‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 6 sur 21 · L’EDIFI CATION D’UNE (EUVRE · texte numérisé non relu

L’EDIFI CATION D’UNE (EUVRE

- Ils sont petris d’intentions que je veux croire excellentes, — se dit encore Jehan-Rictus en se rememorant les opinions verbales et ecrites de ses juges. — Tout de meme, ce n’est pas uniquement pour eux que j’ai con^u et developpe l’idee des Soliloques du Pauvre. Ou je me trompe, ou le grand public sera pour moi. Or, je ne me trompe pas, et le grand public n’est pas compose de censeurs professionnels et de bourgeois qui croient s’encanailler en gnmpant ecouter, le soir, en guise de digestif, les poetes et chansonniers montmartrois. Les paroles s’envolent... Et aussi les feuilles ou un seul poeme est imprime. Les livres demeurent. Je me dois de poursuivre mon oeuvre, de parachever mes ebauches, d avoir la matiere d’un volume. Allons, continuons de realiser un miracle : de subsister dans les conditions qui me sont coutumieres, tachons de ne pas nous faire expulser, une fois de plus, de notre abri precaire, travaillons, travaillons !

Afin d’en avoir la possibilite en assurant sa pature, il va demander a Trombert une augmentation simplement equitable. Les articles de Jules Lemaitre et de Jean Lorrain n’ont-ils pas, en repandant le nom de Jehan-Rictus, fait aux Quat z Arts une publicite

colossale ? Tout Paris est monte au cabaret du boulevard de Clichy et, la mode s’en melant, continue d’y frequenter. Au point qu’en quelques mois Trombert, qui n’etait que gerant, achete le fonds.

— L’experience est concluante, ne trouvez-vous pas ? — declare Jehan-Rictus a ce nouveau proprietaire.

— Je nous en felicite, — lui repond Trombert.

Mentalement Jehan-Rictus se marque un point, et,

sans tergiverser, prend la taureau par les comes, c’est-a-dire le gros tenancier par son porte-monnaie.

— J’ai du succ£s, je renouvelle votre clientele. A present, il me plairait de m’alimenter, de me nipper. Cher monsieur Trombert, le cachet que vous m’octroyez est derisoire.

— II etait de debut.

— C’est le mot juste.'

— Quelles sont vos pretentions ? — s’informe Trombert.

— Que vous doubliez mes cent sous.

Le cabaretier l&ve le3 bras au ciel, puis abat ses poings sur le comptoir, d’oh un cliquetis de faiences et de cristalleries.

— Tous pareils ! — braille-t-il. — Je ne les ai pas plutot imposes qu’ils cherchent a metrangler.

Jehan-Rictus, qui ne s’est jamais pris pour un criminel, contemple l’immediate fureur d’un commer- ?ant menace dans ses benefices.

— Je suis un limonadier, et je ne suis pas Cresus, — poursuit Trombert. — Si je vous ecoutais, tous, tant que vous etes, je finirais sur la paille, comme un chien... Ah ! les poetes ! On les suppose dans les nuagcs.

Ouiche I I Is sont en arret devant nos coffres-forts.

Un peu radouci, il ajoute :

— Si encore vous &iez raisonnable !... Mais, non, le double, il vous faut le double !... Vous allez fort.

Comme son solliciteur se tient coi, il esquisse un geste de prodigality, et expectore :

— Tenez, je suis bon prince... Voulez-vous sept francs cinquante ?

Mon Dieu que les pontes sont done difficiles a satisfaire ! Voila Jehan-Rictus qui se derobe, non seulement a une generosite de cinquante sous, mais encore au gagne-pain quotidien, et cela quand il a plus que jamais besoin dun semblant de tranquillite materielle !

— Tout bien reflechi, je l’ai assez vu votre cabaret, — • lance-t-il a Trombert.

Et il s’esquive aprfes un salut courtois :

— Cher directeur, j’ai l’bonneur de vous remer-

cier.

Il est a peine dehors que son imprevoyance Iui apparait. Dinera-t-il, ne dinera-t-il pas ? Remontera-t-il la fetide rue Coustou pour aboutir au 59 de la rue Lepic, ou il loge depuis quelques mois, et, la, se recamper au travail, avec la perspective de revivre les horribles jours qui composent son passe ? Il hesite sur sa direction. Droite ? Gauche ?... La-haut, a droite : sa table, sa plume, ses documents, ses brouillons, son papier qui s’epuise et dont il lui faudra reconstituer — avec quoi ? — la provision. Il a peur de la souff ranee qui fut trop longtemps sa compagne. Rentrer aux Quat ” z Arts, penaud, et s’amender devant le patron : « Ne men veuillez pas de mon coup dc tete. Assurement, deux

francs cinquante, c’est une somme et, pour vous, un sacrifice. Peut-etre cela vous obligera-t-il a hypothequer votre maisonnette des environs de Paris, a reduire vos plantations de salades, a alleger vos gueuletons... Quel coquin je suis ! Je voulais, en effet, vous etrangler. Excusez-moi, monsieur Trombert, et mettez que je n’ai rien dit. »

Cette solution le re volte. La misere n’a pas tue tout orgueil en lui, c’est meme le contraire, et ses haines sont de la fierte refoulee. Mais allez done vous targuer de fierte avec des hardes que refuserait un fripier et une maigreur a rendre jalouse la Camarde ! Mieux vaut debrider sa haine qui, elle au moins. sera comprise.

