LE REVENANT
Le recueil des Soliloques du Pauvre ne devait se composer que lentement, piece par pifece, chacune de ses pieces exigeant des mois de travail, de corrections, de remaniements pour aboutir a la precision de l’expression, de l’image, a la puissance du mot juste, frappant dans sa simplicity.
La revelation de Jehan-Rictus aux Quad z' Arts, l’explosion de Mendes qui eut pu le couler et avait, au contraire, aide a son relief, l’emballement d’un groupe de lettres et la stupefaction des profanes entretenaient les conversations de la Butte, puis, francbissant les cenacles, descendaient apprendre a la Ville qu’un nouveau poete etait n£.
Apres avoir ete litteralement renverses par 1’audace d’Aristide Bruant, les gens se tenaient, aujourd’hui, sur la defensive. On les avait satures de langue verte au « Mirliton ». Sincerement, ils ne croyaient pas qu’on put deborder de ce cadre, qu’il y eut place dans le monde pour un second poete argotique, et Bruant, beau, gueulard, dominateur, magnifique comedien, avait comble leur curiosite. L’effort etait a reprendre, d’autant plus penible que Jehan-Rictus, avec ses cinq
francs par jour, avait a retrouver sa sante perdue, a se vetir, s’ahmenter et a se presenter, le soir, de telle sorte que Trornbert ne put etre accuse de laisser jeuner ses pensionnalres.
Tout au plus s’autorisait-il a leur mettre lepee dans les reins et a houspiller Jehan-Rictus.
— Ah ! <pa, quand nous le sortez-vous, votre futur poeme ? Les clients veulent de la variete, vous savez.
Cent sous par jour pour etre l’attraction, le«clou» d’un cabaret ! Jehan-Rictus a resolu le probleme de ses soins et de sa subsistance. Entre des repas sommaires, il se gorge de cafe et d’huile de foie de morue. Stimule par ce regime, il ne bronche plus de sa table, ecrit, rature, supprime, rebatit, puise dans le chaos de ses souvenirs, parmi ses degouts, ses illusions salies par la vie, ses revoltes justifiees.
En fevrier 1897, il a acheve le Revenant, dans lequel il sera contraint de faire des coupes, la longueur du poeme depassant par trop les recitations courantes, ces recitations qui sont pour lui le pain quotidien, et dont les regies ont ete etablies par des limonadiers !
Mais n’en a-t-il pas ete toujours de meme ? Le genie a l’habitude de se heurter aux barneres dresgees par les ignorants, les mufles et les mercantis. Ce n’est pas seulement aux portes du Louvre legendaire que la betise armee monte la garde. Afin d’entraver, d’aveugler la creature d’election qu’une etoile dirige, les hommes parviennent a construire des murs, une voute qui 1’emprisonnent, 1’amputent de sa Lumiere.
Jehan-Rictus ne se sent pas encore assez maitre de sa destinee pour se derober au code des guinguettes artistiques, surtout a la veille d’experimenter un sujet
de I’audace du ReVenant, qui risque de blesser l’orthodoxie d’une partie du public, d’atteindre des Mendes d une autre religion, disposes a crier au sacrilege parce qu’un poete montmartrois fait de Jesus reincame le motif de son soliloque et que, delaissant le latin rituel, c’est en argot, et avec un choix de vocables souvent empruntes a la p&gre, qu’il s’adresse au fils de Dieu.
Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
Si qu’y r’viendrait, l’Batard de l’Ange,
C’lui qui pus tard s’fit accrocher A trent’-trois berg’s, en plein’ jeunesse ?...
On connait Pexegese selon Jehan-Rictus : le Christ est redescendu sur terre, le Pauvre le rencontre, le prend a temoin des malheurs de I’humanite, lui depeint la banqueroute de son apostolat, lui rappelle sa mission qui est a recommencer, s’irrite de son mutisme, va jusqu’a l’invectiver, puis termine sur une interpretation sanglotee de la priebre :
Notre dab qu’on dit aux cieux...
