place lucrative et... il la lacherait !
« Jamais ! Plutot la mort I
« Soit. Mais qu’en faire ? Le mettre en apprentissage ? Non plus, et pour toutes sortes de raisons equivalentes, et puis principalement parce que le « petit-fils d’un Garde du Corps sous Charles X ne portera pas la blouse » ... Trois ans egalement d’apprentissage sans rien gagner !... A-t-on jamais vu ! »
« Consulte comme un voleur par un commissaire de police, Fil-de-Fer a declare que, puisqu’on ne voulait pas lui laisser tenter d’obtenir une bourse et non moins lui permettre d’apprendre letat de sculpteur, de dessinateur ou quelque chose d’approchant, il se desinteressait de tout, il n’avait de preference pour rien, qu’on ferait de lui ce qu’on voudrait et, qu’au pis aller, il se croyait la vocation religieuse.
« Alors, la Marquise 1 a commence des demarches enigmatiques, des tournees curieuses, qu’Elle accomplit avec lui.
« Seulement, Elle en a trop honte de lui, et, lorsqu’Elle disparait dans quelque immeuble, Elle le plante la, sui le trottoir, oil Elle le tient en reserve.
« — Arretez-vous et attendez-moi !
« Armee de lettres de recommandations, denichees comment ? Elle aborde des Orphelinats, des Societes de placement philanthropiques, catholiques, israelites ou protestantes. Qu’importe, pourvu qu’Elle le depose dans quelque vestiaire de la Vie ou Elle pourra le reprendre quand Elle voudra. Elle pen^tre aupres de
1. Titre que Jelian-Rictus attribue, par ironie, a la m^re de Fil-de-Fer.
personnages inconnus, dans des bureaux ignores. Elle compte sur l’effet que sa plastique ne manquera pas de produire. Elle est certaine qu’en se revelant seule, d’abord, Elle impressionnera favorablement tout le monde. Le recit de ses cataclysmes fera le reste et Elle enl&vera l’affaire. C’est pourquoi Elle abandonne Fil-de-Fer sur les trottoirs, au seuil des maisons visitees.
« — Je peux le montrer, il m’attend en bas.
« Jusqu’ici Elle est ressortie vexee et prise d’une rage concentree. Elle a subi un echec : sa distinction, son port de reine, la narration de ses desastres n’ont ebloui ou remue personne. On l a econduite et nul ne veut entrer en pourparlers avec le petulant heritier des Saint-Scolopendre.
« Quand Elle rejaillit ainsi de Fun de ces antres, timidement il s ’informe :
« — Eh bien ?
« — Foutez-moi la paix ! Marchez droit ! lui repondelle . »
Personne ne consentant a s’encombrer du chetif Gabriel, & quoi la descendante d’un marechal d’empire pourrait-elle bien l’utiliser pour « qu’il rapporte » ? Elle s’interroge, conjure le ciel de l’inspirer. Subitement, elle percoit une solution.
Etant donne qu’en plus de son port majestueux, de son visage de deesse, elle possede des doigts de fee, elle emploiera ses phalanges fuselees a la confection d’objets detoffe quelle fera vendre par son indesire. Sitot dit, sitot execute, en avant ciseaux et aiguilles ! Sa specialite sera les essuie-plumes, qu’elle rehausse d’une boule de drap noir piquee de deux yeux de perles
et aureolee d une sombre charpie. Ce que c’est que d’avoir du genie et la notion de l’actualite ! II n’est question, dans les gazettes, que de la guerre des Zoulous, le Zoulou est a la mode. Ce sont — qui l’eut cru ? — des tetes de Zoulous que M1,e Randon fabrique et que Gabriel ira vendre aux boutiquiers des quartiers elegants.
A neuf ans, il avait ete grenouille ; de dix a douze ans, il fut placier en essuie-plumes. Son sacerdoce s’exer^ait apres l’ecole, aux heures ou les magasins rutilent sous leurs lampes multiples. Gabriel se rendait compte que sa camelote etait supremement ridicule, et il tremblait de honte en la proposant a des commer- ^ants de luxe. Sa mere lui avait fait la le?on : « Vous demanderez trois ou quatre francs de chaque essuieplumes. En cas d’hesitation, lachez-les a quarante sous ».
Elle remorquait son heritier (d ’essuie-plumes, tout au plus) dans les belles avenues et le poussait vers les boutiques susceptibles de s’enrichir de ses produits, puis elle s’asseyait sur un banc d’oii elle surveillait les negociations. Presque toujours les sollicites econduisaient l’enfant-placier. Alors, on allait plus loin recommencer la manege.
Si, par extraordinaire, un commer^ant s’interessait, moins a l’essuie-plumes qu’au gosse timide et depenaille, s’il retenait Gabriel et lui parlait, immediatement la creatrice des essuie-plumes cafres, pensant que « ?a mordait », penetrait a son tour dans le magasin et, la, debitait son Kistoire extravagante de « fille noble abandonnee avec cet enfant ». Sa beaute encore eclatante, son air egare, l’attitude humiliee et miserable
de Gabriel n’avaient d ’autre effet que deveiller la mefiance, et on s’empressait de les renvoyer, eux et leur pacotille.
Dehors, la demi-folle fulminait, rendait son fils responsable de ses avanies, et, parce qu’il courbait lechine, c’etaient, derechef, des : «Marchez droit ! Marchez droit ! »
Marchez droit !
Cet ordre de Mme de Saint-Scolopendre devait se graver au livre de la destinee du pocte.
Echappe de l’enfer matemel, contraint, selon le divin commandement, a gagner son pain a la sueur de son front, jamais, ni adolescent, ni homme, il ne transigera avec sa conscience. II est ne Irnnete comme d’autres bossus, et c’est presque une infirmite que cette loyaute qu’il apporte dans les besognes qu’on lui confiera, a une epoque ou les scrupules commencent a ne plus avoir cours.