CHAPITRE XVI
Répartition des forêts et dégradation du sol dans les régions géologiques de France
104. Généralités. — La culture forestière est celle qui exige le moins du sol, elle peut utiliser — et très fructueusement — les terres trop pauvres pour donner des récoltes agricoles rémunératrices. « Il faut consacrer à la production des bois toutes les terres trop ingrates pour celle des céréales. » (RISLER.)
Comme le sol résulte de la destruction de la base minéralogique sous-jacente, de l'accumulation, soit sur place, soit après un transport plus ou moins prolongé, des produits de la décomposition, il doit y avoir une relation entre les forêts et les diverses régions géologiques dans lesquelles se divise un grand pays comme la France.
Ce n’est pas la richesse seule du sol qui détermine son attribution logique à la culture agricole ; celle-ci doit tenir compte aussi des conditions d’altitude et de relief; elle est impossible sur des pentes trop fortes ou à une altitude trop élevée où la culture sylvopastorale peut seule prospérer et doit être installée jusqu’aux extrêmes limites de la végétation.
Dés lors on conçoit qu’il y ait un rapport entre la distribution des forêts et le reliet du sol (élément qui est aussi à considérer dans la division d’un pays en régions naturelles) comme il doit en exister un entre la distribution des forêts et la composition minéralogique.
« Dans un pays bien ordonné, dit Marmæu (°), les forêts doivent céder à l’agriculture les terres fertiles et n’occuper que celles de la moindre qualité. »
1. Slalistique forestière. Paris, Imprimerie nationale, 1878, p. 49,
La première partie de cette proposition se vérifie en tous lieux, et, dans l’état actuel, bien peu de forêts occupent des sols que pourrait revendiquer l’agriculture avec profit; la seconde partie est loin de recevoir partout la même confirmation. Une autre condition, en effet, préside aussi à la distribution des forêts sur toute l’étendue d'un vaste pays tel que la France, et prime même l'influence que peuvent exercer sur elle la valeur du sol et la nature géologique du terrain qui le forme. Cette condition tient à la nature encombrante de la matière ligneuse, aux difficultés et aux frais élevés de son transport; elle a conduit à conserver les forêts dans les pays ‘qui en consomment les produits, en les payant d’un prix rémunérateur, dans les régions ou à proximité des régions peuplées, agricoles, industrielles. Là, tout est à sa place ; les champs sur les bonnes terres, les bois sur celles dont l’agriculture ne pourrait avantageusement tirer parti. Dans les contrées, au contraire, à sol pauvre et d’une grande étendue, où la population estrare, l’agricultare et l’industrie peu développées, les forêts, qui sembleraient devoir en être la production essentielle, sont clairsemées ou font presque entièrement défaut. Devant les difficultés et les dépenses de l’exportalion des produits ligneux dans les pays riches où ils sont recherchés, difficultés qui autrefois équivalaient à une presque impossibilité à raison de l'insuffisance des voies de transport, elles ont graduellement disparu devant l’extension donnée à la cullure pastorale, ici bien entendue et fructueuse (Bretagne), trop souvent abusive et désastreuse pour la fortune du pays (Alpes, Plateau central, Pyrénées)
Deux causes antagonistes ont ainsi exercé la plus grande influence sur la distribution des forêts à la surface du territoire français, l’une les repoussant des régions étendues à sol pauvre, l’autre les reléguant dans les contrées riches et industrieuses sur les sols de la moindre qualité.
« Gette double influence ne permet pas de saisir d’emblée la relation qui peut exister entre la constitution géologique et la répartition des forêts, et cela d’aulant moins qu’il n’existe pas de liaison absolue et générale entre la fertilité et la nature géologique d’un terrain. »
Ces considérations, écrites il y a trente ans, sont encore exactes
aujourd’hui ; il faut espérer que, sous la poussée des circonslances
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économiques nouvelles et des efforts que l’on constate de toutes parts en France en faveur du reboisement, elles ne le seront bientôt plus. Dans les montagnes, la multiplication des voies de communication, l'amélioration des moyens de vidange, l'installation de nombreuses usines venant utiliser les chutes d’eau dans tous les recoins des montagnes, et surtout la hausse si accusée et si persistante des bois, tout concourt à augmenter la valeur des propriétés boisées autrefois délaissées par les propriétaires, parce qu'ils n’en tiraient qu’un revenu dérisoire. De jour en jour les forêts des Alpes, des Pyrénées, du Plateau central seront plus productives et, partant, mieux soignées.