II semble superflu, aujourd’hui, de raconter le Revenant. L’oeuvre est dans toutes les memoires. Les plus rebelles a la Beaute ont ete frappes par la thfese. Ne percevant pas la difficulte d’un art pousse aussi loin, ils en ont admis l’originalit^. Jehan-Rictus c’est, pour eux, le Revenant, Jehan-Rictus, c’est a leurs yeux, la deuxieme representation charnelle de Jesus. II s’exprime comme, sans doute, le ferait le Nazareen naturalise Parigot, artisan qui vivrait sur les hauteurs de Belleville, serait syndique, affilie a la C. G„ T.
et precKerait le communisme a ses frferes des faubourgs.
Car, n’est^ce pas ? la doctrine du Christ est a remettre en action, depuis que notre civilisation, notre progres l’ont pietinee, aneantie.
Ah ! comm* t’es pale !... ah ! comm’ t’es blanc, Sais-tu qu* t’as l air d’un Revenant,
Ou d’un clair de lune en tournee ?
constate le Pauvre devant 1'apparition. Et il s’apitoie :
Tu dois t’en aller d’la poitrine Ou ben... c’est ell* qui s’en va d’toi !
Deux epaves sont en presence, echouees du ciel ou du ruisseau. Elies sont a la meme image, profanee par le mepris des hommes. Du Dieu dedaigne est sorti le Pauvre, voue, lui aussi, aux outrages.
Quelle similitude persiste entre ces deux entites, et qui se prolongera jusqu’a la consommation des sifecles, puisque la Richesse doit rester incompatible avec le Christianisme, Jesus etant le Dieu des pauvres et etant ne dans une etable !
De telles verites 4lementaires, rappelees sous la forme pittoresque du langage populaire moderne, devaient forcement exasperer les jouisseurs, les chretiens sans charite et les catholiques opulents. Mais que faire contre la puissance d’une these, et de celleci : si Jesus revenait de nos jours ?... Et contre les pleurs qu’une telle supposition doit faire verser ?
On con9oit done la repercussion de la pensee, a la fois violente et idealiste, de Jehan-Rictus, son prolongement presque immediat, auquel Jules Lemaitre
consacre la presque totalite d’un de ses feuilletons des Debats.
Un poete est ne ! Certes ! Et qui ne se rattache a aucune ecole. Ni classique, ni parnassien, ni decadent, ni symboliste, ni « vers-Iibriste », simplement libre, exempt d influences ! Cet evenement tourne a l avenement. Membre du « Brasero nocturne », nommet-il le heros auquel il s’identifie, et il l’appelle encore un « bat-Ia-crfeve », un « fout-la-faim ». « Mezigue, un quasi bacbelier » dit-il de lui, reprenant, dans son esprit, l’aveu decourage de Rutebeuf :
Je ne suis pas ouvriers des mains
et etablissant sa parite de misere avec le poete cbez qui « sovent n’i a ne pain ne paste », et qui, apres avoir malmene Ies bommes combles de faveurs, de prebendes, implora la clemence divine :
Or pri a Dieu que il li plaise,
Ceste dolor, ceste mesaise.
Dechard perpetuel, dechet dune bourgeoisie qu’il refuse de reintegrer parce qu’il l’a trop vue, sondee, pesee, qu’elle lui leve le coeur, Jehan Rictus, . lui aussi, va a Jesus, supreme refuge. Us se comprennent.
Un soir qu’il dit son Revenant, Joan Lorrain est dans la salle, Jean Lorrain dont les Pall-Mall du Journal consacrent ou demantelent les reputations, et que d’infimes confreres congratulent dans 1’espoir d’une ligne de publicite !
« Pour que Jean Lorrain me cite, je suis pret a
tout ! » avouent des plumitifs du bar de la Kermesse et du restaurant de la Vache Enragee. Jehan-Rictus n’a pas envisage cet echange, ll n’a rien de commun avec les aruspices de « l’amour-qui-n’ose-pas-direson-nom ». Et lorsque Jean Lorrain, les yeux noyes d emotion, s’elance vers lui, lui arrache le manuscrit qu’il a du par moment consulter, et lui declare : « Accordez-moi de vous lire, seul, chez moi... Vous etes inegalable, je veux l’ecrire », il aurait tort de refrener sa joie.
