‹ Les soliloques du pauvre de Jehan-RictusChapitre 8 sur 21 · LA NAISSANCE D’UN LIVRE · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE D’UN LIVRE

Tout poete possede un peu de lame de Perrette et, en monnayant mentalement ses oeuvres, se voit metamorphose en marquis de Carabas. Les deboires de la plupart de ses confreres, vivants ou morts, lui sont autant d’exemple a ne pas suivre, et il decouvre en chacun le defaut qui mit dame Fortune en deroute. En marge de la liste des poetes maudits il note ses reflexions. L’alcool, les stupefiants, la maladie, les amours ridicules exphquent des defaites qu’un manque absolu de sens pratique tourna en catastrophes.

A travers sa misere, Jehan-Rictus etablissait des plans propies a joindre Futile a Fagreable et se combinait un avenir de gloire et de securite. De cette perspective, il retranchait resolument Fintermediaire-editeur, qui n’avait pas enrichi Baudelaire et qui, tout dernierement, n’avait prouve sa sollicitude envers Verlaine qu’en figurant sur les lettres de faire-part des humbles obseques du pauvre Lelian.

— L’homme de lettres meconnait sa puissance, — se repetait Jehan-Rictus. — Par lui vivent et prosp&rent les fabricants de papier, les imprimeurs, les brocheurs, les relieurs, les editeurs, les libraires. Qu’on le supprime

ct, immediatement, des corporations crevent de faim. Or, c’est lui seul qui moisit dans la d&che. Quelle sinistre ironie ! Eh bien, moi, je vais changer tout ca !

Le progres, la civilisation, les coutumes lui imposant certains concours, il n’avait raye de la nomenclature que 1 ’element-editeur.

— Son benefice, je l’empoche et, amsi, je quadruple le mien, — estima-t-il, enchante d’un coup de maitre appele a delivrer ses freres doues de l’esprit d’imitation.

— La sagesse parle par votre bouche, — s’ecria un individu devant qui il se livrait, par le verbe, a cette execution. — Seulement, voila, se numerotera-t-on dans votre escalier pour acheter votre bouquin et, de plus, l’heure sonnee de la douloureuse, et l’editeur occis par vos soins, comment paierez-vous votre papier et l’impression ?

Cette question paraissant embarrasser notre lyrique demolisseur, 1’autre 1’arracha a sa perplexite.

— Moi, j’ai une idee que je qualifierai de lumineuse. Ecoutez-moi. Etant donne qu’il est parmi vos admirateurs des gens susceptibles d’ouvrir leur porte-monnaie en faveur des belles-lettres, pourquoi ne les taperiezvous pas prematurement ?... Inutile de lever les yeux au plafond, il ne s’agit pas de faire figure de mendigot, mais d’ouvrir une souscription. On s’inscrit pour un exemplaire ordinaire donl nous fixerons le prix... a cinq francs, si vous voulez bien, sur papier ordinaire, et a vingt francs sur Japon. Afin d eviter toute crainte de supercherie, vous priez vos souscripteurs d’adresser directement leur galette a 1’imprimeur... Et j’en eonnais un, a Chateaudun, qui se poussera du col si vous le chargez de ce travail.

Jehan-Rictus ecoutait et sa mine refletait son ravissement. Quel chic type que cet inconnu, a present copain I II etait un envoye du ciel, ni plus ni moins, quelque chose dans le genre d’un eclusier du Pactole. Pour lui, jehan-Rictus, il ouvrirait les vannes, et le plus bel or, celui qui recompense le talent, repondrait par son tintant monologue aux dechirants Soliloques .

— Hein, qu’est-ce que vous en dites ? — s’enquiert le messager des dieux.

— Vous n’exageriez pas, c’est genial, — emet Jehan- Rictus dans son eblouissement.

Veau, vache, cochon, couvee... Le pot au lait tient encore sur la tete de Perrette, et le manuscrit dans les mains du poete.

— Vous voulez bien me le remettre ? — lui propose le miraculeux personnage. — Demain je suis appele a Chateaudun pour affaires. J ’engage des pourparlers avec l’emule de Gutenberg, il vous etablit un devis, et, aussitot, vous redigez votre circulaire.

— Je vous devrai plus que la vie, — lui affirme Jehan-Rictus en se dessaisissant du fruit de ses souffrances et de ses veilles.

