SOMBRES GITES... ET LE RESTE
Vers 1894-1895, conception foudroyante des Soliloques du Pauvre.
Gabriel Randon occupe, 66, rue de La Rochefoucauld, une chambre sous les toits, il est employe dans une societe coloniale, oil il touche un salaire de famine. Mais jamais il n’eut un pareil courage. Il pressent que les Soliloques du Pauvre, qui seront le bilan de vingt annees de souffrances et d’angoisses, le feront surgir de la masse des ^crivains, s’il parvient a les achever.
Le 66 de la rue de La Rochefoucauld comporte un premier corps de batiment sur la rue. Par derri&re s el&ve un hotel particulier avec arbres et jardin, hotel que Victor Hugo habita lors de son retour d’exil. Des moineaux pepient dans les branches. C’est un coin sylvestre de Paris que les poetes, k quelque ecole qu’ils appartiennent, ne peuvent qu’apprecier. Randon s’y plait et y puise un apaisement apres avoir assist^, tout le jour, aux discussions qui dressent, les uns contre les autres, des gens ordinairement pacifiques.
On est au lendemain des attentats anarchistes.
L ombre d Emile Henry et le spectre de Ravachol continuent de faire fremir les bourgeois qui, de]a malmenes par les intellectuels, — et a peine remis du proces des Trente, — s’affolent de 1 audace de Zola, en ses livres, d Antoine sur les treteaux de son Tbeatre-Libre, et vont bientot s’arracher les feuilles pleines de la formidable affaire Dreyfus.
Randon vit, lui, dans la tour d’ivoire que lui constitue une cbambre baut perchee. 11 y vit si totalement que ses patrons de la societe coloniale lui conseillent de n’en plus bouger et s’excusent de n’avoir nul besoin d’un po&te dans leur administration.
Une fois de plus sans occupation remuneree, il ne peut payer son terme. On lui donne conge. Apeure a l’idee d’etre sans gite, de passer de nouvelles nuits a la belle etoile, il se hate de retenir une chambre vacante dans une vieille batisse de la rue Lepic, a la hauteur de la rue Durantin.
Reinstalls avec ses livres, ses cartons, ses paperasses, sa table, ses deux chaises et un vrai lit, (il a augmente son mobilier), il se recampe a ses poemes. Oui, mais faute d’argent, souvent pas de petrole dans sa lampe, et, l’hiver, pas de charbon dans sa cheminee. Le travail avance ou stagne. Pour manger, il porte de courtes chroniques a des directeurs de journaux agonisants, sachant, par experience, qu’il n’a rien a esperer des bien portants. Celles qu’on ne lui refuse pas lui sont payees entre cent sous et dix francs, ce qui lui permet d’acheter du pain, une tranche de charcuterie, un petit paquet de cafe, un demi -litre de petrole, et de 1’huile de foie de morue. Il dira un jour que sans le cafe et l’huile de foie de morue
il n’aurait pu mettre debout un seul de ses poemes.
Dans la maison de la rue Lepic babite un camarade ultra-fantaisiste, Ernest Noir, artiste-peintre, neveu de Victor Noir et fils du romancier populaire Louis Noir. Cet Ernest Noir, pris d’admiration pour sa foi invincible et son obstination, lui passe, de temps en temps, quelques francs, partage avec lui ce dont il peut disposer, tout en lui predisant les pires catastrophes, car les attaques du premier soliloque, I'Hiver, l’epouvantent.
— Pauvre vieux^tu finiras sur un grabat, — soupire-t-il a son adresse.
La perspective d’imiter Job n’entame pas lenergie de Gabriel Randon, ni n’attenue sa gouaille. Il se moque des propheties d’Ernest Noir et, enveloppe dans une couverture de cheval, qui remplace, tant bien que mal, un calorifere, s’acharne a ses po&mes.
Tels les prophetes hebreux, il a des torrents de maledictions a cracher, il a besoin de burler, besoin aussi d’etre satirique, le tout dans une forme artiste, inspiree des poetes et trouv£res du moyen-age, et il a eu cette idee geniale du soufflet des soufflets a une society et k une epoque hypocrites : Le ReVenant, le retour de Jesus en nos temps modernes, idee et po&me qui feront la fortune des Soliloques du Pauvre. Et, comme il lui faut absolument atteindre le public, lui assener un coup de massue, ne pas attendre que quelques individus ach^tent et lisent un livre, il entrera au cabaret, se fera son propre interpr&te. Il a tout combing, tout mesure, et il s’enfifevre des retards apportes a l’execution de son programme par le manque d argent et un supplement d’amertumes.
