CHAPITRE VI
Couverture vivante
Ce n’est guère que sous les massifs pleins, d’essences à couvert épais (hêtre, épicéa, sapin), que le sol est uniquement recouvert des déchets des arbres seuls ou de ceux-ci mélangés avec des mousses.
Quand le massif est interrompu ou même plein, mais formé d’essences à couvert léger (chênes à feuilles caduques, bouleau, pin
k sylvestre, etc.), le sol se recouvre, au moins par places, de plantes herbacées (graminées, cypéracées, joncées, fougères) ou de sousarbrisseaux (airelles, bruyères, genêts, ronces), ou même d’arbrisseaux (morts-bois), qui forment ce que l’on appelle la couverture vivante et dont les débris annuels s’ajoutent dans la couverture morte à ceux des arbres.
31. Action physique de la couverture vivante. — Ceite cou- : verture vivante a aussi une action sur le sol et elle influe parfois ÿ grandement sur la végétation et la régénération du peuplement prin- 1 cipal.
‘ Il est évident que ces végétaux absorbent d'importantes provisions d'eau et de matières nutritives, qui sont temporairement ou définiti- ? vement perdues pour le sol, suivant qu’on laisse cette couverture
vivante mourir sur place ou qu’on l’enlève pour la faire servir à divers usages (‘).
1. Les habitants viennent récolter en forêt les herbes pour fourrage ou pour litière, notamment la fougère impériale, la molinie bleue, diverses féluques, etc., ou les sousarbrisseaux (bruyères, buis) pour litière et engrais, ou les graines forestières (glands, faînes), ou les champignons comestibles, etc. Tous ces menus produits sont concédés aux populations riveraines, moycnnant des redevances évaluées soit en journées de travail, soit en argent.
Au point de vue physique, il résulte d’expériences faites par Wozzny et d’autres naturalistes que le sol couvert de plantes vivantes (ou de détritus végétaux) est sensiblement plus froid en été, plus chaud en hiver, que le sol nu; son taux d’eau est, pendant la saison de végétation, toujours plus faible et d'autant plus que les plantes sont plus serrées et plus développées.
Dans le sol garni de végétation, l’érémacausis est bien plus lente que dans le sol muni d’une couverture morte, et la couverture vivante diminue la décomposition des éléments organiques du sol proportionnellement à l’état de densité et de vigueur des plantes qui la composent. |
A ces divers points de vue, elle joue donc un rôle néfaste, souvent accentué encore par l'obstacle qu’elle oppose à la régénération.
Tous les forestiers ont constaté que dans les coupes d’ensemencement envahies par un épais gazon de hautes graminées, telles que Molinia cœrulea, Poa nemoralis, P. sudetica, diverses fétuques, etc., la régénération ne se fait pas et Jon est obligé de rompre ce tapis par des crochetages, de façon que la graine puisse tomber sur le sol humide, y germer et s’y enraciner. Autrement, les graines arrêtées sur l’herbe se dessèchent et perdent vite leur faculté germinative.
En ce cas, malgré l’appauvrissement qui en résulte pour le sol, on doit tolérer, encourager même l’enlèvement de ce tapis serré de hautes herbes moyennant une faible rétribution en argent ou en travail demandée aux concessionnaires de ces menus produits(”). Si la couverture vivante ne fait point obstacle à la régénération, son extraction ne favorise pas les intérêts forestiers et dès lors il faut s’y opposer. Mieux vaut la laisser telle quelle et attendre ou constituer le
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{. Et en exigeant certaines conditions d'exécution. C'est ainsi, comme le disent très justement MM. Borre et Jocyer, que « la récolte des herbes pour fourrage ou pour litière ne doit être tolérée à la faux ou à la faucille que sur les chemins et les sentiers où les arbres manquent absolument ; partout ailleurs, même dans les vides et clairières, elle ne doit être permise que par arrachage à la main ; autrement, l'étendue de ces clairières va sans cesse augmentant et jamais on ne les verra se repeupler. » Le gazon nuit en desséchant le sol et en empêchant par ses racines superficielles en lacis serré et par ses touffes denses les graines des arbres de prendre contact avec le sol et de germer,
peuplement de façon qu’elle disparaisse peu à peu par insuffisance de … lumière. Le sol n’aura ainsi subi aucune perte en éléments nutritifs.
be . 32. Exemples de détérioration du sol forestier par l’enlè- “4 vement de la couverture vivante. — Les agents forestiers font …. tout ce qu'ils peuvent à cet égard; mais dans les forêts communales — que peuvent-ils, vis-à-vis de populations avides qui ne voient que : l’intérêt immédiat souvent mal compris et auxquelles on ne peut & faire entendre raison ? |
Parmi les forêts communales soumises à ce traitement barbare
: nous citerons seulement celles des Pyrénées et celles de la Bresse, L . parce que leur état misérable a appelé sur elles, depuis longtemps 4 déjà, l'attention des agents forestiers chargés de leur gestion. Ils % viennent encore de jeter un nouveau cri d’alarme(). Quand donc
seront-1ils écoutés ?
