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CHAPITRE X

Humus tourbeux. — Tourbières en forêt

58. Décomposition forménique (putréfaction). — L’érémacausis est lié à la présence de l’oxygène. S'il fait défaut par suite de l’excès d’eau, c’est un autre mode de décomposition qui intervient dans la masse de débris organiques recouvrant le sol forestier : c’est la décomposition forménique (putréfaction), ainsi nommée parce que le formène ou gaz des marais (CH*) s’y produit abondamment. Les caractères distinctifs en ont été déjà donnés plus haut (n° 55) ["].

Quand les matières organiques soumises à ce mode particulier d’altération se trouvent sous l’eau ou sur les rives des cours d’eau ou des lacs, elles constituent les dépôts nommés tourbières infraaqualiques qui n’ont aucun intérêt pour le forestier.

Mais la décomposition forménique peut avoir lieu au-dessus de la surface de l’eau, sur les plateaux ou même sur les versants des forêts montagneuses dans les points favorables par l’humidité du sol et du climat à la multiplication de certaines plantes, telles que les sphaignes, qui, grâce à leur organisation spéciale bien connue, ont la propriété de retenir l’eau dans leurs tissus et de former ainsi des sortes de nappes d’eau suspendues dans lesquelles l’oxygène n'arrive plus en quantité suffisante.

1. La transition entre les humus bruts et la tourbe est nettement établie par l'humus brut des prairies qui se forme si fréquemment dans les prairies des Vosges où se pratique l'irrigation à grand volume. Par suite de la saturation presque continue du sol, l'accès de l'air est limité, la décomposition des matières organiques est très lente. Le sol de la prairie prend alors le caractère tourbeux qui se manifeste par la disparition des légumineuses d'abord, puis des bonnes graminées, et par la multiplication des cypéracées, joncées et autres plantes de marais donnant un foin de mauvaise qualité.

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Ces tuurbières supra-aquatiques ou tourbières à sphaignes se rencontrent abondamment en Europe, où elles forment une zone continue depuis l’Irlande jusqu’en Russie, en passant par la Belgique, la Hollande, le nord de l’Allemagne, la Pologne. On sait que c’est la température moyenne annuelle de 8° qui est la plus favorable à leur développement.

Dans les forêts de plaine de cette zone, 1l y a beaucoup de taches tourbeuses ou même de véritables tourbières.

L’extrémité septentrionale de la France fait seule partie de cette zone et, sauf quelques rares exceptions, c’est seulement dans les forêts montagneuses de notre pays que l’on trouve des tourbières. Les sphaignes, qui les composent en grande partie, absorbent et condensent dans leurs tissus l’eau du sol et de Hi nécessaire à leur végétation (°). |

Elles s’accroissent par l’extrémité en même temps qu’elles se détruisent par le bas, les générations s’élevant indéfiniment sur les débris des générations antérieures. Il apparaît bientôt sur leur masse spongieuse diverses autres plantes caractéristiques, notamment Calluna vulgaris, Erica tetralix, Vaccinium uliginosum, V. oxycoccos, Andromeda polifoha, Eriophorum, Carex, Ledum palustre, Drosera, Polytrichum qui peuvent supporter l’excès d’eau et l'acidité du terreau et dont les résidus, Joints à ceux de quelques arbustes et arbres chétifs, forment la masse principale de la tourbe.

De nombreuses recherches concordantes ont montré que la majorité des tourbières supra-aquatiques provient des prairies tourbeuses ou de dépôts d’humus dans les forêts (?).

1. Tandis que la prospérité des plantes formatrices est liée dans les tourbières infra-aquatiques à la présence d'eau riche en principes nutritifs, d'eau calcaire, celle des plantes des tourbières supra-aquatiques exige une eau pauvre en chaux. Les premières, en d'autres termes, ont besoin d'eau te/lurique, les secondes d'eau aémosphérique provenant des pluies ou des neiges. C'est cette différence dans la composition de l'eau qui entraîne celle des deux groupes caractéristiques des végétaux des tourbières.

2. « Dans ce dernier cas, la production de la tourbe est souvent occasionnée par une couche d'alios interstratifiée dans lè sous-sol. L'alios formé sous l'influence de l'humus brut provoque par son imperméabilité l'accumulation de grandes quantités d'eau pendant la saison des pluies ; les arbres végètent moins bien et meurent peu à peu. Le

