DANS LA SEIZIEME ANNEE DE SON AMOUR
Rimansi addietro il sestodecim' anno.
Voilà sei^e ans passés dans les gémissements. Et je touche, j'espère, à la dernière année. Comme le temps a fui l ma jeunesse est fanée ; Et d'hier on dirait que datent mes tourments .
Quelque douce que soit la douleur des amants, Je voudrais de ma mort que V heure fût sonnée; Car ce serait pour moi peine d'âme damnée Que de survivre à Laure après tous mes serments.
Maintenant, quoique en paix , je rêve une autre place. En vain je veux agir, ma volonté se lasse; Du plus simple labeur je suis découragé.
Et je sens à mes pleurs dont s'accroît V amertume Que je suis tel ici qu'ailleurs j'avais coutume : Tout change autour de moi sans que je sois changé.
La solitude de Vaucluse ne guérissait pas Pétrarque de sa passion. L'image de Laure le poursuivait partout. Trois fois, la nuit, elle lui apparaissait; et le matin, il fuyait en vain dans les bois et sur les rochers. « Lorsque je me liattois d'être seul, disait-il, je la voyais sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un rocher, d'un nuage, je ne sais d'où. » L'abbé de Sade dit avec justesse : « Il avoit tort de croire que cette solitude seroit un port qui le mettroit à l'abri des tempêtes de l'amour. Pouvoit-il ignorer ces vers d'Ovide, qui étaient alors, il en convient lui-même, dans la bouche de tous les écoliers : Quisquis amas, loca sola nocent, loca soîa caveto. — Quo fugis? in populo tutior esse solis, » Le même abbé indique plaisamment un autre remède : « Si Pé-* trarque avait aimé comme on aime à présent, il auroit bien fait de se rapprocher de sa maîtresse et de la voir souvent pour se guérir de sa passion : le remède est infaillible à ce qu'on prétend. Mais la passion de Pétrarque étoit trop forte et son caractère trop ferme pour qu'un pareil remède lui convînt. » (Mém., I, p. 354.)