L ’article de Jean Lorrain parut la semaine suivante. Aussitot Jehan-Rictus fut l’objet des conversations d’un million de lecteurs, en meme temps que le monde du Boulevard songeait, entre un vermouth sec et une absinthe gommee, a s’inquieter de son existence et a la vouloir celebree.
Jules Lemaitre et l’auteur de Monsieur de Phocas avaient agite une premiere cloche retentissante. Subitement, ce fut un carillon. Tout ce qui tenait une plume, et, en particulier, ceux qui s’arrogent de manier le fouet de le Critique, eurent a placer une chronique sur Jehan-Rictus. Le pauvre de toujours etait promu homme du jour, et, dans la Depeche de Toulouse, Laurent Tailhade n’attendait pas davantage pour ecrire :
« ... Les larmes de crocodile avec l’eau benite de cour lubrefient la question sociale en ses asperites, cependant que les prebendes juteuses, les gloires officielles, enguirlandent le bon coeur des philanthropes a la mode. Le mouchoir de Tartufe etanche leurs yeux apitoyes, pour la plus grande satisfaction des belles madames et des capitalistes bien peasants.
« Le poete Jehan-Rictus, dont les Soliloques obtiennent, cet hiver, un foudroyant succes, tend plus haut, vise un but meilleur.
« Comme un Dante de la Misere, il parcourt, l’un apr^s l’autre, les cercles execrables de la Famine, de la Detresse, de l’Abandon et de la Necessite. La Misere, cette Erinnye de la societe contemporaine, le guide parmi ces deserts et ces ronces dechirantes que nul, avant lui, n’avait si genereusement explores. »
Plus tard, le meme Tailhade, bien que mediocrement militariste, changera son fusil d’epaule. Le « divin laurier, 1’aube perennelle qui decorent le front du poete » ne seront plus qu’un bonnet de coton abandonne chez « des vieilles Madeleines », — metamorphose provoquee par le regret de 1’encense de ne pouvoir confier son porte-monnaie a l’encenseur. Mais, ga, c’est une autre histoire.
Celle du Revenant, que Jean Lorrain qualifiait « le plus beau poeme d ’argot et de douleur de ce temps », n’a pas fini de nous retenir.
Que le Pauvre, etique, barbu, le ventre vide, les jambes fauchees par une nuit passee a deambuler pour ne pas etre conduit au poste comme vagabond, que ce Pauvre, « long comme une larme », selon l’expression de Jules Lemaitre, se soit, a l’aube, « d’vant l’miroitant d’un marchand d’vins », pris pour le Christ, ce n’est qu’une trouvaille de pofete, essentielle au denouement. Mais, jusque la, nous avons l’homme en presence du spectre divin, et voila l’idee fondamentale, absolument neuve, dans notre litterature, dont il ne parait pas que Jehan-Rictus se soit encore affranchi,
puisqu’il se laisse apparenter a Villon, malgre que la comparaison ait deja beaucoup servi a propos d’ Aristide Bruant.
Or, si, par divers points, Jehan-Rictus rejoint les auteurs des XVa et XVle siecles, si Ton decouvre en lui parfois la plainte dolente d un Vdlon et parfois la geniale gauloiserie d’un Rabelais, si, remontant plus loin dans le passe, il trouve, au Xille si&cle, un frere de douleur dans l’admirable Rutebeuf, l’ensemble de son oeuvre presente un autre melange fait de douleur, de rire, de grotesque, de cynisme, de sarcasmes, de pleurs et de reves. Ce genre, evidemment, n’est pas de chez nous, et ne devons-nous pas remonter a Shakespeare pour en trouver l’exemple ? De me me pour l’idee du Revenant. Les sbires que le pauvre de Jehan-Rictus pourrait avoir a ses trousses, ou les etres traques qui l’accompagneraient dans son nocturne et sinistre cheminement ne verraient pas plus 1’apparition de Jesus que les . convives de Macbeth ne virent le spectre de Banco.
