‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 16 sur 21 · AU SERVICE DE LA VERITE · texte numérisé non relu

AU SERVICE DE LA VERITE

Cette forme, ce fut le vers octosyllabe et 1’emploi de la langue populaire de Paris, en qui Villon et Vade avaient deja decouvert, chacun en son siecle, un extraordinaire mode d’expression, et qui, a part quelques vocables, devait attendre la guerre 1914- 1918 pour qu’un lettie comme Maurice Barres la declarat plus savoureuse que le langage noble et conventionnel.

Sans qu’une quantite de gloires en soient pour cela diminuees, il nous faut admettre que, depuis Ronsard, aucun poete n’avait trouve de rythmes nouveaux. Lui, d’ailleurs, les avait tous essayes, lui et les poetes de la Pleiade. Mais ni Hugo, pourtant prodigieux ouvrier verbal, ni Verlaine, qui prend tres peu de libertes avec les regies prosodiques, ni Theodore de Banville, ni meme Raoul Ponchon, rompu, celui-la, a toutes les metriques des vieux poetes fran^ais, ni, encore une fois, personne, n’avait imagine quelque chose de neuf en tant que technique poetique. Les vers-libristes ont verse dans l’amorphe et l’inconsistant, les symbolistes se sont plus ou moins trompes, c’est tout au plus s’ils se sont risques a 6mettre des vers de

treize, quatorze ou quinze pieds. Audace qu’ils se sont hates de repudier, tel Henri de Regnier, quand ils se sont sentis academisables.

IIs ont ete de leur temps, uniformement, et malgre ce qu’ils ont decouvert pour se signaler et faire figure de novateurs. Et, sans doute, eussent-ils cru retrograder en reprenant la maniere des poetes du Moyenage et de la Renaissance, lesquels n’ont jamais « chante » leurs strophes, au moment ou l’emotion les saisissait, qu’accompagnes du luth, dont ils tiraient des airs tres simples qu’ils appliquaient k leurs poemes. Cela, jusqu’a Malherbe.

De ces « chants » naquirent les ballades, sonnets, rondeaux, triolets, lais, virelais, qu’il est assez curieux de voir repris, aujourd’hui, dans leurs formes fixes, par des pofetes prives de tout secours musical. Et pourtant c’est sur ces formes fixes que se sont exerces les romantiques et parnassiens, en y ajoutant la recherche de la rime riche, que Jehan-Rictus nomme irreverencieusement la rime-calembour. Tel etait Part selon Theodore de Banville, et qu’il explique dans son Traite de poesie.

Mais le metier s’attrape vite, il peut aisement devenir prestigieux, quitte a ce que 1’emotion y succombe. L’habilete cree aussi bien les grands que les faux po&tes, et autres sectateurs du sonnet, de la ballade ou du rondeau, pretres du « beau vers », du vers isole.

C’est pourquoi trop de « forgerons du vers », de « ciseleurs de rimes », de chantourneurs d’alexandrins se sont fait les fossoyeurs de la poesie fran<paise. Ils ont travaille d’aprfes leurs biblioth&ques, en continuant d’ignorer la vie qui les entourait.

Or voila que, bon gre, mal gre, le gentilhommeboh&me-vagabond-loqueteux Jehan-Rictus, secretement ou ouvertement meprise par les « rimeurs », a, pour plusieurs de ses poemes (Le Revenant, Conseils, etc) invente une strophe : la strophe a vers leit-motiv et l’a introduite, de vive force, dans la poesie fran- ?aise !

La reconnaissance des literatures medi^vales celtogaeliques (cycle d' Arthur et de la Table ronde, romans de chevalerie, etc.) devait gener le public dans son desir de « classer » Jehan-Rictus. Impossible de le raccrocher au cycle mediterraneen-helleno-latin, sur lequel avait porte particulierement ses etudes. De sorte qu’il n’a pas compris que Jehan-Rictus venait tout autant de la Chanson de Roland, ou des vieilles stances et chansons des trouveres du Nord que de Villon.

Taillefer, qui moult bien cantoit Prit ung ceval qui tost alloit...