Les choses vont cahin-caha pendant quelques mois. S’etant arme de toupet, il est alle offrir une de ses chroniques au Figaro, et elle a ete inseree. C’est une aubaine, et le directeur Magnard, qu’il a vu, lui laisse esperer que l’evenement se reproduira. Soixantequinze francs ! II double ses doses de cafe et d’huile de foie de morue et attend, de pied ferme, les catastrophes.
Precisement la vieille batisse oil il loge vient d’etre vendue. Le nouveau proprietaire, qui cumule les fonctions d’usurier et de tenancier de maison close, entend n’avoir dans son immeuble que des locataires de tout repos, exacts dans le paiement de leurs termes. Gabriel Randon ne compte pas parmi ces derniers, et, de ce fait, est somme, par huissier, d’avoir a demenager. Il s’y resoud, mais a la cloche de bois, une nuit de lune. Des copains lui pretent leur concours. On descend les etages a pas de loup, en evitant de laisser choir quelque meuble ou vaisselle sur les marches, et en route pour le 59 de la meme rue, ou une chambre est disponible !
Nous sommes en novembre 1896. C’est au 59 de la rue Lepic que notre poete brulera le bois de son lit, et, grace a ce genre de chauffage, finira d’ecrire YHiver , Impressions de Promenade et le sensationnel Revenant. Et c’est en decembre qu’auront lieu ses debuts au cabaret des Quat’ z’Arts et leur retentissement dans la Presse.
D^sormais, plus de Gabriel Randon, l’ere de Jehan- Rictus s’inaugure, et c’est un beau tapage de Montmart;e a Montparnasse, en passant par les salles de redaction et les brasseries des boulevards.
En plus de la stupefaction, de l’admiration encore irraisonnee que causa le poete dont la paleur, la maigreur revelaient la longue indigence, il y eut la surprise d une voix sans egale.
D’oii lui venait ce don d’emouvoir des Ies premiers vers, de suspendre, pour ainsi dire, le battement des cceurs, de forcer la sensibilite de son auditoire, au point que des larmes inondaient les visages ? Cette voix musicale, cette diction comparable a une melopee, ce cbarme lyrique et douloureux servirent son oeuvre. Quiconque etait incapable d en approfondir la pensee se laissait aller au bercement de la complainte. Les mots crus, 1’argot brutal, 1’image realiste ne prevalaient pas contre cette harmonie langoureuse, ponctuee volontairement de durs accords.
C’etait, comme s’echappant de l’erebe, les soupirs, les gemissements, le haletement d’un peuple de damnes, precipites dans l’abime, non par Dieu, mais par la sottise, l’egolsme d’une societe jouisseuse, pourrie, inaccessible a la pitie. Rien de ces vociferations jetees en blasphemes a l’entite divine. La voix roule des sanglots jusqu’au pied de la Croix invisible. Rien non plus des imprecations tragiques qu’enseignent les Conservatoires, rien de conventional, d’appris, de factice. Au contraire, une desolation interieure immense a en deborder.
II dit ses Soliloques parce qu’il y croit, parce qu’il s’en est fait un ^vangile, parce qu’il s’est cree une religion oh le Pauvre rejoint le Crucifie. Et, parce qu’il est le Pauvre, parce que J4sus est seul a ne pas le pourchasser, il s’abandonne, chante sa peine infinie, puis,
RICTUS
par moment, debride les baines amassees au trefonds de son etre.
Le manager, ou le directeur de cabaret, ou le chansonnier faisant office de bommenteur, annon^ait :
— Le poete Jehan-Rictus, dans ses oeuvres.
Cetait l’attraction de la soiree. Une attraction au corps decharne drape d’une immuable redingote, a la tete de Valois dechu. II fendait la foule, montait sur le treteau Une minute de recueillement, et, soudain, la Voix...
L ’attention des moins prevenus, des amateurs de chansons et calembredaines, etait accrochee, captee. Le poeme pouvait durer, durer, l’emprise de la Voix, la beaute de l’ldee faisaient, elles aussi, leur oeuvre.
Vraiment, on etait loin de la fausse emotion theatrale, du metier dramatique, du « chique » cabotinesque. Et pas un geste, les mains dans les poches, rarement quelques oscillations du buste, au rythme de la coupe octosyllabe, les yeux fixes au-dessus de la foule, sans besoin de persuasion magnetique, il trouble, conquiert ceux qui se croyaient indifferents.
