‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 5 sur 21 · L’ACCUEIL DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

L’ACCUEIL DE LA CRITIQUE

Par leur formation intellectuelle et leur fa<pon de vivre a Paris, les Critiques, a part quelques exceptions, ignorent la population grouillante des faubourgs, ou ne s en instruisent qu a travers les volumes d’Eugene Sue, les Miserables d’Hugo, les feuilletons4 d une quantite de detectives de l’encrier, ou ces etudes des mceurs des bas-fonds qui ne signifient pas toujours que leurs auteurs aient explore plus loin que la rubrique des « faits-divers » de leur journal du matin.

A un moment ou son souci n etait pas de se documentor en vue d’un travail littdraire, mais d’essayer de gagner son pain, Jehan-Rictus a et4 mele au vrai peuple, qu’il a aime, et il a frole la pegre, qu’il a innocentee, en raison de sa propre execration des castes bourgeoises resolument sourdes aux appels des desempares.

Partageant la misere des ouvriers de cette epoque et les haines des reprouves, il devait arriver a penser en eux, et comme eux. Des lors, quoi de plus normal qu’il empruntat leur langage, d’autant plus qu’il y decouvrait, avec les mots qui font image, un rythme surprenant.

? A condition qu’il ne soit pas desaxe par le tohubohu des meetings, l’eloquence boursouflee des tribuns et la politique qui se perpetre chez les marchands de vins, l’ouvrier de Paris est une sorte de logicien. Les echos de tous les mondes viennent a lui, tandis que ses aventures particulieres ne franchissent pas les limites de son quartier. D’ou sa superiorite dans le domaine des deductions. 11 compare, juge, tranche a son aise. C’est sa revanche, inoffensive jusqua ce que la rage lui monte aux dents.

Que, par une succession de deboires, de chutes, de maledictions, un etre, plus cultive qu’il ne 1 est, le choisisse comme compagnon, c’est, pour celui-ci, une suite d’emerveillements dans la rencontre d un discernement et d une bonte qu’il croyait bannis de la terre.

L’auteur des Soliloques du Pauvre fut ce compagnon. Nous voila au point de depart de son etude. II ecoutera l’homme du peuple, ne sera pas loin de l’admirer, sans se departir toutefois du role d’auditeur, de spectateur que sa race lui impose, a son insu d’ailleurs. II garde son atavisme, l’empreinte d une education premiere, un heritage d’aristocratie qui l’isolent et font de lui un pauvre doublement defavorise. Lance dans la tourmente, ce pauvre sera le revoke des Soli loques, ni gueux, ni mendiant, plutot un vagabondgentilhomme.

Or qui, dans une democratic, est le Pauvre, sinon 1’artiste et le poete ? Ce dernier, quand il fut grand, ne dut-il pas trop souvent errer, vagabonder ? S ’il faut s’en rapporter a la legende, Homere chantait ses poemes en rodant dans les villages de 1’Hellade. Sans

remonter a l’antiquite, est-ce que Dante, ruine, proscrit, n’avait pas a chercher en Italie une pierre ou reposer sa tete, Ie Tasse ne fut-il pas sans cesse pourchasse, et Villon traque, meprise, ne recitait-ii pas ses immortelles ballades dans les tavernes pleines de files et d’escholiers ?

Jehan-Rictus ne devait pas 4chapper k cette tradition, qui le laissait generalement sans domicile, avec les griff es de la faim aux entrailles, et qui amenerait le jaillissement le plus poignant de notre literature poetique, bien qu’un innocent rimailleur lui ait, un jour, declare :

— Tout ce que vous voudrez, mais ce que' vous fades, ce n’est pas de la literature.

Ce a quoi Jehan-Rictus repliqua :

— C’est peut-etre de la moutarde ou des pruneaux.

Ce point de vue d’un « taquineur de muse » ne differe que par la naivete du minutieux decorticage des analystes experts. Pour beaucoup de ces derniers 1’ceuvre de Jehan-Rictus est une chose qui ne ressortit pas a leur tribunal, lequel s’en tient aux lois, et en applique la rigueur a ceux qui les enfreignent. Ils ne vont pas jusqu’a opiner dans le sens des pruneaux et de la moutarde. Aprfes avoir ete choques par la forme et l’expression, ils preRrent feindre d’ignorer. A telle enseigne que, constituant une « Antho’ogie des Pontes d’aujourd’hui », Ad. van Bever et Paul Leautaud refusent aux po&mes de Jehan-Rictus l’honneur d’une citation. Pour eux, 1’auteur des So/iloques du Pauvre nest done pas un po£te.