Dans le semaine, il avait une lettre par laquelle l imprimeur dunois se declarait dispose a entreprendre la fabrication du volume une fois ses frais couverts, frais qui, d’apr&s ses calculs, se monteraient a six cents francs.

— Je n’ai plus qu a me decarcasser, — en conclut Jehan-Rictus qui, dedaignant le truchement du prospectus par trop commercial, ecrit, de sa meilleure plume, aux bibliophiles reputes, aux amateurs de poemes et a ses rares relations mondaines.

Des adhesions lui parviennent. On lui annonce l’envoi des mandats a Chateaudun. Un proselytisme s’etablit et, bientot, l’imprimeur l’avise qu’il est en possession d une somme suffisante et qu en consequence il attend de recevoir le manuscrit.

Recevoir le manuscrit ! Ah ! ga, est-il fou, ou etourdi, cet homme ? II y a bel age que ledit manuscrit est chez lui ! Oublie-t-il que 1’ami, le bon ami, le cher copain le lui porta au debut des negociations ? Quelle imprudence de melanger un recueil de feuilles volantes a la paperasserie d’une usine ! Qu’il se depeche de chercher dans ses armoires, ses tjroirs, et d’en extraire les Soliloques du Pauvre que les interesses brulent de posseder dans leur bibliotheque.

C’est ce qu’il s’empresse d’ecrire, et c’est ce qui lui vaut la visite du fonde de pouvoir de l’imprimeur.

— Votre ami nous a entretenu d un projet de publication, — lui dit ce representant, — mais il ne nous a rien laisse. Notre maison n’a pas pour habitude d’egarer les documents qu’on lui apporte.

Le poete sursaute. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Si c’est une plaisanterie, elle est lugubre. Mais, ou denicher l’excellent copain qui n’a jamais qu’un pied a Paris ? Il le relance en vain, le bombarde d’epitres desesperees, puis mena^antes. L’homme fait le mort, et avec tenacite, cependant que, deja, des souscripteurs ne taisent pas leur impatience.

Que faire contre un mort, ou un vivant volatilise ? On ne se bat pas avec des ombres, pas plus qu’avec des nuages.

— Heureusement que j’ai consent rnes brouillons ! — essaie de se consoler Jehan-Rictus.

II promet a l’imprimeur de tout retablir. Et, afin de perdre moins de temps, il lui enverra les po&mes au fur et a mesure de leur reconstitution. Ainsi on pourra commencer a composer.

Jours et nuits il s’attele a la besogne, se livre a des recherches parmi des bouts de papiers annotes, s’encolere de ne pas retrouver un vers qu’il modifia, un mot qui rempla^a celui qu’il a sous les yeux. Parfois un griftonnage le deroute, il senerve a le dechiffrer. Ce travail de Penelope tourne au rebus, au casse-tete chinois. Il se souvient d’avoir remanie ce passage, rendue plus concise cette expression, et il doit retrouver cela dans les brouillons qui bombent de nombreux cartons. Il lui faut les feuilleter un a un, les parcourir, les remettre en ordre. Que d’heures inutilement gachees !

Mais il arrive au bout de sa peine supplemental. Maintenant 1’imprimeur possede le manuscrit au complet. Il n’a plus qu’a attendre les premieres epreuves.

— Apres toutes celles que j’ai endurees, elles seront les bienvenues, — plaisante-t-il.

f Ce ne sont pas elles qui lui parviennent un matin, sous une enveloppe timbree de Chateaudun, mais une lettre par Iaquelle I’impnmeur s excuse, avec force circonlocutions, de ne pouvoir donner suite a leur entente. Sa maison est commanditee, dirigee par des catholiques, son personnel est « bien pensant », les Soliloques du Pauvre ont cboque leurs lecteurs. De l’avis unanime on ne saurait prendre la responsabilite de lancer un pared ouvrage.

« Dans ces conditions, nous nous appretons a retourner 1’argent aux acbeteurs » — , termine l’inopin^ moraliste.

Jehan-Rictus se demande s’il n’est pas en proie a un cauchemar, s’il a bien lu. Helas, il n a pas reve, le coup de massue n’etait pas une illusion, et il en demeure assomme.

Lorsqu’il s’est ressaisi, la catastrophe lui apparait avec ses r^sultats. De quel droit cet imbecile va-t-il rembourser les souscripteurs ? Quelle raison leur donnera-t-il, et quelle en sera la repercussion pour le poete mis ainsi au rang des pomographe3 et, qui plus est, soupconne de mauvaise foi ?

