‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 14 sur 21 · PETITS METIERS · texte numérisé non relu

PETITS METIERS

Lorsqu’il eut treize ans, son exquise maratre, estimant qu’il avait perdu assez de temps a s’instruire, decreta qu’il « apprendrait le commerce », et parvint a le caser, a titre d’emballeur-livreur, dans une maison d’editions musicales. II ficelait et portait des paquets avec, parfois, comme mission de confiance, le plaisir d’emmener la chienne en promenade hygienique.

Les employes riant de lui, de sa carcasse qui n’en finissait pas (Fil-de-Fer avait encore pouss4), la chienne ne paraissant pas flattee de l’avoir pour cicerone, et, d’autre part, sa mere lui reprochant de ne pas « rapporter » davantage, il s’evada de l’antre de l’harmonie pour se mettre au service d’un rubannier juif du boulevard de Sebastopol qui, des qu’il fut au courant de la vente et des differentes varietes de rubans, le pria d’inculquer ses connaissances a de jeunes cousins venus d’Alsace. Les petits Semites eduques, il fut promu * — quelle decheance ! — gar$on de courses et de magasin.

Le manage fait, il livrait des bobines de rubans aux merciers de Paris, ce qui lui valut d’arpenter les

faubourgs de la capitale, car, dans l’espoir d’adoucir 1’amere Mlle Randon, il epargnait les sous que son patron lui remettait pour ses tramways.

Selon les arrivages des dabriques, ses attributions le contraignaient encore a tirer la voiture a bras, et a deambuler dans cet appareil avec des souliers perces et des vetements que l’usage avait transformes en papier-buvard, ce qui le faisait grelotter sous les intemperies. L ’alimentation qu’on lui reservait chez lui etant par trop illusoire, il avait la ressource de faire un crochet par les Halles pour ingurgiter une bolee de la soupe des mendigots.

Mais, en route, il s’autorisait a des arrets devant les kiosques a journaux. Ne pouvant les acbeter, il parcourait les feuilles depliees, et c’etait, cela, d un autre regal que la soupe populaire : une initiation, une fenetre ouverte sur un monde insoup^onne ou chantaient des mots, des phrases, qui n’etaient peut-etre pas d’une litterature superieure, mais dont il se sentait neanmoins grise.

Un beau jour, comme conclusion a une scene familiale au cours de laquelle on lui avait decerne des noms qui ne disqualified ni certains ruminants africains, ni les repris de justice, la force lui manquant pour poursuivre cette existence de format premature, et la « marquise de Saint-Scolopendre » l’engageant a lui « debarrasser le plancher », il se denicha une chambre, un cabinet plutot, rue Ravignan, a Montmartre, chez un sergent de ville dont la femme prenait des pensionnaires, et il y porta une chaise depaillee, une table bancale, une cuvette de gres et le lit de camp mentionnee dans Fil-de-Fer, lit si court que la moitie de

son individu n’y reposait plus depuis qu’il avait tant grandi.

C’etait en octobre, il avait seize ans. Seul pour la premiere fois, abrite chez des etrangers, comprenant que sa liberte ne representait qu’un exces d’adversite, il ne sut, ses trois pauvres meubles installes, que s’abattre sur sa chaise et pleurer, pleurer, pleurer...

Balayeur, emballeur, livreur, changeant de place afin de pouvoir se suffire (il ne gagnait que soixante francs par mois chez le marchand de rubans), toujours mercenaire, toujours souffrant de faim et de maladie, il n’a de loisirs que pour lire, pour devorer les volumes qu’on lui prete, les ouvrages qui lui tombent sous la main. Avec les prosateurs il poursuit son instruction interrompue, passe des romanciers-feuilletpnistes aux purs stylistes, distingue la beaute de 1’habilete.

Mais les poetes surtout le passionnent. Il les compare aux magiciens dispensateurs d’illusions dorees. Que de peines furent bercees, calmees par 1’harmonie de leurs chants ! Il ne les aime pas tous, mais ne croit pas se tromper dans ses preferences.