II ne Ie sera pas davantage pour la competence

dun Paul Souday, valeureux defenseur des reputations etablies, facilement herisse devant une gloire inattendue, mais fretillant aupres d’une baronne dont le tortil s’adorne d un brin de plume, ou d un basbleu dote « d’une gentllle petite tete d’oreiller ».

Tout de meme, mettons-nous a la place de ces censeurs professionnels. Presque tous sont venus de leur province, deja charges de diplomes, pour en conquerir encore dans les Facultes. 11s etaient travailleurs et ambitieux ; aux heures de cours succedaient les veilles sur des livres qu’il fallait connaitre et des theses qu’il fallait preparer. Leur fortune ne leur permettait pas toujours de se meler a la societe mondaine, leurs promenades ne depassaient guere les limites du Quartier Latin, et le Paris qui les passionnait etait celui des Musees et des Bibliotheques. Tout cela demeurant a leur louange.

Seulement s’ils ont vu, frole, frequente les Parisiens et les Parisiennes qui louvoient dans ces memes regions, si leur souci de se distraire a trouve sa satisfaction dans les brasseries ou ils rejoignaient des camarades, les cenacles de la rive gauche ou jeunes lettres, artistes riches d’illusions, esthetes d’hier et de demain ne font jamais que perpetuer le monde de Murger, ils n’ont pas approche le Parisien et la Parisienne du Montmartre qui n’est pas celui des boites de nuit, de Belleville et de Menilmontant, done ils n’ont pu observer que ces citadins parlent une langue vivante, a l’aide de laquelle ils gouaillent leur destin, une langue magnifique, pleine de couleur, de blague et de poesie, une langue enfin qui n’a rien de commun avec 1’argot, vocabulaire secret des mal-

faiteurs, employe par Victor Hugo dans les Miserable s et par Balzac dans Splendeurs et Miseres des Courti sanes, vocabulaire qui disparut avec les bagnes de Brest et de Toulon et que, par jeu linguistique, Jean Ricbepin devait reprendre pour sa Chanson des Gueux.

Vraiment cette langue vivante, populaire, qui ajoute au pittoresque des faubourgs parisiens, n’a rien a voir avec l’argot romantique. Si elle contient des termes qui ont sumage de 1’ancien idiome des voleurs, tirelaine et bagnards, ce n’est qu’en nombre infime, compare a la contribution que lui apporterent les chemins de fer, la grande industrie, le developpement des armees permanentes, les expeditions coloniales et, plus pres de nous, la guerre 1914-1918.

Mais ce ne sont pas la des considerations auxquelles s’arretent les anciens laureats des concours generaux, et le respect qu’ils ont de leurs parchemins leur defend de decouvrir, en marge de la syntaxe, un fran^ais ind6pendant, baroque et colore. D’ou ISpithete d’argot qu’ils decernent a tout ce qui rompt avec la grammaire, les encyclopedies, les racines grecques et latines, le beau-parler national des sorbonnes et des academies.

De temps en temps, un ecrivain, ne a Paris, qui, encore adolescent, fut attire par les divers aspects de la ville et tint a la parcourir jusque dans ses quartiers perdus, sera frappe par ce qu’elle recele d’originalite dans ses habitudes, ses moaurs et ses locutions, et en concevra une variete de jugement si personnels qu’elle stupefiera parfois ses admirateurs.

Tel est le cas d un Leon Daudet, par exemple, qui, lui* a vu, ecoute, discerne ce qu’il y a d’heroique, de cruel, de genereux dans le populo parisien, ce populo

parmi lequel trima, peina le futur Jehan-Rictus, avant d’etre emerveille de la richesse de pensee, d’expression, de logique inattendue de ces simples, qui ne le sont pas d’esprit.

Peu a peu, il subit leur emprise, s’explique leurs ressentiments et leurs exaltations, se laisse prendre au rythme, a la couleur de leur langage. Et un beau jour, muri a la dure ecole du travail et de la misere populaires, il decide de fixer, en poete, l’energie, le pathetique et le comique de la langue faubourienne, d’en faire le monument litteraire qui sera les Soliloques du Pauvre.

La revelation, nous l’avons dit, eut un effet de catapulte que signalerent plusieurs mandarins de la Presse. Mais l’homme ne se voue pas volontiers aux emotions fortes, et, apres la foudre, on soubaite un ciel clair. Avec I'Hiver, Impression de Promenade et le Revenant Jehan-Rictus a frappe un grand coup. Il vous a bouleverse, on l’a avoue, ecrit, c’est tres bien ainsi, et ?a doit lui suffire.