« Les forêts de Bigorre, dites « futaies plantées » couvrent, dit M. Fagre, encore plus de 2000 hectares dans la haute région des Plateaux. Elles sont toutes communales et sont toutes soumises à la pratique du soutrage (*). Le cultivateur gascon, pour parer à l’indigence calcique de sa terre, extrait, en vue de la litière, la couverture végétale morte ou vive du sol, quand il ne va pas jusqu’à en décaper la couche superficielle, relativement riche en humus; après avoir fauché « la brande (°) », ratissé la feuille, extrait le soutrage, il complétera la spoliation, dont il a ignoré jusqu'ici les désastreux résultats, en faisant pacager landes et forêts par un nombre surabondant de bêtes ovines... Aussi des centaines d'hectares de forêts constituées artificiellement, il y a plusieurs siècles, disparaissent aujourd’hui, s’évanouissent entre les mains du forestier. »
1. Voir Les Landes et les Futaies plantées sur les plateaux des Hautes-Pyrénées. Étude présentée au congrès de sylviculture de 1900 par M. Fagre, inspecteur des eaux et forêts. — Les Forëls en Bresse, Dombes et Revermont, par L. Trirrer, inspecteur des eaux et forêts. Bourg-en-Bresse, 1901.
2. «On appelle ainsi dans le département des Landes les feuilles mortes, herbages et autres débris de bois que l’on ramasse dans les forêts, » BauprirLArr, Dictionnaire général des eaux et forêts, Paris, 1825.
3. On désigne sous ce nom Iles bruyères, airelles, genêts, etc. qui couvrent les landes ou les forêts clairiérées des sols siliceux,
Les chiffres suivants (‘) permettent d'apprécier le dommage subi par ces sols du plateau de Lannemezan qui sont déjà si pauvres puisqu'ils ne contiennent que de 0,1 à 0,5 °/,, d’acide phosphorique; 0,2°/,. de carbonate de chaux ; de 0,2 à 0,8 °/,, de potasse.
FOUGÈRE BRUYÈRE COMMUNE impériale
Taux des cendres brutes . . . . .
Dans 100 de cendres brutes il y a :
| Acide phosphorique . . . . . . . . . 2 5,42 5, 1 Chaux. . . . . . . . 0 . . . . . + « Je 69 4, Ex!
MÉQUSSO SES PS NSP PE LUN 10,984"
Lot 1. — Échantillon pris en haut du versant du quart en réserve de la forêt de La- | j| grange traité en futaie. Soutrage vendu tous les ans. Exercice du pâturage.
Lot 2. — Brande essentiellement composée par la Calluna vulgaris. Forêt d’Arné.
Lot 3. — Brande essentiellement composée par la Calluna vulgaris. Plateau de Lanneme- | zan. Point le plus élevé de l’ancien camp. Endroit Üécouvert.
Lot 4. — Brande essentiellement composée par la Calluna vulgaris. Plateau de Lanneme- | Zan. Endroit découvert.
Les lots 3 et 4 proviennent d’endroits découverts du plateau de Lannemezan. En ces points, le sol ne renferme que 0,12 d’acide phosphorique p. 1 C00 de terre fine, si bien qu’une récolte de 5 000 kilogr. de bruyère par hectare enlève tout l’acide phosphorique contenu dans une tranche de 1/2 centimètre d'épaisseur (?).
Même avec une plante aussi peu exigeante que la bruyère, dont le taux de cendres brutes ne dépasse Jamais 2,5 °/,, on voit avec quelle rapidité on arrive sur des sols si pauvres à l'épuisement complet, à la stérilité absolue et combien il est urgent de renoncer au soutrage
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{. Analyses faites au laboratoire de l'École forestière,
2. 5 000 kilogr. de bruyère donnent 100 kilogr. de cendres brutes contenant 5 kilogr. d'acide phosphorique. D'autre part, le litre de sol presque entièrement formé de terre fine pèse environ { kilogr., ce qui donne { million de kilogr. pour une tranche de 1 décimètre d'épaisseur et, puisqu'il y a 0,1 °/ d'acide phosphorique, dans un million de kilogr. il y a 100 kilogr. de cette précieuse substance et 10 dans une couche d'un centimètre. MM. Fricne et GRANDEAU ont aussi analysé les cendres de bruyère commune (Calluna vulgaris) de diverses provenances. Ils ont trouvé aussi des taux de cendres très faibles variant entre 1,6 et 2,5 ; la proportion de potasse est à peu près la même qu'à Lannemezan, mais celle de chaux et d'acide phosphorique est sen-
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et au pâturage si l’on veut, dans ces régions autrefois boisées, ramener la forêt qui, seule, pourra mettre un terme aux décapages énormes que subissent les versants sous-pyrénéens et aux crues désastreuses de leurs rivières.
