Voir loc. cit., p
structure grumeleuse qui permet aux racines, ainsi qu’à l'air et à
l’eau dont elles ont besoin, de circuler aisément dans le sol.
Mais n’envisageons pour le moment que leur rôle dans la décomposition des matières organiques. C’est uniquement aux feuilles mortes que les vers s’attaquent. Les observations de Darwin et celles de Von HENSEN(‘) ne concernaient guère que les sols agricoles. C’est le D' MuzLEr, directeur général des forêts du Danemark, qui, publiant en 1878 ses premières recherches sur les Formes de l’humus des forêts de hélre en sol de sable et de lehm, eut le grand mérite de montrer le premier que l’action des vers de terre n’est pas moins importante dans les sols forestiers que dans les terres cultivées, qu'ils activent singulièrement la décomposition des feuilles dans les forêts de hêtre où le sol est couvert de terreau neutre, qu'ils contribuent essentiellement à la formation de la terre végétale, c’est-à-dire au mélange de la matière organique avec les éléments minéraux, et qu'ils provoquent et entretiennent par leur travail incessant l’ameublissement du sol, tandis qu’on ne trouve ni
vers ni insectes dans les forêts de hêtre dont le sol est couvert d’un
humus acide (tourbe ou terre de bruyère). Il a fait, le premier, nettement ressortir l'influence de la vie organique sur l’état du sol. « Le sol de la forêt de hêtre avec terreau neutre est si complètement, travaillé jusqu’à une profondeur de 0",60 à 1",50 que le travail de l’homme ne pourrait donner un meilleur résultat... Sous la tourbe, au contraire, le sol n’est point travaillé du tout; l’air et les racines ne peuvent y pénétrer que difficilement... La végétation
1. Déjà en 1837, dans une petite note sur la Formation de la terre végétale, le célèbre naturaliste Darwin appelait l'attention sur l’activité des vers de terre et signalait ce fait que des fragments d'argile caleinée répandus sur un champ avaient été
recouverts peu à peu par des excréments de Jlombrics ; mais c'est seulement en 1882
que parut son livre célèbre : Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végélale, livre si riche en expériences ingénieuses et patientes, en observations venues de tous les points du monde et se terminant par des conclusions d'une si entraînante logique que personne aujourd'hui ne doute plus du rôle capital dévolu dans le monde à ces humbles animaux. Cinq ans auparavant, en 1877, avait paru le beau mémoire de von HENsEN : « Die Thätigkeit des Regenwurms (Lumbricus terrestris L.) für die Fruchtbarkeit des Erdbodens », inséré dans la Zeëtschrift für wissenschaftliche Zoologie, p. 354-365.
forestière atteint sur le terreau son maximum de puissance, tandis que sur les sols compacts, non travaillés par les organismes, la forêt a un aspect rabougri, languissant, et ne peut se régénérer d'elle-même. » (M. Muzcer.) Ce sont les forêts de chêne et de hêtre du Danemark, avec leurs diverses formes d’humus, qui ont ‘servi de champ d’études au chef de l’administration des forêts danoises. Mais ses conclusions sont applicables aux autres régions. Le sol des forêts françaises, partout où il est couvert de terreau neutre, est parcouru, labouré par. une armée de vers de terre et autres animaux fouisseurs qui ne se rencontrent pas non plus, ou seulement en proportion insignifiante, sous les humus acides (tourbe ou terre de bruyère ou autres humus imparfaits). Voici, par exemple, quelques résultats relatifs à la forêt de Haye et montrant que non sculement les vers sont de grands consommateurs de feuilles, mais encore qu ils ont des préférences marquées pour certaines espèces.
J'installai le 1% novembre 1897, au moment de la chute des feuilles, en pleine forêt(‘), quatre cadres en bois de 6,50 sur 0,90 renfermant chacun 100 grammes de feuilles de chêne, hêtre, charme, tremble et recouverts d’un filet. Quatre autres, garnis de inême, furent placés en plein air dans le jardin du brigadier. J'avais eu soin de faire balayer longtemps à l’avance les emplacements, pour voir si des vers de terre ou des larves d'insectes ne viendraient pas bouleverser le sol, ce qui arriva au début ; mais, au bout de trois semaines, les places balayées restèrent bien nettes et je pus croire le sol complètement dégarni de rongeurs souterrains. Lorsque les feuilles furent mises en place, les vers de terre, atlirés par cette nourriture, revinrent visiter les emplacements qu’ils avaient abandonnés ct, après l'hiver, le 10 mars 1898, :1l y avait des trous de ver dans les cadres de l’enclos de l’évaporomètre et plus encore dans ceux placés en plein air. Dès cette époque, 1l ne restait presque plus rien des feuilles de charme. Donc les vers avaient travaillé active-
1. La forêt domaniale de Haye, massif de 6 000 hectares, située entre Nancy et Toul, est aussi peuplée essentiellement de hêtre comme les forêts danoises étudiées par M. Murcer ; mais le sol, au lieu d'être du sable ou du lehm, est franchement calcaire (étages bajocien et bathonien} ; c'est une raison de plus pour que les vers y
abondent.
ment pendant l'hiver, peu rigoureux, il est vrai, et il leur avait suffi de ces cinq mois d’hiver pour détruire les quatre cinquièmes environ des feuilles de charme (”). Le 17 juillet, il n’y avait plus trace de feuilles de charme, soit sous bois, soit en plein air, tandis que les feuilles de chêne, hêtre, tremble, plus ou moins rongées, rassemblées en autant de tas qu’il y avait de gros vers (Lumbricus terreslris), présentaient encore quelques débris.