Ce Taillefer, dit la complainte, chantait partout la gloire du conquerant Guillaume, ce qui n’a pas emp§che les pions farcis d’histoire litteraire greco-latine de laisser germaniser par Wagner des heros comme Parsifal (le Perceval fran^ais parti a la conquete du Saint-Graal), ou Tristan-Iseult, legende nordique s’il en est.

Or, c*est en fouillant les complaintes gaeliquesirlando-ecossaises, que Jehan-Rictus a decouvert la strophe a vers leit-motiv , dont il devait tirer un si emouvant parti. Apres tout, ce fond nordique n*est-

il pas plus national que les histoires d’CEdipe, de Phfcdre, de Promethee, d’lphigenie et que tout le bagage de la mythologie hellenique ?

Hamlet qui, dans To be or not to be, exprime le premier soliloque, est un heros nordique. Assurement la terrasse d’Elseneur ne se trouve pas sur la Cannebifere, mais le mont Ossa pas davantage, — nous ferait observer Jehan-Rictus.

Done, notre poete est un trouvere du Nord echoue a Paris. Prenons-le ainsi. Trouvere et moraliste, il maltraite l’Homme, identique a lui-meme a travers l’espace et le temps, l’Homme dont les passions n’ont pas change, qui ne s’est pas ameliore, en depit des decors variables et de ce que Ton appelle les progres de la civilisation.

Cet Homme, il le pourchasse autant qu’il est traque par lui. Ils ne se rejoignent que pour donner plus de violence a leur lutte. Misere et ego'isme corps a corps. La Misere peut etre abattue, elle ne Test jamais assez pour se taire. Depuis des millenaires elle avait a vomir son mepris au visage de l’Homme-Roi. Jehan-Rictus est le porte-parole de la Misere. Il parle comme elle pourrait parler, dans son detachement des formules immuables et d une grammaire d’Ecole Normale. (Est-il normal d’etre son Pauvre ?) De sorte que tout lui est permis : la structure de ses po&mes, le retour au vers octosyllabe, l’usage du vers leit-motiv, et aussi la rime lointaine, a distance irreguli&re, et de se servir de l’assonance quand ?a lui chante.

Finis, le « beau vers », la « rime riche » ! Sa strophe

compose un ensemble dans lequel le fameux « beau vers » est noye. C’est une seule phrase, conforme a 1’emotion et a la vie du langage. C’est de la synthese.

Et presque tous les sujets de Jehan-Rictus sont nouveaux, parce qu’il les a extraits de la vie et de son temps, et presque tous ont le caractere de la duree, parce qu’ils sont profondement humains. Comme quoi La Bruyere ne previt pas en ecrivant : « Tout est dit et Ton vient trop tard, etc ». Constatation erronee que repare Gabriel Reuillard en declarant : « Avant Mme de Noailles, nous savions que la nature est belle. Avant Jehan-Rictus, nous ne savions pas que le rude argot peut s’assouplir, que la langue populaire est la plus melodieuse de toutes, peut-etre. »

Tout n’avait pas ete dit, ni fait, puisqu’un Vagabond, un Declasse, un miserable Gentleman-Boh&me decidait soudain d’arracher la poesie fran?aise a la mecanisation pamassienne, et de la ramener a la source populaire du langage, ou, en retrouvant les realistes lyriques, Villon, Mathurin Regnier, Scarron, etc., elle se sauverait du debordement hugolien et des regies du code banvillesque, done de l’enclos ou l’ont terree les vrais ou faux genies.

Plus Jehan-Rictus relisait les volumes et plaquettes de vers qui paraissaient, plus il constatait l epuisement du vocabulaire poetique qui, fatalement, am&nerait le discredit des poetes.

Au surplus, pourquoi la poesie serait-elle le privilege d’une caste aristocratique ou bourgeoise ? Pourquoi la confiner, la bloquer, l’asservir ?

• — Voit-on Homere ou le Dante exhalant leurs chants dans les salons, appuyes au piano, et y crachant

RICTUS

leurs poumons comme de vulgaires poetes romantiques ? — nous dirait Jehan-Rictus.