Dans les salles des faubourgs, dans les universites populaires ou il lui plait de se faire entendre, c’est 1’enthousiasme irrefl^chi.
Il y a trop de revolte dans ses poemes, trop de souvenirs de l’enfant battu, de l’homme humilie, pour que ceux du peuple dont l’enfance fut pareille a la sienne, pour que tous les malheureux ne reconnaissent pas leurs chagrins, leurs desesperances. Et puis, toujours l’influence de la voix nostalgique, les desolations qui y sont encloses ! Comment ne ferait-il pas pleurer
quand tant de larmes s’echappent de ses po&mes pour passer dans sa voix ?
Cependant, un soir, un malin s’offre le luxe de le questionner :
— C’est tres fort. Mais pourquoi employez-vous de ces expressions triviales ?
— Pourquoi mettez-vous de Pail dans le gigot ? — riposte le poete, qui, n’ayant pas la pretention declairer les ignares, va, maintenant qu’il le peut, se desalterer de biere fraiche et deviser avec des camarades, pas obligatoirement de son avis sur bien des points.
DU caractEre DE L’HOMME
Si le mot « mdividualisme » n’avalt pas ete galvaude par une horde de canailles libertaires et anarchistes, qui abritent sous cette etiquette leurs simples appetits grossiers, — semblables a ceux des bourgeois repus, — on pourrait dire des poemes de Jehan Rictus qu’ils sont des revendications individualistes.
Mais peut-etre, s’appliquant a l’auteur, le mot « personnalite » vaudrait-il mieux.
L’ceuvre est, a coup sur, personnelle et anti-democratique. Elle flagelle les cliches parlementaires, elle a horreur de la force du Nombre, elle est, par essence, aristocratique, car il nait des aristocrates dans le peuple, et ceux-la se degagent du troupeau. Elle est antibourgeoise, anti-homaisienne, et raille les pretendues Liberte, Egalice, Fraternite, et toutes les conquetes de la Revolution. Enfin elle est, surtout, humaine, evangelique et chretienne. Sans aucun souci de politique, sinon pour sous-entendre que toute democratic engendre fatalement la ploutocratie.
Si les Soliloques du Pauvre refletent les angoisses sociales des temps ou elles furent ecrites, il serait faux d’en conclure que l’auteur s’enrole dans un parti.
Humain et non humanitaire, il se tient, lui aussi, audessus de la melee, et, s il plane, c est pour voir oil s’exercent les haines, les malpropretes morales, la mechancet^ et la betise.
De la l’influence des Soliloques sur tous les publics, sans distinction de doctrines. Des groupes de gauche et de droite ont tente d’accaparer l’auteur et l’ceuvre, chacun d eux y trouvant matiere a defendre ses convictions. Resolument independant, Jehan-Rictus n’a cesse de se derobe r a leur desir dissociation intellectuelle, preferant, et voulant, demeurer un poete qui, son cri jete, retourne a ses pareils : les misereux des faubourgs, des taudis, des grabats.
Plutot que d’appartenir a un clan, il est, de corps et d’ame, a la cite, a Pans qu’il a compris, analyse, decortique dans son eclat et ses tares. Il ne s abuse pas sur le rayonnement mondial de la ville. Elle est, pour lui, ce qu’il y a de plus splendide et de plus perfide dans l’univers. C’est chez elle qu’il convient de souffrir avec un sourire, et, volontiers, il emet ce paradoxe que lorsqu’on a vecu dans ses rues, bureaux, quartiers, magasins, on peut se risquer dan3 la jungle sans redouter que l’elan d’un jaguar vous terrorise.
Mais Paris, impitoyable aux pauvres et h l’artiste pauvre, n’empoisonne pas ses enfants sans les munir d’un antidote. Nulle part la rosserie, l’ironie, la gouaille n’y fleurissent avec plus d’a-propos. Le Parisien capable de s’emballer pour des ideologies, plus rapidement que pour des realisations dont son confort et son hygiene profiteraient, garde, a travers les difficult^, les embuches, les desappointements, le don de blaguer les evenements et de se blaguer lui-meme. Il plas-
tronne a sa fa^on, siffle, persifle, chantonne, lance un mot drole, fait rire.