Tout a coup, le besoin d’ecrire le domine. Il s’aper- <poit que ses reves ont un rythme, il se decouvre une ame de poete ! Ses premiers essais ne le mecontentent pas, et il les adresse a des revues qu’il eut l’occasion de feuilleter. 0 prodige ! on les insere, un directeur lui ecrit : « mon cher poete », 1’invite a le venir voir. Il brule d’obeir. Mais avec des chaussures « en gueule d’alligator », un costume decolore, loqueteux, est-ce possible ?

j, Il rogne sur sa nourriture afin de pouvoir s’acheter, chez un fripier, une redingote et un chapeau haut de

RICTUS

forme. Metamorphose en gentleman, il prend de l’assurance, se presente au directeur de la revue vagissante, se faufile dans les mdieux parnassiens, s’y fait complimenter, mais se derobe, et pour cause, a l’heure des beuveries.

Besognant dans la journee, lisant, s’instruisant, rimant le soir, il atteint, chaque jour plus anemie, ses vingt ans, qui l’ameinent devant un Conseil de Revision. Il est, depuis quelque temps, afflige dune double keratite, et quasi aveugle. On le reforme, et il en eprouve un soulagement. Il n’a qu’un amour modere pour une patrie a laquelle il doit trop de corrections maternelles, trop de gifles d'instituteurs d’ecole communale, et d ’avoir servi de cibie aux moqueries et bourrades des petits camarades, d ’avoir vecu une effroyable adolescence, et d’etre parvenu a l’age d’homme sans avoir connu les joies juveniles, Deroul&de et ses bataillons scolaires ne l’ont pas encore convaincu de la necessite de reprendre l’Alsace et la Lorraine. « France » est pour lui synonyme de « galores », et il n’a de reconnaissance qu’envers 1’Angleterre & qui il dut ses seuls baisers, ses seules douceurs.

Il ose se r^peter :

— Tache de te soustraire aux corvees des multitudes ; tache de tirer ta peau de ces groupes et agregats. Puisque tu te crois « artiste », defile-toi, si tu le peux.

Au regiment ces preceptes eussent ete inapplioables, et c’est pourquoi il redoutait la discipline militaire et la promiscuity des chambrees. A force de patir, il craignait de tourner au mouton enrage. Au vrai,

il ne se sentait porte que vers la solitude et la contemplation. Les ordres qui lui etaient, a present, donnes, eveillaient en lul un instinct de rebellion. Enfant, il avait du recourir a une desobeissance sournoise. Depuis, l’ambition lui etait venue de ne plus jamais sc soumettre a quoi et a qui que ce fut.

Jose-Maria de Heredia dira un jour de lui :

— Randon ?.. Ah ! celui-la, c’est un chien sans collier.

Image precise d’observateur. Il etait, en effet, cela, un animal dechaine, delivre, qu’une nouvelle entrave irnterait jusqu’a ce qu’il l’ait rompue, sans raisons, par plaisir, pour vagabonder.

Cependant lorsqu’il envisageait d’etre sous le harnois militaire, c ’etait pour souhaiter son incorporation dans la cavalerie. Il avait pour les chevaux une tendresse empreinte de fraternite. Il ne connaissait rien de plus caressant que d’appuyer sa joue contre l’encolure des etiques rosses de fiacres et des solides percherons qui, betes de renfort, stationnaient au bas des cotes montmartroises. Un chapitre de FiF de-Fer, « Brfeve idylle », nous devoile et explique ce penchant :

« Ah ! les chevaux de fiacre qu’on fouette, ^reinte, injurie, affame et torture... tiens, tiens... tout comme lui, l’Execre. Mais oui... c’est pareil... Et la fille du Garde du Corps sous Charles X lui apparait comme un cocher ivre qui ne sait ou le mener, et se venge sur lui de ses erreurs d’itineraire. »

La connivence aboutit & cet elan d’un enfant vers le miserable quadrup&de :

« Fil-de-Fer, toujours emu, prend la tete qu’il

entoure de son immense bras, puis il l’attire et le baise longuement, aux naseaux, soulageant ainsi son coeur bouleverse de pitie. »

Ici, je me permettrai un souvenir personnel qui nous montrera que l’emotivite de l’enfant ne ferait que se prolonger.

C’etait a un diner, chez moi, vers 1910. Ce repas r&missait Jehan-Rictus, le sculpteur Medardo-Rosso, l’avocat Justal et un editeur, lequel, ancien chasseur d’Afrique, avait un sens de l’hippologie de beaucoup superieur a celui qu’il eut jamais de la litterature.