Dans les plaines, le mouvement de reboisement devra être encore plus accusé. À mesure que s’accentue la dépopulation des campagnes et que les terres de moindre qualité sont délaissées par l’agriculture, les propriétaires, en présence des beaux résultats financiers des plantations faites depuis trente ou cinquante ans, transformeront peu à peu en boisements rémunérateurs les terres abandonnées et il est permis de prévoir que, dans un avenir rapproché, conformément aux indications d’une saine économie politique, tous les sols médiocres seront couverts de forêts qui enrichiront à la fois le sol et les reboiseurs.
Culture agricole intensive sur les sols de bonne qualité;
Forêts et pâturages sur les sols médiocres ou mauvais (création ou amélioration) ;
Suppression des landes et terres incultes ;
Tel est le triple but vers lequel doivent tendre les efforts de tous les Français soucieux de voir constamment s’accroître la richesse et la production du sol national.
L'agent forestier est mieux placé que quiconque pour aider aux progrès que notre agriculture doit réaliser dans cette direction. Il peut servir l’intérêt général de deux façons : par l'acte et par le conseil. Administrateur d’une partie importante de la fortune publique de la France, il doit veiller à augmenter par une habile gestion le rendement des forêts et dés pâturages qui lui sont confiés tout en
améliorant le sol. Ingénieur agronome en même temps que forestier,
sans cesse en contact par la nature de ses fonctions avec l’habitant des campagnes, il est tout désigné par son instruction, à la fois
générale et spéciale, pour remplir le rôle de conseiller autorisé près des agriculteurs, pour montrer, soit aux conseils municipaux, soit aux parliculiers, l'intérêt capital qu’ils ont à arrêter la dégradation du sol des montagnes et à transformer en bois les terres incultes.
HECTARES Les forêts de l'État couvrent en France une surface de. 11799516) Celles des communes el des étahlissements publics. . . 1 946 529 (!) Gelésides particuliers "environs veine ALT 6 400 000 (?) OLA LS TITRE RUES 9 526 480
Soit 18 °], de la surface de la France.
Comment ces 9 millions et demi d’hectares de forêts sont-ils réparis dans les diverses régions géologiques de notre pays ?
C’est ce que nous allons examiner très brièvement dans ce chapitre (°).
105. Régions géologiques de la France. — La France comprend onze régions géologiques :
Cinq régions montagneuses anciennes (Ardenne, Massif armonicain, Vosges, Massif central, Maures et Estérel) ;
Trois régions montagneuses récentes (Jura, Pyrénées, Alpes) ;
Trois bassins (parisien, aquitanien, rhodanien).
Les cinq massifs anciens étaient émergés à la fin de l’ère paléozoïque ou, du moins, ils n’offrent plus à leur surface de dépôts marins secondaires ou tertiaires (*). Ils sont essentiellement constitués par
1. D'après la Situation au 17 janvier 1906 des bois et terrains soumis au régime forestier (Annuaire des Eaux et Foréts pour 1907). Les forêts domaniales et communales renferment environ 350 000 hectares qui ne produisent pas de bois.
?. On possédera bientôt des chiffres exacts ; mais la statistique des bois particuliers entreprise par l'administration n'est pas encore terminée.
3. On trouvera dans un chapitre de l'œuvre magistrale de M. Hurrez : Économie forestière (3 vol., Paris, Lucien Laveur, 1907), chapitre intitulé : « La France forestière d'aujourd'hui » (t. 1, p. 342-398), des renseignements circonstanciés sur la constitution des peuplements, le traitement et le rendement des forêts ; il ne peut être question ici que du boisement en général dans ses rapports avec la fertilité du sol, la résistance des roches à l'érosion et la dégradation des montagnes.
4. Mais on peut y trouver (dans le massif armoricain, par exemple) de larges placages de dépôts pliocènes, quaternaires ou modernes d'origine fluviatile.
