DEBUTS
DU
POETE JEHAN-RIGTUS
Un triste sourire Ie fit grimacer. Il arrive que la gloire commence sous de tels auspices. Son dernier
espoir etait la, dans cette ligne d’information. II lui fallait s’y cramponner, ne pas laisser fuir la chance qul, pour la premiere fois, lui apparaissait, incertaine cependant, et tributaire dune epreuve que sa faiblesse risquait de compromettre.
D’une main fievreuse il ouvrit la porte, puis il penetra dans la tabagie peuplee d’habitues. Peu de gens lui etaient connus. Il se dirigea vers le comptoir ou tronait, pansu, omnipotent, le patron Trombert.
— (Java? — lui demanda le maitre du lieu.
— A merveille, — eut-il le stoicisme de repondre.
Pour les consommateurs les plus proches, Trombert
fit une presentation succincte :
— Notre debutant, Jehan-Rictus... La soiree sera brillante. Nous aurons la Presse.
C’etait une innovation. Jusqu’ici I’audition initiale d un chansonnier n’avait pas motive d’appel a la Critique. Chacun devait compter sur l’entbousiasme de ses camarades et la propagande des spectateurs plus ou moins amuses.
Lamentable, famelique, poursuivi par un affreux destin, Jehan-Rictus ne tablait pas sur ces concours benevoles. Il jouait une partie decisive, a laquelle il avait tenu a se preparer. On avait vu sa barbe de Galileen, ses yeux ravages de detresse, sa silhouette interminable dans des antichambres de litterateurs celebres. De lui-meme il avait ose affronter des pontifes capables de se montrer tutelaires. A Catulle Mendes il avait lu un poeme, Impressions de Promenade, auquel l’auteur de Zo'har ne s’attendait pas, et dont la forme eut du choquer sa technique de parnassien.
- — C’est rudement beau, rudement fort, — setait
eerie Mendes, visiblement bouleverse. — Soyez sur que j’assisterai a votre soiree de debut.
||I1 avait d’autres promesses, faites dans un mouvement d admiration pour l’oeuvre et de pitie pour le stupefiant poete condamne a quemander. II se savait compns des plus grands parmi les artistes. Gauguin, gagne a sa cause, le poussait a perseverer dans une voie inexploree, dans un genre qui ne ressemblait a nul autre. Que resulterait-il de tout cela quand 1’heure viendrait de comparaitre devant le public, instruit ou ignorant, mais dont les reflexes aident aux reputations ?
En accueillant, provisoirement, Jehan-Rictus, Trombert pensait — autant que cela lui etait possible — a Bruant chez qui il etait de mode d’aller se faire agonir de gros mots et qui, en ebantant les marlous et les filles, en creant une atmosphere de guillotine, se payait des proprietes. Qui sait s’il ne tenait pas le filon avec ce Jehan-Rictus, a qui il remettrait genereusement un cachet de cent sous, la representation terminee ? C’etait a essayer, et e’est pourquoi il avait convie, de son cote, des personnalites susceptibles de faire de la reclame a son etablissement.
Deja, dans la salle reservee aux beuveries, on s’entretient des merites de 1’intronise. Des peintres, sculpteurs, cabots, prevoient son succes d’apres des opinions glanees dans les ateliers de Montmartre, tandis que des lettres discutent sur le choix du titre general des poemes, ergotent sur le mot « soliloque », tombe en desuetude, qu’ils ne confondent pas avec le mot « monologue »,
— Monologue, precise l’un d’eux, c’est 1 Komme qui parle tout seul et tout haut ; soliloque, c’est Ie dialogue avec soi-meme avec l ame, dans le plus profond secret de l’etre.
Tassee derriere une pile de soucoupes la comedienne Louise France approuve. Par ce que lui ont confie des amis de Gauguin, elle s’attend a une revelation etourdissante. Par ailleurs, le nain Auguste qui, a titre de vendeur de programmes, s’arroge le droit de placer son mot, se declare pret a prendre sous sa protection le poete qui, minable d’aspect, mesure un metre 80.
— Ah ! toi, le petit nain !... — susurre une maitresse d’esthete coiffee de bandeaux botticelliens.
— Si je suis un petit nain, vous etes une grande gourde, — riposte le myrmidon.
Mais le moment approcbe ou, par quelques phrases qu’il estimera spirituelles, le bonimenteur preparera l’entree du debutant. Tous se precipitent dans la salle du fond.
Sur l’estrade, se detache le long et maigre individu que les muses ont neglige d’alimenter, et que, seul, un miracle soutient.
Maintenant, une vague de confiance 1’enveloppe, le ranime. II a reconnu, dans l’assistance, Alfred Vallette, le directeur du Mercure de France, Racbilde, toujours prete a soutenir et a defendre les talents naissants, Albert Samain, Henri Barbusse, Charles- Henry Hirscb. Catulle Mendes, qui ne s’est pas derobe a l’engagement pris, est la, accompagne de la splendide Claire Sidon. II a foi en cet areopage, et, surtout,
11 a foi en sa valeur, en sa vocation, II ne doute pas de
la profondeur de son inspiration, de la persuasion de ses accents, et ll lui semble impossible que sa maniere, neuve, hardie, tour a tour dolente et truculente, laisse indifferents les cceurs vraiment humains.
