‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 17 sur 21 · DOLEANCES, LE C<EUR POPULAIRE · texte numérisé non relu

DOLEANCES, LE C<EUR POPULAIRE

les Editions

Quand Jehan-Rictus publia son second livre, Doleances, on crut a une suite des Soliloques du Pauvre. Sauf le poeme Creve-Coeur, c’etait different, dans la meme forme, bien entendu.

Avec Creve-Coeur, c’est encore son Pauvre qui se raconte. II a reve qu’il se mariait

Par un matin d’amour et d’Mai.

Songe... mensonge. Son cceur debordant d’amour s’epanche, les baisers qu’il n’a jamais pu donner montent, en flots de tendresse, a ses levres. II aime ! Autre don Juan, il est aime !

Un rev’ comm’ qa, vrai, nom de Dieu !

D’vrait ben durer tout’ l’existence.

Puis, le Pauvre s ’evade du livre, il va soliloquer plus loin, le long des Masons, qui seront le sujet d’un futur et non moins beau poeme. Il laisse la place aux cornparses, et ce ne sont plus les confidences d’un homme, mais des drames en raccourci avec les personnages

indispensables a Paction : Pierrcusc, Complainte des Petits demenagements parisiens , la Pipelette, le Piege, Complainte pour complaire a Bibi-la-Purie.

Le moment venu de remanier son oeuvre, de la coordonner, Jehan-Rictus, reprenant ses livres et ses plaquettes (Les Cantilenes du Malheur), les fondra en deux volumes bien distincts : Les Sol loques du Pauvre et le Cceur populaire. Dans le premier ce ne sera plus que lui : son Pauvre : dans le second prendront place les poemes d’une donnee moins subjective, ceux deja cites, plus Les Petites baraques, la Frousse, Idylle, les Monte-en-l'air, la Charlotte prie Notre - Dame, I'Etrangleur, Jasante de la Vieille, Berceuse pour un Pas-de-Chance, la Grande Irma, Pauvre Julien, Conseils.

La discrimination doit etre faite : les Soliloques du Pauvre, c’est Jehan-Rictus qui, clochard, a parle comme les clochards ; le Cceur populaire, ce sont les esclaves du faubourg : filles dont la chair est a l’encan, ouvriers abetis par l’usine, Palcool et le manque d’hygifene, jeunes gouapes vouees aux mefaits, vieillards prives d’apaisants souvenirs et forces d’implorer la bienfaisance.

Nous avons vu a la suite de quels deboires (promesses d’un ami perfide, pertes du manuscrit, mauvaise foi d’un imprimeur, double reconstitution de Pouvrage, souscripteurs difhcilement recoltes et peniblement calmes dans leur crainte d’etre escroques), les Soliloques du Pauvre avaient paru (en 1897), aux frais de 1’auteur. Cette premiere edition vite epuisee, ce fut le Mercure de France qui en assuma la reimpression. Le succks s’affirmant de jour en jour, ce fut

aussi le Mercure qui lanca Doleances (1900). Parurent ensuite, en piaquettes, chez Eugene Rey, les Canti lenes du Malheur (1902), puis un pamphlet dirige contre Edmond Rostand : Un Bluff litteraire (1903), enfin, toujours chez Eugene Rey, ledition definitive des Soliloques du Pauvre, illustree par Steinlen (1905), et un roman, Fil-ds-Fer, (chez Louis-Michaud. 1906).

Au re^u de Doleances, Albert Samain avait ecrit a son ami Jehan-Rictus :

Samedi, 24 feviier I960.

« Mon cher Grand,

« Merci de votre lettre et de la primeur du Piege. Je l’ai lu hier soir. C’est admirable d’un bout a l’autre, et certainement au premier rang de votre oeuvre. Je n’y vois rien a retrancher. II faut le laisser tel quel. Certainement c’est long, mais tant pis, rien a faire. C’est d’une coulee qui ne comporte pas les tripatouillages. Comment pouvez-vous le dire ? Cela je ne le sais pas... peut-etre dans des circonstances, dans des milieux speciaux. Je ne vois meme pas si vous pourriez faire une coupure, mettre en quelque sorte une charniere, tout se reliant etroitement d’anneau en anneau. A tous moments il y a des trouvailles d’une beaute puissante et tragique, des cordes qui vi brent au profond de la Douleur et de la pitie humaines, et tout le debut est d’une adorable tiedeur mouillee de soir de pr intemps avec cette etoile qui tremble comme une larme sur tous les chagrins de la vie...

« Vous tenez beaucoup a dire que l’ouvrier se couche sans se « laver le troufignon ». Vous connaissez mes reserves. Je trouve qu’une erudite de cet ordre n’a de raison d’etre que si elle est absolument necessaire. Est-ce le cas ?