ÉTUDES FORESTIÈRES ii

59. Formation et composition de la tourbe (*). — Dans les pays humides dont la température moyenne n’est pas trop élevée (la plus favorable est celle de 6° à 8°) et dont les eaux sont limpides, « les sphaignes croissent rapidement, s’alimentant des neiges, des pluies et des brouillards. À mesure que cette végétation se développe en hauteur, les touffes meurent du pied. Mais leur décomposition a

lieu à l’abri de l’air, sous la couche d’eau que ces mousses ont

aspirée, qu’elles retiennent avec énergie et où leur base est toujours

sol reçoit plus de lumière et de chaleur, ce qui active la décomposition d'une partie

de l'humus accumulé et favorise la végétation de la bruyère qui supplante les mousses. Les couches d'humus de bruyère s'accroissent constamment, et comme, vu leur grande faculté d'imbibition, elles restent très humides, elles permettent l'arrivée de plantes telles que l'Erica tetralix, Y'Eriophorum vaginatum, le Scirpus cæspilosus qui font de larges emprunts à la provision d'eau du sol. Ges plantes font reculer les bruyères sur les bords moins mouilleux de la tourbière et y forment des couches de tourbe. Elles ne restent pas longtemps en possession incontestée du domaine. En certains points, qui vont s'élargissant, apparaissent des sphaignes et, de même que la forêt primitive a été supplantée par les bruyères, celles-ci ont plus tard été supplantées par les Eriophorum, lesquels ont été toujours plus acculés sur les bords par les mousses de tourbières. Dans toutes les tourbières d'origine forestière, on trouve donc, en allant des bords vers le centre, toutes les plantes qui prennent part à la formation de la tourbe et justement dans l'ordre de leur apparition (Calluna vulgaris, Erica tetralix, Eriophorum, Sphagnum). En montagne, la production des tourbières à sphaignes aux dépens des forêts est favorisée par cette circonstance que, sur les plateaux et les pentes, il se forme très facilement de puissantes couches d'humus brut sur lesquelles se fixent les mousses des tourbières (d'abord le Sphagnum acutifolium) et ces mousses constituent peu à peu une tourbière à sphaignes » (Wozny, Loc. cêt., p. 296). En Irlande, dans les Pays-Bas, dans le nord de l'Allemagne, en Russie, on découvre fréquemment d'anciennes forêls de chênes, de hêtres, d'aunes, etc., qui sont morts pour faire place à la tourbe.

1. Comme de nombreux ouvrages, parmi lesquels on peut citer: La Décomposition des matières organiques, par E. Woziny, traduction française. Berger-Levrault, Paris- Nancy, 1902 ; Sfudien uber die natürlichen Humusformen, par le D' P. E. Muzcen. J. Springer, Berlin, 1887 ; Forstliche Bodenkunde und Standortslehre, par le D' Ra- MANN. J. Springer, Berlin, 1893, et, comme ouvrage général, le Traité de géologie, par À. DE LaPpaRENT, 5° édition. Masson et Ci°, Paris, 1906, traitent de l'origine, de la distribution et de la composition de la tourbe et des tourbières; comme, d'autre part, cette sorte d'humus est heureusement rare dans les forêts françaises, contrairement à ce qui se passe en Allemagne, Belgique, Russie, on ne donnera que les notions nécessaires pour comprendre la fâcheuse influence de cet humus tourbeux sur la végétation forestière et montrer l'intérêt qu'il y a pour les propriétaires de forêt à s'opposer à sa formation.

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immergée. Aussi la matière organique, au lieu de passer en totalité dans l’atmosphère sous la forme d’acide carbonique, ne subit-elle qu'une décomposition incomplète donnant naissance à ce produit particulier qu’on appelle la tourbe. » (A. DE LAPPARENT.)

A la surface, le sol est recouvert de débris organiques de teinte brune, plus ou moins enchevêtrés, peu altérés et encore reconnaissables; c’est la tourbe mousseuse ou fibreuse (). Plus bas, elle devient feuilletée et sa couleur est plus foncée. Et, à mesure que l’on examine des couches plus anciennes, on voit l’altération s’accentuer, la matière devient noire, compacte, molle, gorgée d’eau et l’on n’y peut reconnaître les espèces végétales dont elle provient. Ces différences d'aspect s’accompagnent de différences notables dans la composition chimique, comme on le voit dans le tableau ci-dessous.

CARBONE eh OXYGÈNE AZOTE CENDRES NS 7 ide ur 49 88-654 424% 1:16 0 Tourbe brune de la surface . . . 57,75 5,43 36,02 0,80 2,72 Tourbe presque noire à 2",50 de | DUR Ce NP et 620072650277 80:07: 2710017, 42 Tourbe noire à 4",60 de profon- De D MR On 64 07-0201 20,87: 4; 09416

Ces chiffres (*), qui s’appliquent à une tourbe de forêt, montrent nettement l'enrichissement progressif en carbone et en azote, corrélatif d’une diminution identique dans le taux des éléments volatils, hydrogène et surtout oxygène.

Cette décomposition est due aussi à des microrganismes, pour la plupart anaérobies, comme l’ont montré les recherches de P. P. DEHÉRAIN, U. Gayon, etc., et dont les mieux connus sont le Bacillus amylobacter van Tieg., qui dégage du formène et de l'acide butyrique (°), et le Vibrio (Spirillum) rugula. Des champignons hypho-

1. Celle qui, après battage et triage, est utilisée souvent comme litière.

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