II professe que la poesie est le pain intellectuel des foules, et il preche d’exemple.

Seulement, il faut, pour qu’une oeuvre comme la sienne ne perisse point, que l’auteur soit passe par Es abimes de la douleur, qu’il ait traverse les saharas de la detresse et qu’il se soit heurte au cceur des hommes. Alors il mesure la somme de pitie dont ils sont capables, il decouvre la ferocite dissimulee sous leurs grands mots, et il apprend a ne compter que sur lui, et sur cette espece de fatalite qui preside aux destinees des oeuvres, sur cette volonte inconnue qui commande a leur conception. Car il convient que cet auteur passe par des tribulations monstrueuses pour en tirer la satire et les sanglots necessaires, qu’il vive des annees d’errance, sans pain, sans amitie, sans amour, qu’il accumule, jusqu’a en etre sursature, l’amertume, la tristesse, l’ironie, le sarcasme, la baine de l’hypocrisie, le degout des comediens de la generosite et de la compassion. Et comme il se sait renie, meprise, tant par les hommes que par les femmes, il se revolte enfin, le jour ou il sent une force en lui, une force qui lui permet de traduire ses rancunes. Maintenant, il se redressera, attaquera, rendra coups pour coups, flagellera a son tour. Et ce sera le triomphe.

Telle est, en somme, l’histoire des Solilcques du Pauvre.

Jehan-Rictus ayant ete un malheureux exceptionnel, son oeuvre devait eclater comme une bcmbe exceptionnelle. Larmes, hurlements, rires, coleres melees, comme un jet de metal en fusion qui contient des

scories. Ce fut sa fa^on de cracher ses pleurs, en hoquets inouis, et de contraindre Laurent Tailhade, qui s y connaissait, a declarer que ses poemes n’avaient, par leur pathetique, aucun equivalent dans les literatures antiques ou modernes.

Deja des lettres avaient deplore que la poesie, cr4ee par les classiques et continuee par les romantiques et les pamassiens, fut condamnee a n’user que dun vocabulaire conventionnel. Les plus illustres parmi ses servants ont eu souvent leur inspiration entravee par la rhetorique et le souci declamatoire, si bien que leur eloquence devait les conduire a une impasse, lumineuse pour les uns, embrumee pour les autres, mais une impasse, dans laquelle ils n’echapperaient pas aux « cliches » et metaphores usages. Certes, depuis qu’Hom&re inventa « l’aurore aux doigts de rose », plus personne ne peut reediter cette image, mais on tourne autour, on la maquille, on en fait du vieux retape.

Meme en cherchant bien, nous ne retrouverons pas cette methode chez Jehan-Rictus, qui surabonde en visions et sujets neufs. La neige tombe-t-elle sur Jesus, il dit au fils de Dieu :

On croirait tes ang’s qui s’deplument.

Plaignant la paleur du Revenant, il le compare A un clair de lune en tournee

et, a 1’heure du cr^puscule, il monologue :

L’flamboyant flanche et va s’plumer Et la premiere etoile a brille Comme un regard de pauvre fille Dont l’amour s’rait pas estime.

Sachant combien il est difficile, en poesie, devoquer certains objets ou beautes sans tomber dans les repetitions ou pastiches, il s’epargne ces a peu pres, et d’avoir a recourir a l’odieux dictionnaire des rimes. Il se defend d’aboutir au metier qui tue l’emotion, meme chez un vrai poete, et il evite de mettre a la rime un mot liquide et delicieux comme « etoile », puisque cela l’entrainerait a employer « toile, voile » et a ne plus sortir, plaisante-t-il, des decors « vesperaux » ou maritimes.

— Gare au mot « desastre » ! — s’ecrie-t-il encore avec un air de blague. — Il vous condamne a pilastres, astres et cadastres !

