‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 7 sur 21 · Les caracteres de la Pcesie contemporaine · texte numérisé non relu

Les caracteres de la Pcesie contemporaine

invectives, tant de pitie pour les autres et pour lui ! C’est cette pitie qui donne a ses satires un accent si etrange et si neuf, c’est elle encore qui fait de lui un reveur assoiffe d’amour tendre, »

Encore trois poemes : Solilcque du Chanteur Ambulant, — lamentation d un « artiste » des cours parisiennes a qui la concurrence philantrophique (?) de Nini Buffet ote son pain, — Epilogue qui, a propos des fetes en l’honneur de l’alliance russe et au lendemain de la visite sensationnelle de Nicolas II, fut, sous une forme caricaturale, une maniere de prevision. AH ! ce dialogue entre les chefs des peuples soudain freres !

— J’vous donn’ la Lune, a n’peut s’defendre — Vous et’s ben bon... j’allais la prendre — Ca n’fait rien si j’peux vous aider !

Et on appell’ ca... une Alliance !

C’est vraiment un peu trop d’prudence Mais tout 1’mond’ va gueulant en chceur :

— « Ah ! qu’il a bien cause ! Emp’reur ! »

Enfin la Farandole des Pauv s tits fan-fans, qu’il n’eut point pensee, qu’il n’eut point rimee si son enfance avait ete autre chose qu’un berceau de chagrins. Peines trop grandes pour un cceur en formation, deia l’enfant compare, flaire l’injustice, s’egare faute de bras ouverts a sa faiblesse, de flancs toujours tressaillants, empresses a le recueillir apres l’avoir con^u.

Toutes les gifles qui rougirent son triste petit visage, tous les coups qui tomberent sur ses maigres epaules, toutes les rebuffades, bousculades dont furent comblees

ses premieres annees lui ont laisse une sensibilite telle qu aguerri par la vie il palira au spectacle a’un enfant moleste. II ne possede pas ce don d’oubli qui permet de se rejouir completement au plaisir survenu. Quelle que soit sa gaite, elle remorque d’affreuses reminiscences, et il a bien fallu que les souvenirs de son jeune age transpercent dans un poeme sur les gosses quotidiennernent martyrises sans que la police s’en emeuve, et selon un systeme de puericulture ou altement baisers et taloches, preliminaires des cinglantes fessees.

« Ni les tigresses, ni les pantheres ne battent leurs petits, s’etonnera Fil-de-Fer. Est-ce done la une speciality feminine ? » « Amour d’une mere, amour que nul n’oublie », chanta Hugo pour ceux qui ne gardent pas les stigmates d’une methode bizarrement maternelle, et qui ne revivront pas, par le seul roman de Jehan- Riclus, Fil-de-Fer, les phases de leur bagne initial.

Il est des clameurs qui ne s’inventent pas. Si la venue au monde de Jehan-Rictus avait ete applaudie par le fameux cercle de famille, les pauv’s ’tits fan-fans de notre poete n’eussent pas eu ce soupir d’envie :

Que veine y z’ont les z’avortes !

Ce n est plus le to be or not to be shakespearien, e’est plus dechirant encore : le regret de ne pas avoir ete assassine dans l’ceuf. On n’eut rien su, rien vu du monde cruel, du monde qui commence par avoir la figure de vos deux createurs. Aussi la perspective de les rejoindre pour l’eternite, selon le dogme chretien, compl^te-t-elle I’angoisse de ces ames incertaines. Et ils decreteront, ces raisonneurs minuscules :

Car P’tit Jesus, y n’en faut pus Lui et son Pat’lin t ansparent Ousqu’on r’trouv’rait nos bons parents (On am’rait mieux r’venir d’son ciel Dans eun’ couveuse artificielle.)

Le manuscrit est pret a present. Jehan-Rictus en numerote les feuillets, en revise la presentation. Le voila le total de ses vingt-cinq annees de miseres, tant physiques que morales, de tout ce qui se formula dans l’inconscient ou le subconscient, de ce que martela sa miserable destinee !

II lui semble aujourd’hui que Pceuvre se tient, que ces poemes composent un ensemble digne d’interesser un marchand de papier noirci. II n’a plus qu’a se mettre en campagne, son manuscrit sous le bras. L’esperance le conduit.

Nous aliens voir ou elle le mene.

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