Malgre ses origines anglaises, Jehan-Rictus est, sur ce point, totalement parisien. II a emprunte aux faubourgs et leur langage colore et leurs pirouettes d’esprit. Nul incident n’empechera qu’il n’en dissocie l’element comique, toujours existant. Nous avons deja observe le formidable don d’ironie de son Pauvre. Les Soliloques, qui n’ont pas ete penscs, ecrits pour plaire et complaire, mais pour gemir, attaquer, inquieter les satisfaits, n’ont pas eu comme second but de plonger le lecteur ou 1’auditeur dans un ocean de larmes et de l’y laisser cioupir, mais, l’ayant mis face a face avec le remords, de le forcer a avouer que, dans une soci^te sensualiste, il n’a jamais fait que jouer un role plus ou moins repugnant.
N’objectons pas qu’Aristide Bruant avail use de moyens identiques. En injuriant les bourgeois, Bruant n’obtenait pas de remuer leur conscience, son art brutal ne se teintait pas de moralisme, et il fut, avant tout, le peintre vigoureux dune epoque : celle des boulevards dangereux, des filles casquees d’or, des marlous a bouledogues et casquettes a ponts, epoque abolie et qu’il a fixee
Aristide Biuant reste, en somme, la derniere incarnation du romantisme consecutif aux Miserables et a l’artificielle Charison des Gueux, romantisme que son costume suflirait a reveler. On ne se represente pas Bruant en jaquette et chapeau melon. Il avait fait un tout de son talent et de sa personne, et il £tait servi par ses qualites d’acteur, de chanteur, sa belle voix metallique et son masque ou il y avait autant de Fre-
deric Lemaitre que de Coppee et de Paul-Boncour.
Mais l’emploi qu’il fit de l’argot des bas-fonds ne signifie pas qu’i-1 ait etudie le parler du peuple, ni meme qu’il s’en soit doute. Ses personnages, pris dans la pegre, s’expriment dans un idiome qui n’est ni celui de l’ouvrier, ni celui du boheme malchanceux, c’est tout autre chose, et c’est neanmoins un monument hardi et magnifique marque du signe de l’eternit£. Certaines de ses chansons, le Bois de Boulogne, par exemple, sont d’inoubliables clameurs, et l’admiration que nous lui conservons n’est en rien genee par le parallele que Jehan-Rictus me vaut d’etablir.
Toute autre comparaison s’arreterait d’ailleurs a ceci : Bruant, c’est de la prose, du monologue rime, tandis que Jehan-Rictus s’efforce de mettre en valeur la musique du langage populaire, et ce sont des pokmes.
L’affirmation de Buffon : « Le style, c’est 1’homrne », a, par Jehan-Rictus, un exemple probant. Douleur, satire, larmes, lueurs de gaite se succedent dans l’oeuvre et dans le caractere de son auteur. Quand le Pauvre, entre deux plaintes montees de son cceur ulcere, constate :
L’Hiver, les murs sont pleins d’affiches Pour Fet’s et Bals de charite,
Car pour nous s’courir, eul’ mond’ riche Faut qu’y gambille a not’ sante.
L’ironie est, a ce moment, sceur de la detresse.
Si le Pauvre ne peut plus rire, s’il a desappris le « propre de l’homme », il n’en per^oit pas moins les pitreries de la societe contemporaine, et il brocarde,
avec commiseration, ceux qu’elles atteignent sous couleur de les proteger.
Temoin le Pauvre interpellant le Reoenant :
— Viens Ique j’ter’garde...ah ! comm’ t’es blanc. Ah ! comm’ t’es pal’... comm’ t’as l’air triste. (T’as tout a fait l’air d’un artiste !
D’un d’ces poireaux qui font des vers Malgre les conseils les pus sages,
Et qu’les borgeois guign’nt de travers,
Jusqu’a c qu’y fass’nt un rich’ mariage ! )
Par ailleurs, cette impression de Printemps actionne subitement le poeme, y glisse une vision de guingette, de folie banlieusarde :
V’la les poet’s qui pinc’nt leur lyre (Malgre qui n’aient rien dans l’fusil),
V’la les Parigots en delire
Pass’ qu’y pouss’ trois branch’s de persil !
La verve, solidement ancree en Jehan-Rictus, devait done resister aux ouragans et au flux, pour ainsi dire mecanique, de son infortune. Submergee, cette verve reapparait obstinement. Elle suggere au poete des images pittoresques et donne a l’homme une fantaisie imaginative qui se deploie a chaque occasion, surtout lorsqu’il entend de ces locutions, sentences,, lieuxcommuns dont s’emaillent les conversations aussi banales que pretentieuses.