Je ne sais comment la conversation vint a rouler sur les chevaux-martyrs de la capitale, puis sur ceux que l’on dresse dans les cirques et ceux que Ton dope en vue des grandes epreuves sportives. Nous vilipendions leurs bourreaux, Rosso, Jehan-Rictus et moi. Le bon Justal souriait de notre vehemence et ^mettait :

— Des bourreaux ! Des bourreaux !.. Les chevaux ne semblent pas avoir la delicatesse que vous leur attribuez.

L’ex-chasseur d’Afrique, mue en marchand d’esprit des autres, prit alors la parole, et, d’un ton tranchant, completa :

— Tout 9a, c’est de la jeremiade de bipedes. Un coup d’eperon dans les flancs, c’est, pour un bourin, moins qu une egratignure pour nous.

II n’avait pas termine que Jehan-Rictus eclatait.

— Evidemment, on ne peut etre sur que de ses sensations particulieres, — clama-t-il. — Ainsi moi,

qui ne suis qu’un po£te, je doute de la delicatesse des avocats et je nie la sensibdite des editeurs.

II y eut un froid chez deux des convives. Notre cher Medardo Rosso applaudissait.

Reprenons notre poete ou nous l’avons laisse, c’est- &-dire rendu k ses cruelles m^saventures par l’autorit£ militaire.

En 1888, il entrevoit le salut. Un jeune basochien, assidu aux parlotes litteraires, declare a la ronde :

— Je suis a la veille d’acheter une charge de greffier de Justice de Paix en Normandie. Les actes signes, j’emmene Randon. II sera mon commis. Le grand air, la bonne nourriture le retaperont.

L ’affaire se conclut et le greffier tient sa promesse.

En pleine campagne, notre famelique Randon hume la senteur des bois et, tout en grossoyant, tend l’oreille aux concerts des oiseaux. Remarquant sa tendance a la musardise, le greffier le gourmande :

— Supposes-tu que je t’ai tire de la mouise pour que tu bailies aux Corneilles ?

Et il lui ordonne de d^pierrer sa cour qu’il transformera en jardin.

Randon s ’execute... en redingote et chapeau haut de forme, et y perd le benefice de ses premieres gorgees d’oxygene. Une fermi&re le prend en piti£, lui passe des ceufs qu’il gobe, du lait dont il se d.4lecte. Furieux de cette intervention, le greffier l’insulte, ils en viennent aux coups. Randon use ce qu’il a de force a taper sur son bizarre bienfaiteur et, ce faisant, met fin a leur amiti<£ et a sa reconnaissance.

II retourne a Paris et y cherche vainement du travail. Ca n’en est Pas clue de se ^a*re confier, deux heures par jour, un rachitique de vingt-deux ans atteint d’idiotie et que Ton habille encore d’un costume ecossais. Son sacerdoce consiste a apprendre Palphabet a son el&ve, a lui seriner des fables, dont le lamentable d^genere n’arrivera qua repeter la rime, en cornant du nez. Logiquement, le disciple deteste son educateur et, dans ses rares eclairs d’intelligence, rit de la sempiternelle redingote et du haut de forme aux poils a present re veches.

Honnetement, Gabriel Randon rend aux parents leur imperfectible progeniture.

— Excusez-moi, mais continuer, ce serait vous voler votre argent.

Par charite, il n’avoue pas, lui envers qui personne ne se montre compatissant, que le contact de l’idiot l’indispose et que le pain gagne de cette maniere est pour lui immangeable.

II compte trouver mieux. Faux espoirs ! Tout se derobe devant lui, aucune des promesses qui lui sont faites n’est tenue, des quatre coins de la ville le malheur vient s’abattre sur lui.

Durant l’hiver 1888-1889, il couche dehors presque toutes les nuits. Il est un de ces clochards qui errent dans Paris, avec la perpetuelle terreur de se faire coffrer pour vagabondage. Il se traine de Montmartre a Grenelle, longe les palissades du Champde-Mars, derriere lesquelles se prepare l’Exposition. Il voit se batir la tour Eiffel, constate qu’elle progresse en hauteur, et reprend sa marche interminable jusqu’au petit jour, ou il va offrir ses services aux Halles.

Une nuit, mort de fatigue, il dort debout dans les corridors de choux qu’on dresse en piles, rue Baltard. II pleuvait, et l’eau du ciel ruisselant sur sa misere ne l’eveillait pas ! Ce fut ce matin-la qu’il decouvrit que les choux crus deteignent. La pluie avait fait un jus de choux qui colorait du plus beau vert les basques de ce qui lui servait de pardessus.