Poursuivant ses demonstrations et s’amusant luimeme, il reprend :

— Quels qualificatifs n’a-t-on pas pretes aux yeux ? (Pervenche, amethyste, violette, etc). Aux cheveux ? (Moissons, bles murs, feuilles d’automne, tenebres, chanvre, etc). Aux dents ? (De nacre, de perle, d’ivoire, etc). A la bouche ? (Une cerise, une rose, une fleur, deux petales, etc).

Il voit, lui, dans un petit enfant :

Et deux quenott’s comm’ deux grains d’riz.

Oui, ce sans-le-sou, ce reveur miteux et calamiteux, ce Pauvre, qui n’avait rien de commun avec le mendiant ou le gueux chers a Beranger, Hugo et Riche-

pm, penetrait en demolisseur dans le domaine poetiqut et avait l’impudence, en plus de son parler populaire et argotique, de prier les pontifes de Melpomene, d’Erato et de Polymnie de relire les grands, les plus grands (dans le texte ou dans des traductions fideles) afin qu’ils s’apergussent qu’Hom&re, Euripide, tous les Grecs et tous les Latins, Shakespeare, Dante et les vrais immortels, ont ecrit en style familier et non en style noble. D’ou la fraicheur de leurs oeuvres et l’impression qu’elles nous donnent de dater d’hier.

Un jour que je m’etonnais, aupres de Jehan-Rictus, de 1 incomprehension de quelques critiques, pretendus « avises », devant son oeuvre, il eut ces mots :

— Pas leur faute. Ils en sont toujours a l’argot romantique, et ils ne le lacheront pas. Ils meconnaitront, jusqu’au bout de leur office, le langage vivant, colore, rythme, des faubourgs parisiens. Ceux qui se sont emballes sur moi, Pont ecrit, et m’ont lance, ce dont je leur garde une reconnaissance indefectible, n’ont pas forcement vu tout a fait clair, probablement parce qu’ils ignoraient mes debuts, et, avant eux, mon enfance, ma jeunesse en perpetuelle deroute. Dame, ils n’ont pas ete les spectateurs des petites scenes dinterieur et des drames d’exterieur qui agrementerent mes premieres annees. Songez, par exemple, que la distinction, la hauteur de la « marquise de Saint-Scolopendre », les litanies des prouesses de ses aieux n’attendrissaient ni les proprietaires, ni les huissiers, ni les commer^ants de bouche. Faute de pecune, elle ne pouvait se loger que dans les maisons sordides des faubourgs, d’ou on l’expulsait deux fois par an, en moyenne. Et qu’est-ce qui s’appuyait les demenage-

ments et les reemmenagements ? C’^tait Bibi. Qui est-ce qui laissait degringoler, le long des « escaiers », les bouillottes et les « castroles » ? Cetait toujours Bibi. Et qui poussait au cul la voiture a bras, ou bien, plus age, s'y attelait ? Ce n’etait certes pas Jules Lemaitre, Jean Lorrain, Paul Souday, ou meme Maurice Burres.

Ce fragment dune conversation n’appuie-t-il pas ce que j’ai dit precedemment sur la verve, la gouaille de l’auteur des Soliloques du Pauvre, que cbez lui le rire perce sous les larmes, et qu’il est la representation la plus caracteristique du Paris faubourien ?

La est sa patrie, et ce n’est pas prophetiser que de pretendre qu’il fera, plus tard, figure de poete parisien, comme Villon, et comme Vade, le Cbristophe Colomb de la langue poissarde qui, en realite, employait la langue populaire de son temps.

L’erreur serait de confondre ce genre de fran^ais avec le veritable argot, dont il ne subit pas les incessants cbangements. Pourtant les poemes si verveux de Vade etaient traites, par les litterateurs endenteles du X llle siecle, de « langage des Halles », ce qui n’empecbe pas qu’ils aient survecu a la plupart des oeuvrettes musquees de cette epoque.

Que penseront de tout cela les rbeteurs et les orateurs qui se croient poetes parce qu’ils riment, — souvent a 1’aide d un dictionnaire special — qu’aucune des lois de la prosodie ne leur est inconnue, et qu’au surplus les « dames et demoiselles » les recitent avec succ&s a l’heure du the ou de l’orangeade ?

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