A PROPOS DE LA TECHNIQUE DE JEHAN-RICTUS
S’il nous arrive de discuter de la valeur de Jehan- Rictus avec des demi-lettres, c est pour leur voir divider, a notre intention, la bobine de leurs connaissances, dans l’espoir d’arriver a nous convaincre que les lettres fran^aises se doivent de defendre I’acces de leur temple a l’auteur des Soliloques du Pauvre. Sans aller jusqu’a approuver van Bever et Paul Leotaud dans l’etablissement de leur Antbologie des Poetes d’aujourd’hui, ils opinent plus ou moms dans le sens de l’inoffensif idiot « des pruneaux ou de la moutarde ».
« Ce qui ne se rattacbe pas aux classiques n’existe pas ! » decretent-ils. Get arret rabache, pensent-ils nous interdire de prolonger les debats ? Jehan-Rictus n est pas classique, done le royaume des belles-lettres Pexpulse. Maintenant, si nous tenons a rejoindre le sans-patrie, ces messieurs, assez aimables pour nous suivre, consentiront a reprendre la polemique sur ce nouveau et lointain terrain.
Que de galanterie ! Que de condescendance ! Et combien tout cela est pueril, niais, risible !
Aucun poete n est davantage de « chez nous », cbez
RICTUS
aucun 1’esprit de la France n’est aussi eclatant. La conception shakespeanenne du Revenant n est pas pour nous confondre, pas plus que 1 ascendance celto-^gaelique du poete. Imagine-t-on a quoi se reduirait le nombre des ecrivains fran<pais si nous avions sous les yeux leurs arbres genealogiques ? Ne a Boulogne-sur-Mer, de pere Anglais, mais transplant^, a cinq ans, dans le sol parisien, Jehan-Rictus n’en bougera plus. Au reste, son culte pour Shakespeare sera consecutif a sa passion pour les poetes de l’lle-de- France. Epris de beaute, il n’a pas commis la sottise de limiter ses decouvertes. II s’est plonge avec joie dans la lecture des Grecs et des Latins, et avec ravissement dans l’etude de la litterature medievale. II connait ses classiques, il les connait meme tres bien. Ce qui ne signifie pas qu’il ait neglige les auteurs pompeux du grand siecle, ni ceux « pompiers » d’hier, apres avoir admire la merveilleuse phalange romantique.
Quand il dit, dans sa lettre a Leon Bloy : « J abomine le grand siecle, la langue epuree de cette epoque », ce n’est pas par fanfaronnade, ni paradoxe, mais parce qu’ayant compare les genres, les inspirations, les modes, les manieres, son instinct le ramene invariablement a l’amour de la simplicite, hors de quoi l’Art n’est plus qu’interpretations, deguisements, « festons et astragales ».
Comme tout le monde, comme le « tout le monde s> auquel desiraient le reincorporer Jean Lor rain et Jules Lemaitre, il a, dans sa jeunesse, fait des vers, et rien ne nous prouve que Gabriel Randon ne fut pas devenu un de ces poetes cheris des salons oil Ton declame leurs « morceaUx choisis », bt des journaux qui les inserent.
En n’ambitionnant pas les honneurs, en faisant tout ce qu’il fallait pour qu’on ne pense pas a les lui reserver, il savait ou il allait : a une pauvrete continuelle, mais aussi au droit d’etre lui-meme, frondeur, satirique & son gre, avec la liberte de parler une langue qui, seule, pouvait traduire ses sentiments et sa pensee.
— Si seulement il n’avait recouru a l’argot que pour l’assouplir, l’emboiter dans la forme classique ! — s’ecneront ses denigreurs. — Voyez Richepin et son « sonnet bigorne... »
Parbleu ! C’est justement ce que Jehan-Rictus avait Vu, et pour se fortifier dans sa decision de ne pas cabotiner ses idees. Puisqu’il voulait que le peuple put s ’exprimer par son Pauvre, encore convenait-il que son Pauvre dit des choses dans lesquelles le peuple se reconnaitrait. Quel paarmiteux se retrouverait dans la Chanson des Gueux ? Je vous le demande.
Croyons-le, tout, chez Jehan-Rictus, n’est qu’etudes, comparaisons, deductions.
— Pardon ! — retorqueront les coupeurs de cheveux en quatre, resolus a triompher, par ce moyen capillaire, de nos affirmations. — ■ L’argot, la erudite des mots, soit, laissons <;a de cote, mais les crocs-en-jambe au dictionnaire, a la grammaire, aux regies de la prosodie, ces elisions, ces omissions, ces rimes qui ne sont que des assonances... quand elles sont !... Est-ce que vous allez raccrocher cela a la poesie fran^aise ?
Mais oui, figurez-vous, et, ici, je vous repeterai ce qu’a ecritPaul Reboux, si scrupuleux, si parfait analyste:
« Il est a remarquer que le sentiment est presque toujours en raison inverse de la richesse des rimes.
« Quand on a vraiment quelque chose a dire, on ne peut
guere le falre integralement si Ton veut observer une correction rigoureuse. C’est pourquoi je ne reprocherai pas a Jehan-Rictus d’avoir etendu la tolerance a des regies inaccoutumees.
« II avait, lui, quelque chose a dire et il l a dit.
« II l’a dit fort bien, c’est l’essentiel.
« Par l’emploi de l’octosyllabe, de la rime libre et de l’assonance, il se rapproche des anciens poetes de 1’ Ilede-France. Ce n’est pas le seul trait qu’il ait de commun avec eux. » 1
Mais oui, et Paul Reboux vous l’expliquerait, Jehan- Rictus, c’est toute l’lle-de-France, • — en l’etendant un peu, afin qu’elle revendique ses enfants-poetes : Ronsard, Mathurin Regnier, Malherbe, Charles d’Orleans qui surent chanter sa grace fleurie, son air leger, et afin qu’elle se reserve le bon rire, la solide philosophie, la truculence de Rabelais.
Au cceur de l’lle-de-France, Paris ! Paris avec sa population grouillante et son peuple, son peuple qui s’exprime, — vous le repetera Jehan-Rictus, — en phrases octosyllabes : « la coupe meme des vieux poetes de rile-de-France », celle qu’il a adoptee, repudiant ainsi, irremediablement, l’alexandrin « ce cercueil ou l’on couche la poesie fran^aise ».
Que vous avez raison, M. Paul Reboux, en declarant : « la rime ne fait pas la poesie, quoi qu’on en ait dit ! » Et que j’aime votre fafon si spirituelle de declarer, au sujet de l’ceuvre de Jehan-Rictus :
« Entre un rondeau froid, conforme a l’exigence parnassienne et la poesie en triangle, en losange, en coquetier,