Ramass^, demi-mort, dans une rue, en fevrier 1889, il est transports it LariboisiSre, oil on l’hospitalise jusqu’en mai.

Cette enumeration, que je crois necessaire, des abominables peripeties de Jehan-Rictus nous conduira a une plus exacte comprehension des Soliloques du Pauvre. C’est le privilege d’avoir ete aussi atrocement malheureux qui donnera a ses poemes un accent, un pathetique jamais entendus. Evidemment, il fallait trouver la maniere d’obtenir ces effets violents exempts de grandiloquence, ces lamentations dechirantes parce que rien d’arlificiel ne s’y ajoute. C’est a quoi ont servi les innombrables lectures et etudes de Jehan- Rictus, lectures et etudes qui eussent ete sans efficacites s’il n’avait continue d’etre broye par la vie jusqu’a vingt-neuf ans, epoque ou il eclata comme une chaudiSre, ce qui explique qu’il y ait de tout dans les residus d’une telle explosion : des escarbilles, des cristaux, des pleurs, des rires.

Et Ton parle des « vies romancees », et on en ecrit ! En fut-il une seule capable de depasser celle-ci en calamite ?

Dans son tr£s interessant et tr^s veridique ouvrage sur les Poetes~Miseres, Alphonse Seche nous emeut

en nous decrivant l’effarante odyssee d’un Glatigny, d’un Aloysius Bertrand, d’un Malfilatre, d’un Emmanuel Signoret, et nous imaginons les pages dechirantes que lui eut inspirees Jehan-Rictus si la mort avait fauche cette jeunesse torturee.

Que Gabriel Randon ait resiste n’attenue pas son supplice, bien au contraire, il l’etemise. Car nous n’en avons pas termine avec ses epreuves, nous ne l’avons pas suivi jusqu’au bout de son calvaire, et notre role est de poursuivre, a son cote, sa montee au Golgotha. Ensuite seulement nous serons a meme de juger son oeuvre par rapport a la realite des detresses qu’elle contient.

En octobre 1889, coup de veine fantastique ! II trouve un emploi de secretaire a l’Exposition universelle. Trois cents francs par mois ! Bien que la situation ne fut que provisoire, il crut devenir fou de joie.

En decembre de la meme annee, il apprend qu’a la suite de sa demande d ’admission aux bureaux de l’Hotel-de-Ville, il est nomme rempla^ant a l’Etat- Civil de diverses mairies. Bientot, c’est a la caisse qu’on l’attache. Plaisante decision. Le contraindre a se livrer a des operations arithmetiques, alors que les chiffres ont toujours ete son cauchemar ! Mais on ne s’inquiete pas de ses gouts, et lorsqu’il passe au departement de l’Emprunt, c’est un autre cassetete qu’on lui reserve. Il ne respire qu’apr&s une nouvelle permutation qui le fixe a la direction de l’Enseignement, bureau des Examens, (ceoui n’est pas mal pour un garden a qui son educatrice defendit toute preparation aux concours), en qualite de « commis

d’ordre » (poste encore plus drolatique vu ses precedents exploits dans le chaos parisien.)

Toutefois il est heureux. Albert Samain est son collegue, et ce contact quotidien va fortifier leur amitie. De fait, si Randon a mille raisons de g^mir sur son propre sort, Samain est, a ce moment, profondement deprime, et comme revenu de tout, sans etre encore alle bien loin, reconnait-il. Les vers qu’il a publies dans des revues ou ceux de Gabriel Randon trouvferent asile, ne lui ont pas apporte le semblant de gloire auquel aspire son ame dolente. Le bon Coppee lui a pourtant predit que l’heure du succes sonnerait pour lui. Eau benite de confrere au pinacle, pretend-il. Les asperges n’ont qu’a s’en contenter. Pour lui, il a fini de s’ebrouer sous cette ondee bienfaisante, et si le Mont-de-Piete attachait le moindre prix a sa lyre...

Il en est a ce degre de desesperance quand Gabriel Randon, qui, sous son aspect squelettique, poss&de une force, presque diabolique, de resistance, entreprend de le ramener a la confiance en soi.