Il bondit h. sa table. « Il ne vous appartient pas de disposer de 1 ’argent verse pour mon livre et dont l’emploi me regarde, — ecrit-il a l’imprimeur. — Vous devez me le remettre avec mon manuscrit. Je suis seul responsable de mon oeuvre et de cet argent. »

Telle n’est pas 1’opinion de l’imprimeur qui entend ne lacher l’argent qu’au profit d’un confrere assez audacieux pour se charger du travail.

« Alors, rendez toujours le manuscrit, — insiste Jehan-Rictus. »

Lettres, d^peches, reclamations suppliantes restent d^sormais sans reponses. Par un procede de silence identique a celui du bon copain, le manuscrit est perdu une fois de plus !

Aller a Chateaudun, casser les vitres de la baraque, Jehan-Rictus en meurt d’envie. Ce moyen, tapageur et apaisant, n’est malheureusement pas applicable, vu son manque absolu de disponibilit^s. Une vengeance qui exige un billet de chemin de fer est un luxe que sa pauvret^ lui interdit. Et puis, comment ferait-il le voyage, aller et retour, raclee comprise, pour etre, en temps voulu, au cabaret ou il gagne sa maigre pitance ?

Pour pallier au plus presse, il annonce a ses souscripteurs un retard dans la publication des Soliloques du Pauvre. Avec certains qui se mefient, par principe, des erifants des muses, il doit ruser, tout en se mettant en quete d’un autre imprimeur. Apr&s de nombreuses courses, il finit par s ’entendre avec une maison de Paris. Naturellement, celle-ci a besoin du manuscrit pour fixer un prix.

Le manuscrit ! Il y a celui du bon-copain-franchecanaille, et celui du Dunois-bien-pensant, autant dire rien, du vent, un courant d’air, qui ne rafraicbit pas les idees de 1’auteur.

L’hiver etait venu et, avec lui, l’existence plus compliquee. Se recamper a sa table dans une chambre ou souffle la bise, sans feu, avec des vetements trop legers, une nourriture inconsistante, et les mains raidies de froid, c’est un systeme que les gens fortunes croient favorable a l’inspiration litteraire, mais, qui, a la longue, metamorphose un doux poete en bete sanguinaire.

— Si seulement je pouvais m’acheter du charbon ! — soupire Jehan-Rictus en grelottant devant son inutile cheminee.

Soudain, cette constatation :

— Quel besoin ai-je de posseder des objets superflus, et pourquoi ce bois de lit ?

Deja le meuble est sacrifie. Et c’est en brulant de 1’acajou — combustible somptuaire — qu’il entreprend, et termine, l’etablissement d’un troisieme manuscrit.

Non sans effroi il le porte a l’imprimeur parisien, qui s’aboucbera avec son collogue de Chateaudun, toujours detenteur des fonds. Les choses semblent devoir marcher, sauf qu’en l’occasion la facture ne sera

pas de six cents francs, mais de dix-huit cents. Papier plus cher, format in-colombier, tirage moins restreint. L’auteur n’a qu’a decrocher encore quelques souscriptions. Voyons, avec un peu d’habilete...

II trouve mieux en la personne du libraire Lemercier, qui repond pour lui chez le nouvel imprimeur. Lemercier serait-il un mecene ? Notre poete lui donne volontiers ce titre, surtout lorsque, Ies souscripteurs enfin servis, trois cents volumes a cinq francs restent a placer.

— Je vo us les prends en bloc, a quatre francs pi&ce, — lui propose genereusement Lemercier.

Jehan-Rictus exulte. C’est un pecule qui lui echoit, de quoi regler des dettes criardes, faire une commande au charbonnier, diner, s’il lui plait, a la gargote.

Quel brave homme, secourable aux poetes, que ce Lemercier ! Ah ! si tous les marchands de livres lui ressemblaient, que de bien-etre dans les belles-lettres !

Le lendemain de cette acquisition, Lemercier mettait les volumes en vente a quinze francs et les ecoulait en un mois b ce qui obligea Jehan-Rictus a ne plus le traiter de mecene, mais de mercanti.

Cependant le volume etait ne, et la Presse se hatait de s’en emparer.

1. Aujourd'hui cette edition vaut entre deux et quatre cents francs Texemplaire.

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