Un jour, dans un caboulot de Montmartre, il compromet la digestion d’un redresseur de torts, lequel, tout en mastiquant son macaroni, deplore :
— Helas oui, depuis quelques annees la prostitution s’est developpee sur une grande echelle.
— Passez-moi la grande echelle ! — 1 interrompt l’incorrigible enfant de Paris.
Une fois, au courant d’une discussion qui tourne a Faigre, un ennemi, sournois jusque la, jette enfin le masque :
— Vous, je vous foutrai mon couteau dans le ventre, — predit-il a Jehan-Rictus.
Le diaphane poete louche aussitot vers son nombril, et objecte :
— Mais... je n’ai pas de ventre.
Au lendemain du grand feuilleton que lui avait consacre Jules Lemaitre dans les Dibats , il se heurte, au restaurant de la Vache Enragee, au chansonnier Baltha.
— Tout le monde parle de votre talent, — lui decoche Baltha, — Moi, je ne vous l’envoie pas dire, j’estime que vous etes le dernier des...
— Je prefere l’avis de Jules Lemaitre, — repond paisiblement 1’auteur des Soliloques du Pauvre.
Cet esprit de riposte, qu’il possede depuis 1’enfance et qu’il ne refrena que pour ne pas aider a la multiplication des coleres de « Mme de Saint-Scolopendre », s’allie a un besoin presque don quichottesque de prot6ger son prochain 1. II s’interesse aux talents nais-
1 . C’est lui qui, en 1919 (campagne de la Rose Rouge) souleva la question du Domaine Public payant. Toute l’economie du projet Rameil-Herriot s’y trouve.
Mais ces messieurs ne se sont pas attardes au point le plus important ; a savoir que l’Ecrivain donne, pendant des siecles, du pain
sants, les encourage, bataille pour eux, preserve ses enthousiasmes des assauts de la jalousie et de la mediocrite,... a condition toutefois que la vie de lecrivain, ou de 1’artiste qu’il admire ne soit pas la denegation de la noblesse de ses travaux. Car il n’est pas de ceux qui declarent que l’osuvre n’a rien a voir avec les mceurs de I’homme, et il ne partage pas l’avis de Laurent Tailhade, lequel pr^tendait que si quelque chose est bien a nous, et dont nous pouvons faire les usages les plus equivoques, c’est notre peau.
— « Ouais ! que tu dis i » — pense-t-il.
L’honnetete des mceurs, le cote sain et normal de l’ecrivain, c’est ce qui, outre le genie de l’auteur de Belluaires et Porchers, le rapprocha de Leon Bloy. Par proprete native, il avait vite rompu avec certaines frequentations litteraires. A travers les pieges et detranges proselytismes, il s’effor$ait de se garder intact, au physique comme au moral et de rester, meme sans le sou, ni feu, ni lieu, un gentleman, ce gentleman-vagabond que Steinlen promena, dun crayon si evocateur, en marge de la iroisieme edition des Soliloques du Pauvre, celle d’Eugene Rey.
En redingote, en chapeau haut de forme, Jehan- Rictus erra dans la ville ; en redingote et chapeau haut de forme il dormit sous les ponts, sc traina, l’estomac vide, sur les berges de la Seine, confronta son ideal a la sourde resignation des desherites.
De tout, de sa detresse opiniatre, de son ironie
aux diverses corporations du livre. Combien d’ouvriers mangent et mangeront parce qu’Aristophane, Homere, Euripide ont vecu ? Et, dans l’ensemble des activites nationals, on discute la valeur sociale dc 1’ecrivain !
resistante, des abois venus de la gehenne parisienne* il se forgeait un caractere d^finitif, sensible aux injustes defaveurs, mais impitoyable a la veine insolente, aux fortunes mal acquises ou imbecilement gaspillees.
Tant d’efforts sont a tenter pour retablir l equilibre ! II revait d’assumer ce travail d’Hercule chez Augias. II n’avait pas d’argent a distribuer, de maison a ouvrir aux sans-abri, pas de table ou les faire asseoir, mais il avait sa pensee, la flamme de son intelligence et, par elles, le moyen de clouer au pilori les artisans du malheur immerite.
Par elles et par son oeuvre, et la forme qu’il devait lui donner.