Cette langue qu’il a adoptee, il en donnera un jour les raisons, comme il expliquera la forme de son expression et sa volonte de rompre avec la routine, si sublime soit-elle.
Sur l’ordre du bonimenteur, les gar^ons se sont abstenus de prendre des commandes, d’apporter les cafes-creme, bocks et cerises a l’eau-de-vie accordes a la clientele, les conversations particulieres s’interrompent, le silence se fait.
D’une voix grave, emue, sans effets declamatoires, I’homme qui est sur la sellette annonce :
— Les Soliloques du Pauvre... L’Hiver.
Qui mieux que lui personnifierait son heros, le Pauvre ? Qui, avec plus de tragique eloquence, pourrait le faire parler ? Qui saurait mieux depeindre la saison cruelle aux necessiteux ?
Le Pauvre, ce n’est pas seulement le guenilleux qui implore une obole, l’etre rudimentaire, revolte ou resigne. Quoi de plus terriblement pauvre que la creature retranchee de l’existence normale, mais qui garde son intelligence, sa culture, sa sensibilite, sa faculte de comparer ? Dechu du monde bourgeois, repousse par ceux qui furent ses egaux, bonteux de son aspect squelettique, de ses hardes effilochees, de son visage qui trabit son inanition, de son naufrage qu’il craint irremediable, quel pauvre est plus pauvre
que ce paria remonte de 1’enfer pour etre, sur un treteau, le poete Jehan-Rictus ?
On frissonne a le voir, on souffre de sa faim, on mesure son indigence, et l’horreur vous prend de 1 egoisme universel, d’en faire partie, et d’avoir paye pour ecouter la douleur qui se raconte.
On : quelques-uns. Pour d’autres, le mot cru est pretexte a rires, ou a des sursauts pudibonds.
Merd’ ! V’la l’Hiver et ses dur’tes,
V’la l’moment de n’pus s’mettr’ a poils...
Une auditrice s’ebroue dans un air qu’elle croit venu de Waterloo.
— Mais il est comique, ce poete !
— Dites plutot incongru, ma chere, — rectifie une voisine.
Des dames « distinguees » deplorent de s’etre fourvoyees dans ce cabaret baptise artistique. Elies protestent. On — les quelques-uns — les fait taire. Pourtant il en est, parmi ces quelques-uns, qui, se sentant vises, trouvent que ce Pauvre exagere.
. Mam’ Sev’rine
Va rouvrir tous ses robinets !
C’qui va s’en evader des larmes !
C’qui va en couler d’la pitie !
Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vend’ ses charmes,
C’est un vrai commerce, un mequier !
Oui, j’ai r ’marque, mais j’ai p’t’et’ tort,
Qu’ les ceuss qui s’font nos interpretes
En geignant su’ not’ triste sort Se r’tir’nt tous apres fortun’ faite !
— II va un peu loin, — grommellent certains psychologues, specialises dans l’analyse des cas de conscience, faiseurs de romans a 1’usage de la belle societe.
Eux aussi, ils ont depeint les pauvres, il les ont introduits dans leurs ouvrages, comme repoussoirs souvent, ou pour permettre a leur personnage sympathique d’esquisser un geste de fraternite. Mais leurs pauvres ont de la tenue, ils s’inclinent devant leur bienfaiteur, ils s’expriment dans un langage academique, ce sont des pauvres reconnaissants et benisseurs. Tandis que celui-ci ! Non, mais, ecoutez-Ie !
Amsi, t’nez, en litterature Nous avons not’ Victor Hugo Qui a tire des mendigots D’quoi caser sa progeniture !
Oh ! c’lui-la, vrai, a lui l’pompon !
Quand j’pense que, malgre ses meillons,
Y s’fit ballader les rognons Du Bois d’Boulogn’ au Pantheon
Dans l’corbillard des Miserables Enguirlande d’Beni-Bouff’-Tout Et d’vieux birb’s a barb’s venerables...
J’ai ide’ qu’y s’a foutu d’nous.
Soudain, un cri d’indignation !
Apoplectique, les joues pavoisees par les verres de Mariani qu’il ingurgita dans son bureau du Journal, les aperitifs qu’il pompa au Napolitain, Catulle Mendes
se souleve de sa chaise et exhale sa fureur. II ne suppcrte pas qu’on denigre Hugo, ce genie, ce dieu, dont il se flatte d’avoir ete l’un des thuriferaires, et dont il defendra, coute que coute, la memoire. C’est bien d’un sans-le-sou, d’un rimailleur de caboulot de s’attaquer a ce Titan !
Il braille :
— Assez ! Assez ! Ce n’est pas tolerable ! J’en appelle a la justice de l’assemblee.