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des roches éruptives anciennes (granites, porphyres), par le terrain archéen (gneiss, micaschistes) et par le groupe primaire ou paléczoïque (précambrien, silurien, devonien, carboniférien, permien) presque entièrement représenté par des roches très résistantes à la décomposition (quartzites, quartzo-phyllades, schistes, grauwackes, grès et calcaires durs).
Les sols fournis par toutes ces roches sont généralement superfciels et de mauvaise qualité physique et chimique. Ce sont des régions pauvres; de plus, les conditions du relief ou de l’altitude y rendent souvent l’agriculture difficile ou impossible. Pour ces raisons diverses, les forêts y occupent ou devraient y occuper une large place.
Dans les Pyrénées on trouve, outre les terrains précédents, toute la série des terrains secondaires et même les premiers dépôts tertiaires, puisque la dernière phase de soulèvement de cette chaîne date de la fin de l’éocène.
Si les Alpes sont privées des dépôts précambriens, siluriens, devoniens si bien représentés dans les Pyrénées, on y trouve, en revanche, la série à peu près complète des terrains secondaires et tertiaires. Dans cette chaîne d’une structure si complexe et d’une haute altitude, le relief est très accidenté, les pentes sont très fortes, parfois à pic; les terrains sont souvent peu résistants à l’érosion et se dégradent vite pour former des torrents, lorsqu'ils sont dénudés. Aussi la forèi a-t-elle dans les Alpes un double rôle à remplir. Elle met en valeur des sols inutilisables par d’autres cultures à cause de leur relief, de leur altitude, de leur état de dégradation, et cette valeur, d’abord faible, s’accroît de jour en jour. D’autre part, c’est la végétation forestière seule — une longue expérience l’a reconnu — qui peut empêcher ou arrêter la dégradation du sol sur les fortes pentes facilement affouillables.
Dans les cinq massifs anciens depuis longtemps émergés, les terrains, formés en général par des roches solides, ont acquis — ou à très peu près — leur relief définitif, grâce à l’action très prolongée de la dénudation. Le sol se dégrade peu et la culture forestière doit s’y développer surtout parce qu’elle permet de tirer de ces sols pauvres le plus grand revenu possible.
Dans les Pyrénées, les terrains affouillables sont encore exception et le phénomène torrentiel ne s’y présente que sur des points assez limités.
Mais il n’en est pas de même dans les Alpes, où la plus grande uulité de la forêt apparaît dans son rôle de protectrice du sol.
La région géologique du Jura doit son entité plutôt à sa tectonique qu’à sa constitution géologique. Elle ne renferme ni roches cristal-
lines ni terrains primaires. Essentiellement formée d'assises calcaires
solides, maffouillables, alternant avec des couches argileuses, elle porte des forêts très productives sur les espaces, généralement allongés en bandes étroites parallêles à la courbure de la chaîne, où le sol est trop superficiel et trop sec, la pente trop forte pour la bonne réussite ou l'exploitation fructueuse de la culture pastorale.
Ealre ces huit contrées montagneuses s'étendent de grandes surfaces de plaines et de coteaux qui complètent le territoire de la France. Elles forment trois bassins qui sont, par ordre d'importance : le bassin parisien entre le massif armoricain, le massif central, les
Vosges et l’Ardenne, le bassin aquitanien borné au nord par le massif
armoricain et le Plateau central et au sud par les Pyrénées, et le bassin rhodanien (vallée de la Saône et du Rhône) resserré entre la falaise orientale du Plateau central et les contreforts des Alpes.
On n’y trouve que des terrains secondaires, tertiaires et modernes dont les roches beaucoup moins agrégées, moins dures que celles des terrains primaires, se désagrègent et se décomposent plus aisément. C’est donc là que sont les meilleurs sols ; ensuite, vu la faible altitude de ces bassins, leur climat est plus doux; enfin, le relief est peu accusé, les pentes sont faibles; toutes ces circonstances sont favorables à la culture agricole qui y tient la première place. C’est là qu’elle est le plus perfectionnée ; c’est là que la population est la plus dense.
Mais entre les assises fertiles, réservées à la culture agricole intensive, s’intercalent parfois des terrains moins bien dotés dont la végélation ligneuse peut seule tirer bon parti. De là des zones boisées alternant avec des zones agricoles. C’est ainsi que la carte forestière du bassin parisien indique presque aussi nettement qu’une carte géologique laffleurement des auréoles calcaires du mésojurassique,
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