« Sa Demolie, sa desolee !

« Voila des accents admirables, et la fin quel drame avec le jaillissement de sa douleur

Su sa patio ’ gueule en deux ntisseaux.

Ben vrai, c'qtic Vtravail en a fait Son anatomie est usee,

N'a des jointur s ankylosees,

Y nest plein d'tars et d’cparvins.

« Ah ! il faut du temps, mon vieux, pour s’arracher un poeme comme celui-la des entrailles.

« J’espere ne plus etre trop longtemps sans avoir le plaisir de vous retrouver pour causer ensemble de tout cela. J’ai garde de notre journee de dimanche la plus douce, la plus cordiale impression... Et vous me parlez d’une fugue a la campagne avec une eloquence prenante et tendre qui m’a emu.

« A vous, mon Grand, bien affectueusement.

« Albert S AMAIN » b

Les crudites qui choquaient le pur poete que fut Samain ne genaient pas le catholicisme de Leon Bloy qui, resolu a respecter en Jehan-Rictus une des « dernieres colonnes de l’Eglise », n’accusait pas 1 auteur, mais s’en prenait a ses detracteurs.

« Le public, naturellement, le croit pornographe, — ecrivait-il. — Oui, pornographe et rigolo, a cause de quelques traits satiriques ». Le public, c’est toujours, aux yeux de Leon Bloy, la cohorte de sots definie par Cbamfort. ft II y a une personne sur soixante-dix mille qui comprendra <pa, — dit-il encore a propos des Soliloques ». Et il ajoute, dans son mepris d’un modernisme qui eloigne les hommes de Dieu :

1 . Lettre reproduce dans les exemplaires de luxe de la troisieme edition des Soliloques du Pauvre. (Eug. Rey, ed.).

« Le moyen que de$ gens passionnes pour l’automobilisme comprennent quelque chose a n’importe quoi ? »

II affirme que Jehan-Rictus est au sein de la Verite, en pleine Idee chretienne, hors de laquelle il ne decouvre que de la canaille. « Nous sommes, — declaret-il a 1’auteur des Soliloques du Pauvre, — deux miserabies, deux minables, deux anti-bourgeois... deux locataires ». II reste, lui, le revolte de « Cochons-sur- Marne » qui, lorsqu’un epicier qu’il accusait d’une erreur de facture lui proposait, pour sa defense, d’examiner ses livres, repliquait : « Je regarderai vos livres quand vous aurez lu les miens ». Et parce que Jehan-Rictus aime le Pauvre « sans anthropophagie ni cabotinisme », parce qu’il traine un cceur lourd d’affection contenue, un cceur dont, depuis qu’il est au monde, personne n’a voulu, le « Mendiant ingrat » a subitement cette intuition : « II ne sait pas ce qu’il aime, mais il meurt d ’amour. »

Par cette phrase, Leon Bloy a dit ce qu’il fallait dire, ce qui resume l ame et le cceur de Jehan-Rictus, et ce que le poeme Les Masons ne fera que confirmer.

En trimardant, rodant, fuyant a travers Paris, le Pauvre per^oit la vie enclose dans les cubes de pierre aux fenetres voilees.

Tous ces moellons forces d’se taire,

Ca doit n’en cacher des mysteres !

Personne ne lui defend de les imaginer. Ils ne sont, apres tout, que des exemples a 1’appui de ses regrets, que des preuves apportees a sa conception d line exis-

tence meilleure, d un bien-etre possible, si la Bonte parvient un jour a changer la face du monde, si l’Amour cesse d’etre le fruit defendu aux desempares de son espece.

La realite est la, surtout. C’est de froid et de faim que souffre le Pauvre de Jehan-Rictus, mais c’est par manque d’amour qu’il perd tout courage. Parcourons a nouveau les Soliloques. II n’est guere de pages ou le Pauvre ne crie pas de desir d’etreindre, de besoin de se donner, de s’abandonner.

Dormir... dormir, jusqu’a Midi !

Qu’a soy’ putain, qu’a soy’ pucelle,

Le blair’ dans 1’poil de son aisselle Comme un moigneau qui rentre au nid !

Ecoutons son soupir desespere dans la nuit de Pr intemps ! :

Oh ! les ceuss qui, ce soir d’ivresse,

Ont pas d’cherie et pas d’parents !

Et voyons jusqu’ou peut aller son desarroi, puisque son ideal dans le futur se resume en cette vision qu’il confie a Dieu seul :

Mem’ si qu’un jour j’tournais au riche.