Samain racontera un jour les effets de cette affection stimulante. Ce sera Randon qui l’entrainera vers Jose-Maria de Heredia, si accessible aux jeunes. Sans Randon il ne se fut peut-etre jamais hasarde chez le poete des Trophces, lequel n’eut pas eu a lui suggerer de publier un recueil de ses pofemes afin qu’il put, lui, Heredia, le patronner lors de l’attribution du prix academique Archon-Desperouses. Ce recueil fut Au Jardin de I’lnfante, dont une des plus belles pieces, Elegie, est dediee a Gabriel Randon, en manure de remerciment pour avoir galvanise son atonie.

Certes, Randon ne fut pas le seul a epauler Samain, qui, pour la partie materielle (choix et rassemblement des poemes) eut l’aide de son admirable ami Raymond Bonheur et les conseils d Alfred Vallette. II n en reste pas moins la cause determinante de son retour au desir d’ceuvrer, de pubher et d’etre connu.

L’amiti^ qui consolait deux poetes de scribouiller sur du papier d’administration n’avait, on s’en doute, aucun poids dans les reformes prefectorales. II advint que les credits sur lesquels Randon etait pave furent supprimes et que le personnel dont il etait fut reverse dans les mairies. De nouveau, notre Randon eut a gratter des registres d’Etat-Civil, jusqu’a son incorporation au « Biribi » municipal, autrement dit au Greffe du Tribunal de Commerce, ou il ne parvint pas a s’acclimater.

Arrive, un matin, avec une demi-heure de retard, il se heurta a la severite blessante de son chef de bureau. D’autres eussent allegue un empechement, plus ou moins verifiable. Randon n ’etait pas l’homme de ces procedes mensongers. Froisse dans sa dignite, il reprit son chapeau et sa canne, et, dans l’apr^s-midi... envoya ses temoins au superieur irascible. Celui ci flanqua a la porte les emissaires et, par ricochet, le bretteur, qui douta desormais de lame chevaleresque des ronds-de-cuir galonnes.

Sans emploi, sans le moindre argent en poche, Gabriel Randon, en quete d une situation et n’en trouvant pas, va completer la serie de ses tribulations.

Durant deux annees et demie (de fin 1889 au debut de 1892) ou la Ville de Paris l’appointa, il avait mange,

s’etait habille, avait offert des fleurs et sen etait offert. Chaque jour, des violettes, une rose, un oeillet, selon la saison, enjolivaient la boutonniere de sa redingote. II economisait sur ses repas plutot que de se priver de son odoriferante decoration, qu’il arborait comme un symbole de poesie et d’independance. Son dandysme allait meme jusqu’a planter, au milieu de son bouquet de violettes, une figurine de Japonaise mont£e sur tige de bois, colifichet en vogue & l’epoque. La petite tete de mousme emergeant des fleurs faisait tiquer les gratte-papier, qui lui reprocbaient d’apporter la Fantaisie dans leur atmosphere empuantee. Heroiquement il recidivait, et il ne rompit pas tout de suite avec sa manie florale quand, debarque de I’Hotel-de-Ville, il recommenga de battre le pave.

Mais, sur le pave de la capitale, on rencontre des pontes qui ont soif de notoriete. Comment ne pas leur tendre la coupe enchantee quand on s’appelle Randon de Saint-Amand, qu’on a peut-etre un peu de sang royal dans les veines, qu’on porte une fleur a la boutonniere et qu’on voudrait trainer sur le pre des superieurs de mentalite inferieure ?

Sans etre sur de ses lendemains, il decide d ’aider des talents d’aujourd’hui, et il organise, en 1892, rue Rochechouart, dans la salle d’Harcourt, des soirees de recitations poetiques. Il recrute des interpretes, des animatrices : la poetesse Marie Krysinska, les comediennes Irma Perrot et Renee Derigny.

Qu’est-ce que cela lui rapporte ? Rien, voyons ! Imagine-t-on don Quichotte soupesant les benefices eventuels de ses ^quipees ?

— Rappelle-toi de <;&, mon ami, rappelle-toi de qa. ! — lui avait dit le geant blond devant 1’armure de Francois Ier.

Pour lui aussi tout pourra perpetuellement etre perdu, fors l’honneur !

Et lorsqu’il n aura plus un Hard pour continuer de diriger ses soirees litteraires et mondaines, des pontes fortunes lui succ4deront et y glaneront ses feuilles de laurier.

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