L’extraction de plantes plus exigeantes, telles que la fougère impériale, dont le taux de cendres est double, épuiserait le sol deux fois plus vite.
M. TRipier, inspecteur des forêts, vient d’appeler à nouveau l’attention sur les désastreux effets des extractions d’herbes et de feuilles mortes, très généralement pratiquées en Bresse et dans le Revermont. « Dans les forêts communales du Revermont, la récolte des herbes vertes est louée ou concédée gratuitement aux affouagistes. Elle s'effectue à la faucille, dans le cours de l'été, sur toute la superficie de la forêt, à l’exclusion seulement des deux coupes les plus Jeunes. Les résultats sont déplorables. Partout où les extractions ne sont pas pratiquées, le peuplement est complet et végète activement, pour peu qu’on le laisse sur pied jusqu’à vingt-cinq ans au moins. Au contraire, dans les forêts soumises aux extractions, toute clairière s'agrandit peu à peu, gagne de proche en proche comme une lèpre et crée un vide. » |
Sur le diluvium siliceux pauvre de la Bresse, l’enlèvement de la couverture vivante est tout aussi néfaste que sur les calcaires fissurés du Revermont. Seulement, en Bresse, ce sont les herbes sèches que l'on récolte pour en faire de la litière et l’on y joint souvent la couverture morte. « Dans les massifs clairs, le sol se garnit abondamment d’une graminée vivace que l’on appelle fétuque bleue (Molina cœærulea Mæœnch) et de son nom vulgaire, le rosat. De novembre à
siblement plus forte : « Gette grande frugalité, disent ces auteurs, — frugalité démontrée par le faible taux de cendres, — explique son abondance sur les terres les plus pauvres, celles notamment qui ont été épuisées par des abus de jouissance; elle
. explique aussi pourquoi elle est à un haut degré une plante sociale. Malgré cette fru-
galité, l'enlèvement des bruyères dans les forêts ruinées n'en est pas moins une mauvaise pratique; il achève l'épuisement du sol et, par suite, le mauvais état de la forêt ne cesse de s’accroître. Il ne fournit pas en compensation à l'agriculture, lorsqu'on emploie la plante comme litière, une matière très fertilisante. » (Voir Recherches chimiques et physiologiques sur la bruyère commune, par P. Fuicue et L. Gran- DEAU, professeurs à l'École nationale forestière.)
avril, l’armée des rosatiers, hommes, femmes, enfants, vient battre la forêt en tous sens, la parcourant pied à pied, à l’exclusion de la plus jeune coupe, mise en défens dans les forêts communales. Les rosals sont recueillis au râteau, amoncelés en tas dans les vides où les charrettes viendront les chercher. Souvent, pour ne rien perdre de cette herbe précieuse, on emploie le balai, si peu croyable que soit la chose. Rien n'échappe à l’avidité des extracteurs, ni les feuilles mortes, ni les menues brindilles ; le sol est nettoyé, rendu aussi net qu’une salle de danse, pour employer l’expression typique d’un brigadier... Il est grand temps de renoncer à stériliser de gaieté de cœur de grandes étendues de terrain pour un aussi mince profit — car le fumier de rosat est de dernière qualité. Il n’y a pas à s’y tromper : les forêts soumises de longue date à ce traitement barbare n’y résistent pas. Beaucoup d’entre elles ont atteint actuellement le dernier degré de la ruine; le sol épuisé ne donne plus naissance qu’à de pauvres rejets souffreteux dont le nombre diminue d’année en année ; bientôt il cessera de produire. Déjà la bruyère prend partout la place du bois et, avec ce dernier, le rosat disparaît. … Ce serait une erreur de croire que l’état lamentable de tant de forêts tient à la constitution du sol. Nous affirmons que les extractions des rosats en sont la cause principale et prédominante. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les bois exploités, en Bresse, à vingt-cinq ou trente ans, sur ceux où l’on n’a Jamais — sauf par très rare excep-
tion — enlevé les rosats. Leur état est superbe, florissant, digne de
comparaison avec les plus belles forêts de plaine. »
Nous terminerons là nos citations empruntées à des publications récentes auxquelles nous renvoyons le lecteur; nous pourrions citer beaucoup d’autres études ou rapports d’agents forestiers constatant et déplorant la détérioration, souvent profonde, subie par le sol forestier à la suite de ces détestables pratiques ; mais nous avons voulu montrer seulement que les agents forestiers, fidèles à leur devoir professionnel, ne cessent de se préoccuper de cette question si importante : l'amélioration du sol qui leur est confié, et qu’il ne dépend pas d’eux qu’elle ne se réalise sur toute l'étendue du territoire.
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