Ge fait m'a amené à faire des recherches sur les préférences qu’ont les vers de terre pour les feuilles de certaines espèces. Il n’a permis de démontrer que, si les feuilles de charme disparaissent dès le printemps qui suit leur chute, ainsi que tous les forestiers le cons- … tatent, ce n’est pas du tout parce qu’elles se décomposent plus vite que celles des autres essences (ce que montrent du reste les essais décrits ci-après), c’est parce que les vers de terre les recherchent de préférence, et ainsi se trouve expliquée l’apparente contradiction … qu'il y avait entre mes recherches sur la décomposition des feuilles —.. mises dans des caisses en zinc et les faits naturels (°). | Rapportons brièvement l’une de ces expériences. Le 1° août 1898, je remplis une petite caisse en bois de 0",50
3 sur les trois côtés avec de la terre du jardin de l’École forestière, 4 qui abonde en gros vers, mais qui en avait été débarrassée en
l’émiettant et la séchant au soleil. J’y mis cinq gros vers et je dissé- . minai à la surface :
50 feuilles de charme pesant (à 100°). , . .. 88,295 °0 feuilles de chêne — AN TE M 10 ,500 °0 feuilles de hêtre ns Haute b AANE DAT,
1. On voit des vers circuler dans la couverture par une température de — 4°,
2, En multipliant les observations, on constaterait sans doute des différences du même genre pour les feuilles mortes des autres essences forestières, Ainsi Darwin dit qu’ « après de nombreux essais il était manifeste que les feuilles de cerisier sauvage étaient de beaucoup préférées à celles de tilleul et de coudrier ». Le forestier a intérêt à connaître ces préférences, puisqu'elles retentissent sur la formation et l'ameublissement du sol, donc sur son amélioration, qui est un des buts de la sylviculture. Il est évident qu'à mérite égal, on devra cultiver de préférence les espèces dont les feuilles 13 recherchées par les vers attireront ces animaux et favoriseront ainsi l'ameublissement + du sol et la restitution rapide des-matières azotées et minérales sous une forme émi-
Le 5 août déjà, les vers avaient travaillé et, le 7 octobre, soit soixante-six jours après, On retrouve :
7 feuilles de charme pesant (à 100°). . . . . . | 037,330 46 feuilles de chène — Rs PS ENS. de 7 ,470 45 ‘euilles de hêtre — RER MTEU Re 3 ,770
Dans ces soixante-six jours, les vers ont mangé 66,475 de feuilles, soit plus du tiers de la matière organique qui leur a été fournie, mais tandis qu’ils ont laissé sur le sol 71 à 73 °/, des feuilles de hêtre ou de chêne, ils n’ont rebuté que la dixième partie des feuilles de charme ; il ne restait guère que les nervures. Chaque ver a détruit en deux mois 1,55 de matière organique desséchée à 100°. Il serait facile, en installant, aussitôt après la chute des feuilles, sur divers points d’une forêt, des cadres d’une surface connue et recouverts d’un filet, de déterminer le poids des feuilles mortes absorbées annuellement par les vers et rendues au sol sous forme d’humus, et la répartition, suivant les sols et les régions, de ces obscurs, mais si utiles, travailleurs du sol ('). Sur chacune de ces places, préalablement nettoyées de toute matière organique et bien limitées par ces cadres, on disposerait un poids et un nombre connu de feuilles des diverses essences du peuplement ; en les recueil- Jant au bout d’un an, on verrait d’abord quelles sont les préférences des vers et la différence de poids donnerait la somme des décompositions par les microbes et par les vers de terre.
En faisant une autre série d'expériences où l’on se mettrait à l'abri des vers de terre, on aurait la part exacte de chacun des deux acteurs dans l’ensemble du phénomène.
Outre le Lumbricus lerrestris ou grand ver de terre, dont les
nemment assimilable. Les vers se nourrissent du parenchyme des feuilles et respectent les nervures en général ; mais il ne faudrait pas croire que toutes les feuilles que l'on trouve en forêt réduites au squelette des nervures eussent été dilacérées par les vers ; on en obtient de telles dans des conditions qui excluent l'intervention des
animaux.
1. M. Mure, à 0",60 au-dessous de la surface, a compté jusqu'à dix-huit galeries
de gros vers par mètre carré.