En vue de la rue Lepic, il fait demi-tour, cingle vers le cote sud du boulevard de Clichy, prend la rue Pigalle et, apres quelques pas rue de Douai, penetre au Chat Noir, ou, a cette heure diume, le suisse de parodie, sa hallebarde remisee, pousse, d un balai nonchalant, les bouts de cigares et de cigarettes qui, depuis la veille, jonchent le plancher de la salle moyen-ageuse.

Tout decor a son envers. Qui reconnaitrait dans ce balayeur de megots le garde d’apparat, et dans les hommes en bras de chemise, sale d’ailleurs, qui fourbissent, lavent, epoussetent, les academiciens charges de servir, sous le nom d’hydromel, une biere que les spectateurs sont condamnes a ingurgiter ? Rodolphe Salis, gentilhomme entre neuf heures et minuit, lorsqu’il s’agit de traiter les clients de messeigneurs et gentes dames, n’est-il pas lui-meme, e’est-a-dire un cynique exploiteur de la badauderie, des que cesse la representation ? Depose, comme la hallebarde du

suisse, le beau parler de Ronsard ! Les mots gras trouvent, a tout propos, leur emploi. Nulle part plus qu a Montmartre on ne s’entraine a apostropher les manes de Wellington.

— Tiens, Jehan-Rictus ! — s eerie Sails en voyant vemr a lui l’interminable silhouette... — Quel bon vent ?...

Tenu par sa profession d’etre au courant du mouvement des cabarets artistiques, et un phenom&ne lui ayant ete sigmle, il n’a pas manque d’aller passer quelques instants aux Quat’ z Arts. Sur-le-champ, il a jauge la valeur marchande de 1’auteur des Soliloques du Pauvre, de sorte que, lorsque celui-ci lui demande si, par hasard, il n’y aurait pas une place, au Chat Noir, pour un poete, il se retient de lui repondre : « Je vous attendais », ce qui le mettrait en etat d’inferiorite pour les negociations. IIs n’en tombent pas moins d’accord, au prix que Trombert qualifiait d’etranglement. On arrose d’un « galopin-blonde » le contrat verbal, et Jehan-Rictus peut bientot regrimper la Butte et son sixieme etage, le cceur allege. Chez lui, il se barricade, s’attele a ses broudlons ; son travail est maintenant preserve et l’espe ranee dore sa mansarde.

Durant son engagement au Chat Noir, oil son succes l a suivi, e’est la quietude, l’imagination liberee du souci vital et enfin, a trente ans, le mirage d’un avenir reparateur. Aura-t-il assez souffert, assez pati, assez cache ses detresses ! Il voudrait n’avoir plus de memoire tant Invocation de sa jeunesse torturee empoisonne, a certains moments, ses joies encore fragiles. Mais son destin exige qu’il n’oublie rien, qu’il retrouve le gout

RICTUS

de ses amertumes, puisque son oeuvre est etayee de toutes les croix qu’il a portees.

D’autres, plus privilegies, ont le droit, un jour, de faire table rase du passe, de s ebattre dans la felicite acquise ou survenue. Lui, pas. II a ete trop pauvre, il a trop longtemps vecu aux abois pour ne pas penser et s’exprimer a travers la douleur humaine, pour echapper h cet apostolat.

Au fur et a mesure qu’il acheve ses pofemes, il les dit, le soir, de cette voix sourde, dechirante et vengeresse qui rendra son imitation impossible. La trilogie : Songe-Mensonge, Espoir, Deception, presente une confession qu’il n’avait pas encore osee : l’obsession de l’amour cbez le loqueteux banni des desirs feminins.

Ob ! d’la sante... eun’ bonne haleine !

D’la peau jeun’... des bras de fraicheur.

Et su’ tout 9a coucher ma peine...

Il y reviendra par la suite, hant£ de la frenesie d’aimer, avide de se fondre dans une tendresse bienfaisante, indulgente, un peu maternelle.

Voui, j’suis un typ’, moi, j’en ai d’bonnes ;

Quand les aut’s y sont dans leurs lits,

Bibi y trimballe eun’ Madone :

Notre-Dame des Demolis !

Il nous la decrit :

Qui c’est ? J’sais pa1, mais alle est belle,

A s’Lve en moi en Lun’ d’Ete,

Alle est po-tee en sentinelle

Comme un flambeau, comme eun’ ciarte.