Par un effet de vot’ bonte,

Ce jour-la, j’ f’rai mett’ eun’ affiche :

« On cherche a vendre un coeur gate. »

C’est parce que 1’amour est en Jehan-Rictus comme un don elementaire qu’il communiera si intensdment avec les heros du Coeur populaire, qu’il partagera, aussi bien qu’il le decrira, le dechirement de la vieille mfere

pleurant sur la tombe du mauvais fils dont on trancha la tete (La Jasante de la Vieille) , qu’il compatira a l’obsession sexuelle de 1’ouvrier (Le Piege) , a la resignation de 1’epouse qui malgre

. le turbin,

la dech’, les soucis, l’manqu’ de soins, pis toujours ete outil d’besoins, et pis toujours ete eun’ pondeuse

poussera la soumission au male jusqu’a penser :

. . . . » — Quoi... c’est sa fa$on,

et faut y fair’ croir’ qu’ c’etait bon ! »

Et v’la qu’a geint, v’la qu a soupire, v’la qu’a gazouill’, v’la qu’a s’tortille, v ia qua lui fait un peu d’chique...

(chacun son genr’ de charite !

C’est cet amour qui nous racontera I’infamante destinee de la Charlotte et nous la montrera affalee aux pieds de la Vierge Sainte, et la suppliant :

. emm’nez-moi avec vous,

prenez-moi dans le Paradis ousqu’y fait chaud, ousqu’y fait doux, oil pus jamais je f’rai la vie.

Et c’est toujours cet amour eperdu qui fera se confesser le Pauvre Julien, assassin de la poupee coquette et cruelle qui, trop lcngtemps, dechiqueta son coeur.

Preuve d amour egalement les Conseils de proprete, de sant^ morale et physique a l’ouvrier :

Moi, je n’viens pas t’ parler d’mensonges

ni d un paradis incertain,

j’viens t’parler d’eau fraiche et d’eponge.

conseils qui aboutissent a cet elan de fratemite :

Voila mon Ami, mon Pared, ce que letude et l’experience, la pitie jointe a la gaiete, l’intuition, la verve joyeuse , ce soir tout a coup m’ont dicte.

Dans Les Hommes du Jour, Victor Meric explique tres justement le renouvellement de Jehan-Rictus : « Les doleances sont finies, les plaintes s’arretent, les sanglots se terminent. Pousse par une foi nouvelle, le poete, echappe au desespoir, veut croire encore a une transformation sociale possible ; il aspire au bonheur bumain, il cbercbe a diriger ses freres vers le paradis lointain, incertain, qu’il raillait naguere. »

— Le secret du succes des pcemes du Cceur populate, — declarait un jour un de leurs interpretes — , c’est qu’ils contiennent une action et composent un drame concis.

Il eut du ajouter : « Cela fondu dans la complainte cbantante et musicale du langage populaire. »

Un autre jour, un auditeur eut ce mot etonnant :

— Oui, c’est cela de la poesie. La poesie, ce doit etre de la douceur, autrement c’est la Marseillaise.

Alla-t-il jusqu’a penser que Victor Hugo, par example, c’est presque tout le temps la Marseillaise, que c’est trop souvent de la rhetorique, de la d£cla~

mation, de l’hypertrophie oratoire, que les disciples du prodigieux colosse s’extenuent a reccmmencer, sans se souvenir du conseil de Verlaine relatif a l’etranglement necessaire de l’elcquence ?

Si vous surprenez Jehan-Rictus en veine de confidences, il vous dira :

— Ce qui me dechira le plus, durant bien des annees, ce fut le sentiment d’avoir dte maudit des les entrailles. Cela me faisait une sorte d’envoutement que je ne pouvais pas dissiper et auquel je devais d’echouer dans presque tout ce que j’entreprenais. Non « auto-suggestion », mais bien un envoutement, une malediction. Ce sont la des forces occultes tres reelles. D’avance je me sentais vaincu, defait. Au profond de moi, ma douleur etait alors indicible. Quelles heures ! Mais c’est sans doute a elles que je dois l’accent de mes poemes.

II doit aussi, a ces heures noires, de souffrir pbysiquement et moralement des douleurs de son procbain, d’en rechercher la cause et de s’efforcer de l’attenuer. II reste ainsi l’homme de son oeuvre et digne d’elle.

Que tout le monde n’en saisisse pas la portee, ni lui, ni moi, ni personne n’y pouvons rien. Tant pis pour ceux qui ont des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre. Mais tant mieux pour les esprits clairvoyants capables decrire, comme M. Leon Daudet 1 :

« Quel que soit le merite eminent des poetes de la Butte, villonisants, ronsardisants et baudelairises, il en est un que je mets a part, qui n’a pas eu sa place, mais qui l’aura,

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