L’assemblee eclate d’une fa^on differente. C’est du cocasse thuriferaire que 1’on rit a present. Son intervention tourne a la pitrerie. Empechera-t-il qu’il y eut, durant la vieillee du catafalque, la saturnale sous l’Arc de Triomphe, le cortege des bigophonistes le jour des funerailles, et cette palme ridicule qui, au gre du vent, epoussetait le trop fameux corbillard des pauvres ?
— A la porte, 1’interrupteur ! — hurlent les spectateurs qui n’hesitent plus a epauler la Pauvrete.
Des hommes le conspuent, d’effrontees jeunes femmes lui expedient des bouffees de leurs cigarettes dans le nez. Sa belle ccmpagne le sermonne et parvient a le faire se rasseoir. Jehan-Rictus continue :
Et gn’y a pas qu ’lui: t’nez Jean Richepin En plaignant les Gueux fit fortune.
F’ra rien chaud quand j’bouffrai d’son pain Ou qu’y m’laiss’ra l’taper d’eun’ thune.
Mendes s’apaise. La petite diatribe contre Richepin n’est pas pour lui deplaire, et puis, apres l’orage, l’accalmie. Il boit sa biere, et ses nerfs sont assez
detendus pour qu’il ne proteste plus a la chute du poeme :
J’suis l’Homm’ Modern’ qui pouss’ sa plainte Et vous savez ben qu’ j’ai raison !
De quel poids seraient d’ailleurs ses algarades dans l’exaltation generale ? Les mijaurees elles-memes font chorus, definitivement conquises par la force de ce Pauvre qui, autre Crucifie, peut, de son Golgotha, dominer les foules. Des larmes de compassion se melent aux bravos effrenes. Tous ont perce le mystere de la Torture contemporaine, d un temps ou, les supplices abolis, le malheureux Declasse a le privilege de garder, en sa chair et son cceur, les stigmates du courroux divin.
Quel fut le crime de ce damne, sinon d’etre un poete rejete, pourchasse par une societe que la vue des miser es importune ?
On a compris, ce qui ne se traduit pas en gloriole d’etre de l’autre cote de la barricade, au ncmbre des riches, des satisfaits, des repus. Eh oui, on est pris de remords. C’est encore ce que Ton a de mieux a faire pour l’instant.
Le doux Samain, le seditieux Barbusse, Charles- Henry Hirsch que les reprouves attirent, et le clairvoyant Vallette, et la vibrante Rachilde se rejouissent de ces reactions, presages d une victoire bientot complete. LTfomme qui, par le rythme de son art, par le deroulement de ses reves et de ses haines, obtient cet unanime saisissement, celui-la est marque pour l’litemite.
De sa voix incomparablement pathetique, le Poetequi-n’a-pas-mange reprend :
— Les Soliloques du Pauvre... Impressions de Promenade.
II est desormais libre de tout dire. On 1 ecoutera,
I ame tendue vers son ame, dans 1 avidite d une entiere communion. Et, lorsqu’il acbeve :
. . . Ben quoi, c’est la Vie !
Gn’a rien a fair’, gn’a qua pleurer.
C’est, en effet, a quoi chacun se livre.
Mais, de l’avis du patron Trombert, soucieux que les cbalands s’en aillent avec esprit de retour, ces deux poemes ne constituent pas un « numero » sufbsamment copieux. Leur auteur suppose-t-il que le public en a pour son argent ?
Lui, le poete, en a-t-il pour le sien ? Une jeunesse de privations l a conduit a ne pas etre tout le monde.
II a paye.
— Vite, une suite ! — lui fait ordonner Trombert par un salarie.
Helas, il n’a pour tout bagage, dans le genre argotique, que YHiver et Impressions de Promenade. Ce qu’il prepare n’est pas au point, et c’est encore son secret. Mais, si Ton desire du Jehan-Rictus lorsqu’il n’etait que Gabriel Randon...
On ne sait pas ce que c’est. Qu’il en serve quand meme !
Epuise, pret a defaillir, son estomac criant famine, il dit des vers, ses vers juveniles, parfumes de songes, d’esperances, d’amour imagine.
— Ca. au molns, c’est bien, voila de la poesie ! — lance Catulle Mendes, en tapant sur son chapeau en guise d’applaudissement.
Bas, pour sa compagne, il ajoute :
— Ce n’est pas de lui, c’est de Dierx.
Enfin, on delivre le patient, qui descend de son pilori. Des mains s’agrippent aux siennes, on lui murmure des mots d’admiration. On le questionne, on s’inquiete de son passe, des sources de son inspiration. II balbutie, trop faible pour engager des controverses. II n’a plus qu’une idee : manger.
Dans la salle d ’entree il rejoint Trombert, et l’implore :
— Rendez-moi le service de m’avancer mon cachet de demain.
Se prenant pour un Mecfene, Trombert lui glisse une piece de cent sous.
Ce soir-la, pour ses debuts, Jehan-Rictus avait, ainsi qu’il etait convenu, etale gratuitement son cceur et ses souffrances de vingt-cinq annees.
RICTUS