Ses reves se deroulent, il penpoit l’annonce du plaisir : « Ej’ m’cogn’rai p’tet’ dans son baiser », et que l’lnconnue l’enveloppera de douceur berceuse.

N’te tracass’ pas, va... dors, mon gosse !

Dodo, mon chagrin... mon noune...

Et puis, tout a coup, l’epouvante de Celle qu’il prenait pour tutelaire.

Ah ! quand c’est que j’y parviendrai

A la Mason de Son Sourire ?

se disait l’Extenue, le Grelottant.

Une lueur inaccoutumee dirigeait sa volonte d’etre heureux, ne fut-ce qu’un jour, qu’une nuit. Ballotte, chavire, epave de chair, coeur a la derive, il atteignait — 6 prodige ! — le havre des amours dedaignees, bafouees, perdues ; une creature de commiseration marchait a sa rencontre... Il va s elancer, se refugier dans sa bonte... Insense ! Peut-il y avoir pour lui des mains donatrices ? Peut-on l’accueillir d’un geste de protection ? Il s’arrache a son leurre, il croit comprendre, oui, il comprend :

. Cell’ que j’appelle

Ca s’rait-t’y pas la Femme en Noir Qu’est a coup sur la pus fidele ?

Vous savez ben... la Grande en Noir Qui tranch’ les tronch’s par ribambelles Et, dans les tas les pus rebelles,

Envoye son 1 ranchoir en coup d aile Pour fair’ du Silence et duSoir !

Ainsi se termine la trilogie, pour le traglque desarroi de l’eternel Abandonne, du Pauvre inapte a se changer en brute, afin de rendre, de meme maniere, la justice, du Pauvre d’autant plus miserable qu’il ressasse ses avanies et s’acharne a analyser le sortilege dont il ne s’exorcisera pas.

C’est, ensuite, l’achfevement du poeme en trois parties : Le Printemps. (I. — La Journee ; II. — Le Furtif et le Mysterieux ; III. — Priere).

Ohe ! ohe ! saison fleurie !

Comme y doit fair’ neuf en foret !

V’la 1’mois d’beaute, ohe Marie !

V’lk^Ttemps d’aimer, a c’qu’y parait !

Parfums, frondaisons, gazouillis... pour d’autres que le Pauvre des faubourgs, en qui le printemps met des ardeurs que Jehan-Rictus decrira un jour dans le Piege du Coeur populaire. Le Parisien purotin ne contemple que la caricature du renouveau, cbez Ies humains en quete d’idylles passageres ou amateurs de manifestations sportives, et chez les betes dont les

... mariag’s sont pas spir tuels

Bien qu’y s’consomm’nt dans un coup d’vent.

C’est le printemps de la grande ville, parodie de celui des champs : les romances goualees aux carrefours, une grappe de bias au frontal d’un cbeval de renfort, un brin de muguet a la boutonniere des calicots, le pot de geranium de Jenny l’ouvriere.

C’est aussi I appel de l’amour, la jeunesse paree de s ourires, les femmes avides de galanteries, de caresses,

de promesses. Le pauvre assiste a leurs maneges, envie les gars qu’emoustillent leurs agaceries, per$oit des bruits de baisers. L oeuvre de chair se prepare. Tout a 1 heure s’eloigneront, enlaces, ces hommes et ces femmes desaxes par une rencontre, puis brutalement unis, le temps d’un desir.

Dans limpcssibilite de gouter aux amours venales, d’approcher les belles filles tarifees, rien n’empecherait le Pauvre de tenter sa chance, d’affronter 1’aventure a tignasse brune ou blonde. Rien, oui, s’il etait le guenilleux habitue a ses loques, a sa crasse incrustee. Mais jamais notre Pauvre ne s’est accoutume a manquer de llnge, d’hygiene, et, de plus, il est victime d’une education detestable, puisqu’elle l’annihile quand l’instant serait favorable, peut-etre. Entrainer une femme, obtenir qu elle se donne lorsqu’on ne lui rendra rien en echange ! Les fleurs s’achetent. Ne pouvoir meme pas lui offrir le bouquet de violettes propose par une petite marchande ! Etre gueux, soit, mais mufle !...

Allons, mieux vaut refrener ses fringales, se passer de l’amour comme de toute gourmandise. Mais lorsque les autres mangent, ou qu’ils se saoulent de baisers, qui done vous empechera de crier famine a la face des etoiles, vers un infini oil regne un Dieu de Charite ?

Ces revokes, e’est l’ceuvre de Jehan-Rictus, e’est la substance fondamentale des Soliloques du Pauvre. « Aucun poete n’est plus douloureux que Jehan-Rictus, — ecrira Alphonse Seche 1. — Aucun non plus n’a souffert davantage. Souvent sa misere lui arrache de grands cris de col&re, mais il y a tant de pitie sous ses

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