AUTRE SALUT DE LAURE
La Donna che 7 mio cor nel viso porta.
Ma dame m' apparut lorsqiCen ma solitude J'avais avec Amour un très-doux entretien. Désirant la toucher par mon grave maintien, Je pris Pair dhin amant qui vit d1 inquiétude.
Elle, au premier aspect de ma morne attitude, Me promit du regard un si tendre soutien, Qu oubliant son courroux et la foudre qu'il tient, Jupiter eût souri, plein de mansuétude.
De la voir et l'entendre il fallut m abstenir, N* ayant pu supporter une telle allégresse ; Et pendant mon émoi partit V enchanteresse.
Ce salut néanmoins plaît à mon souvenir. Quand j'y pense, j'espère un meilleur avenir-, Je sens moins vivement la douleur qui m'oppresse.
grave inanimé; ce qui me démontre évidemment que dans cette salutation résidait mon bonheur, lequel fort souvent était trop grand pour que j'eusse la force de le supporter et d'en jouir. » (Tr. Delécluze dans le Dante de Brizeux, p. 16.)
Cette démonstration bizarre n'est rien encore à côté de celle qu'il fait, page 47, pour établir, comme une vérité mathématique, que 'Béatrice « était un NEUF, c'est-à-dire un miracle dont la racine est l'admirable Trinité. »
Quoi qu'en dise Bruce-Whyte, qui n'a guère mieux jugé les œuvres que la vie de Pétrarque, la Béatrice de Dante n'est pas le type de Laure. L'amour des deux poètes diffère essentiellement, et le style du Can^oniere est rarement aussi obscur que celui de la Vie nouvelle. Pétrarque imitait plus volontiers les poètes latins, dont il était l'admirateur passionné. Ainsi, dans quelques vers du sonnet ci-contre, il semble s'être souvenu de l'ode charmante de Catulle, imitée de Sapho :
Ille mi par esse deo videtur.
A SENNUCCIO DEL BENE.
Sennuccio, ï vo' chc sappi in quai maniera.
Je veux, mon Sennuccio, te confier mon cœur,
Et que tu saches bien quelle est mon existence :
Je- brûle encore, et rien n'ébranle ma constance j
V amour que j'ai pour Laure est toujours mon vainqueur
Ici je la vis douce et pleine de rigueur, Tour à tour m attirant, me tenant à distance, Tantôt riant, tantôt s'exprimant par sentence, Bienveillante parfois, et parfois V air moqueur.
Ici dans un chant pur sa voix se fit entendre ,• Ici son pied léger, glissa sur l'herbe tendre j Ici ses yeux brillants ont éclairé mes jours.
Ici sa lèvre a dit un mot d'heureux présage ;
Ici le frais sourire anima son visage.
Voilà de quels penser s je me nourris toujours.
Sennuccio était aussi poëte ; mais sa lyre était montée sur un ton plus léger. Il mettait dans ses vers plus d'esprit que de sentiment.
Parmi les sonnets que Pétrarque a rejetés, il en est un qui méritait un meilleur sort. Il est aussi adressé à Sennuccio; l'abbé de Sade l'a traduit de la manière suivante :
« Eh bien ! mon cher Sennuccio, que dites-vous de cette guirlande couleur de perles et de grenats qui couronnoit ce beau front? N'avez- vous pas cru voir un ange sur la terre? Avez-vous vu cet air, ces façons, ce maintien, cette chevelure? Voilà ce qui me blesse et me guérit ; voilà ce qui chasse de mon âme toute pensée vile et grossière. Avez-vous entendu cette voix, dont le son est si doux, si flatteur? N'avez-vous pas admiré cette démarche noble, fière et pleine de grâces? Avez-vous pu soutenir ce regard dont le- soleil est jaloux "; Vous sçavez à présent pour qui je brûle, je vis, je désire et j'espère; mais je n'ai pas la force de demander ce que je veux. » (Mém., II, p. 59.)