Impregne d’etudes greco-latines, le public lettre ne pense pas toujours a penetrer 1’esprit nordique, et parce qu’Eschyle, Sophocle, etc., n’ont pas recouru au Fantome, il neglige d’approfondir les conceptions terrifiantes des pays brumeux, puisqu’aussi bien c’est d’un Fran^ais, suppos4 Latin, qu’en l’occasion il se preoccupe.
Remarque non moins frappante : l’homme qui se parle durant tout un poeme, et, bientot, durant tout un livre, qui medite a haute voix, pour lui seul, le mystere de lame anonyme, ne rappelle-t-il pas Hamlet dans le cimeti&re d’Elseneur ? To be or not to be,
un des plus grands monologues de la litterature dramatique, se repercutant en 1’esprit createur de Jehan- Rictus ? Pourquoi pas ! Mais, s’il en est ainsi, Pinvention des Soliloques du Pauvre ne nous est plus une enigme, et le parallele, en s ’affirmant, nous ramene au Fran^ais suppose Latin, de tout a l’heure.
Forc^ment, la conception shakespearienne des Soliloques devait avoir une consequence prodigieuse. Qu il se rapporte au Pauvre ou a Jesus, le procede du spectre ne peut etre qu’hallucinant. Impossible aux plus incredules, aux plus fanfarons d’en sourire. Le Spectre vient a eux en confesseur implacable, il les oblige a etaler leurs crimes, leurs turpitudes, toute la boue qui croupit dans leur conscience. Car, qu’estce que le Spectre, dans Shakespeare, ou ailleurs, sinon, pour se servir du terme stendhalien, la « cristallisation » du Remords des individus coupables ou des societes corrompues ? C’est ce remords exteriorise qui constitue le spectre, ce sont les transes de l’individu qui l’animent, et c’est cela que Jehan- Rictus, obeissant a son ascendance celto-gaelique, — dont nous parlerons plus loin, — a exprime.
Personne, parmi les critiques qui ont parle de Jehan- Rictus des ses debuts n’a aper^u cela. Ni Jules Le~ maitre, ni Jean Lorrain, ni Laurent Tailhade, ni Leon Bloy, ni aucun autre. IIs ont ete troubles, emus, empoignes, mais ils n’ont pas su demeler la tradition et la source d’ou sortaient les Soliloques, ce qui les a maintenus dans la surprise du pouvoir extraordinaire de ces poemes sur les publics et sur les lecteurs. Alors, de guerre lasse, ils ont parle de Villon, ont cru decouvrir des ressemblances, une continuation.
Pourtant, s’il faut absolument etablir des connivences, comment ne pas reconnaitre qu il y a, dans Jehan-Rictus, moins d’influence villonienne que shakespearienne ? Seul, il y a peu de temps, Leon Daudet a discerne cette dermere similitude. De meme a-t-il compris que Jehan-Rictus n’a fait que projeter hors de lui le Pauvre, et Jesus empereur des Pauvres, que tout l’effort satanique de la civilisation mecanique et industrielle — cette emanation de Satan — tente de proscrire.
Jehan-Rictus ! On se le represente « enfant pale eclos dans les faubourgs », puis adolescent monte en graine, trainant ses illusions et ses chagrins dans les impasses ou grouille une population mercenaire. Mai eleve ?.. Non, pas eleve, et, devenu homme, moins declasse que non classe. Bref, un des produits caracteristiques du pave parisien. La realite dement cette fable, et nous y reviendrons. Il s’agit, pour le moment, d’attester 1’empreinte gaelique chez l’auteur des Soliloques du Pauvre.
D’abord Jehan-Rictus n’est pas ne a Paris, mais a Boulogne-sur-mer. Il se nomme Gabriel Randon, plus exactement Randon de Saint-Amand, descend d’un marechal d’Empire. Mais Randon est le nom de sa mere. Son p£re ?.. Relisons ce qu’il en ecrit dans Fil-de-Fer 1, le dechirant roman d’une enfance qui — ce n’est plus un secret — fut la sienne :
« Le pere de « Fil-de-Fer » est un bon geant a belles moustaches.