Louis Michaud, editeur
« II a Fair « comme il faut », « distingue », et il est petri de prejuges et de manigances.
« Il vit generalement a Londres, ou il a ses interets, ses amis, ses habitudes. »
C’est en Angleterre que se passent les premieres annees de Gabriel. Il parle d’allees et venues entre Douvres et Boulogne. Il se souvient :
« On voit un port, des docks, des mats, des cordages... au loin des flots jaunes.
« Un matelot s’empare de « Fil-de-Fer », le met sous son bras comme un tonnelet de gin ».
Il garde pour V Angleterre un amour issu des douceurs, des caresses qui lui furent prodiguees, et qu’il n’eut que la. Il attribue la force d ’Albion a son culte de l’Enfant et a ses methodes d ’education.
« En Angleterre, l’Enfant est respecte passionement, ingenieusement aime, eduque et soigne.
« On se met k la portee de son intelligence, on cultive sa sensibilite et la purete de son corps et de son coeur, sans pour cela se departir d’une fermete attentive qui communique tot a l’enfant le sentiment de sa respcnsabilite.
« Son imagination est flattee sans cesse par des spectacles gracieux : des fetes continuelles a lui consacrees, et sa memoire est eveillee et nourrie de notions concretes, simples, comprehensibles, poetiques et tendres, au lieu des abstractions et des formules pedantes dont on abreuve et cretimse, en France, fillettes et garfons. »
A derouler ses impressions du jeune age, il exalte, dans sa pauvrete presente, le pays qui lui permit de gouter a la vie normale, qui fut pour lui fugitive :
« Ah ! la royale, la confortable, l’accueillante Angleterre oil, si long que soit un gar<pon, il mange de si bons gat aux, (des pates aux fruits ou a la viande, des tartes a la rhubarbe ou aux groseilles), oil il boit, au lieu de la soupe « donnee tous les jours que Dieu fasse », du si bon the, a la creme, ou , a Christmas, on confectionne de si enormes, de s savoreux plums-puddings, qui accompagnent (encore une fete pour l’Enfance) le sapin familial, le Christmas-tree, dont toutes les branches sont chargees de babioles et de bougies allumees.
« ... Ah ! la charmante, la joyeuse, la virginale, la spirituelle Angleterre avec ses belles et suaves jeunes filles aux yeux bleus, aux cheveux blonds ou roux, au teint frais, qui les fait ressembler a des grandes roses, ses jeunes filles, oh ! mon Dieu ! qui parlent une langue musicale et douce a l’oreille, comme un gazouillis d’oiseau le matin dans l’aubepine...
« ... Une langue dans laquelle un baiser s’appelle « a kiss », une peine « a sorrow », une langue enfin dans laquelle on traitait l’infortune, le rebute, le craintif et vilipende ' « Fil-de-Fer » de my darling et de my dear little franchy.
Tendresses, gateries de Tautre cote du Detroit, ou reside le bon geant aux belles moustaches ; en France, les criailleries, lorgueilleuse sottise, les perpetuelles taloches d’une maratre. En sa jeune jugeotte il n’hesite pas a se choisir une patrie. La patrie, c’est ou le coeur se plait, ou Ton se sent des racines, d’ou Ton part avec une sensation de proscription, ou tout vous ramene mentalement.
Ecolier, Gabriel Randon ne partagera pas l’animcsite de ses camarades contre l’ennemie seculaire. Charge, ccmme eux, de gloire fran^aise, debitee par des historiens a oeilleres et commentee par des cuis-
tres, il lui est impossible d’en faire usage au detriment de la nation voisine qu’il s’entete a venerer.
Des qu’il peut lire a sa guise, s’efforcer de corriger son instruction laissee en plan, de la completer, c’est vers les ouvrages traitant de la litterature que sa curiosite le portera, et apres s’etre, sans aide, donne la peine d’apprendre ce que furent les ecrivains de l’antiquite, puis ceux du moyen-age, il en arrive a l’ceuvre de Shakespeare ou son instinct, ses tendances decouvrent la plus complete beaute.
Et Shakespeare est Anglais ! Et Shakespeare a du, lui aussi, en ses annees pueriles, se regaler de savoureux plums-puddings, tendre ses mains d’enfantelet aux babioles du Christmas-tree ! Ah ! la musique des souvenirs, apaisante et berceuse ! Les affections qui s’etablissent dans son harmonie ! Et, un jour, Dickens surviendra pour reveler au battu, moleste, mal nippe, mal nourri, mal compris Gabriel le martyre de David Copperfield.
Mais qu’on n’accuse pas Jehan-Rictus d’avoir emprunte 1’idee de Fd-ce-Fer a Dickens, pas plus que celle du Revenant a Shakespeare, ou alors il conviendrait, dans le premier cas, d’incriminer egalement Jules Valles pour YEnfant, Alphonse Daudet pour Jack, et quelques autres romanciers qui n’ont pas manque d ’exploiter certaines existences tragiques d&s leur commencement.
La Bruyere pretendait : « Tout est dit et Ton vient trop tard, depuis sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent ». De meme, tout est fait, et nous sommes astreints aux repetitions. Eh bien, Jehan-Rictus nous prouve, de plusieurs manures que nous etudie-
rons par la suite, qu’il y avait, a notre epoque, et sur elle, dies choses a dire, et dans une langue exacte parce qu’elle serait populaire.
Un trait de genie voulut que ce fut au spectre du Christ qu’il parlat tout au long de son poeme le plus significatif. L’effet en prenait une ampleur saisissante, car ce fantome intervenu — celui du fils de Dieu ! — faisait aussitot son office de fantome, a savoir de susciter, chez les individus, le remords de leurs ignominies.
II est rare que le Pauvre ait la parole, et ceux qui, dans une democratic, la prennent en son nom le trahissent par leur maniere de vivre. On se sert de lui sans qu’il en tire aucun profit, sauf, si toute ironie n’est pas morte en lui, de rire de ses avocats, verbeux, bien nourris, largement abreuves et friands de divertissements multiples. Que l’electeur ignare ou aveugle compte sur de tels representants n’empeche pas le Pauvre qui raisonne de les mepriser. II a sa detresse, ils ont leurs appetits et leurs mensonges. La mission du Revenant est devaluer les plaintes de l’un par rapport a la somme de plaisirs des autres, et, en consequence, de flageller la cohorte des pharisiens.
Et dzimm et bourn ! la Bienfaisance Bat l’tambour su’ les Ventres creux !
remarque le vagabond du soliloque YHiver.
II convenait a Jesus d’interdire cette chamade, et de surgir pour personnifier le Reproche, lui, le Pauvre des Pauvres qui donna son « necessaire » : sa vie, alors
que les riches les plus charitables ne donnent jamais que leur superflu.
« Si qu’y r’viendrait »
Lui et sa gueul’ de Desole !
Par Jehan-Rictus il est revenu, afin que le Pauvre laisse crever, se vider son cceur devant lui, afin que, faute d’attendrir les hommes, le Pauvre ait la consolation d’apitoyer Dieu, pour qu’il dise a ce Dieu :
— Pleur’ ! Pleure encor, pleur’ lout’s tes resources (Comm’ pleur’ le gas qui n’peut payer Son enterr’ment ou son loyer),
Qu’tes trous a voir d’vienn’nt deux gross’s sources Et qu’ 1’ Uni vers en soy’ noy£ !
RICTUS