Se propose-t-il, par hasard, de poursuivre la gageure et, parvenu au Pinde par une route inconnue des ascensionnistes a l’alpenstock contourne en lyre, pretend-il y continuer ses demonstrations insolites ? Trois poemes que Ton qualifie d’argotiques font une mesure. Qu’il change a present d’exercice, qu’il rentre dans la peau de Gabriel Randon, lequel, on s’en souvient, pondait avec aisance des alexandrins.

Lorsque Je-han - Rictus va remercier Jules Lemaitre de lui avoir consacre un feuilleton, il enregistre, avec etonnement, cette phrase de l’Aristarque des Debats :

— Promettez-moi de faire, dor^navant, des vers comme tout le monde.

Meme conseil du cote de Jean Lorrain, qui lui decoche :

— Mon article vous a lance, j’en suis heureux. Profitez-en pour nous prouver que vous pouvez etre un poete comme ies autres.

A-t-il bien entendu ? Que Jules Lemaitre, ancien universitaire, actuellement en flirt avec l’aristocratie, commensal des duchesses, et qui se prepare un fauteuil d’academicien, ne tienne pas a patronner trop longtemps le porte-parole d’un purotin, dechard luimeme, cela est admissible. Mais Jean Lorrain, mieux informe des moeurs des faubourgs, Jean Lorrain a qui Ton attribue cette boutade : « Moi ? Je ne connais pas le peuple ?... Si on peut dire ! Je couche avec !... »

C’est pourtant ainsi, Jean Lorrain adjura Jehan- Rictus de rentrer dans le droit chemin parnassien, de cesser de frequenter les pauvres heres et de leur preter, en leur langue, ses images !

— Faire des vers comme tout le monde, etre un poete comme Ies autres ! — se dit Jehan-Rictus. Veulent-ils done me condamner a n’ecrire que des turlupinades ?

— C’est promis ? a insiste le premier.

— C’est convenu ? s’est enquis le second.

Doit-il balbutier, k la maniere d’un enfant pris en

faute : « A l’avenir, je serai sage. Je m’y engage. »

C’est, a peu de chose pr&s, sa reponse. II n’a encore ni argent, ni linge, ni domicile stable. On ne convainct pas ses detracteurs dans de telles conditions. Et il promet, et il parait se ranger a leurs conseils, puisqu’il ne peut les payer que de cette monnaie bienseante.

Sorti de leur confortable cabinet de travail, il s’encolere contre sa fourberie. Pourquoi n’a-t-il pas riposte : « Que croyez-vous qu’il restera de votre ceuvre, vous l’auteur du Depute Leveau, et vous dont les cbroniques etincelantes auront vecu l’espace d’un matin ? Immortel et tout de meme ephemere sous une coupole, ou celebre sur la Riviera, vous n’aurez rien fait, ni rien construit que la posterite preservera. Ne croyez-vous pas que les « fins lettres » sont en trop grand nombre dans la society contemporaine et que point n’est besoin d’etre passe par tant decoles pour depeindre la vie, qui n’est, certes, pas un roman ?

Esprit de l’escalier, esprit des desherites de son espece ! Parler 'naut, tenir tete quand on porte un vetement elime, des chaussures crevees, que, depuis des annees et des annees, on n’a pas une seule fois mange a sa faim, et que, tare supplemental, on n’a pas perdu le sens de la bonne education !

Alors, il grommelle :

— Qu’ils me reexpedient au ruisseau si ?a leur chante. Rien n’empechera que j’aie raison.

Ce n’est pas l’avis de Remy de Gourmont qui, dans le Livre des Masques l’exhorte a ne pas donner suite a ses essais en langue argotique ; ni celui de Leon Bloy, encore esclave des prejuges litteraires, qui, pour l’instant, le denomme « le rossignol a langue pourrie », epith&te qu’il rachetera plus tard par un chapitre magistral des Demieres Colonnes de I’Eplise , et en s’accusant « d’intuition bovine et de discernement tardigrade ».

En verite, ce n’est, leblouissement initial oubli4, 1 avis de personne, sauf peut-etre de Gauguin, ce fou

de genie trop epris de la couleur pour etre insensible a la clarte projetee par les Soliloques du Pauvre.

Et pourtant, ayant oui les divers encouragements des maitres, Jehan-Rictus pense en Villon :

Travail, mes lubres sentemens Aguses comme pelotes M ouvrist plus que tous les « Commens » D’Averroes sur Aristote.

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