LES QUATRE COMPARAISONS
Amor m' ha posta corne segno a strate.
Amour m'a pris pour but de sa flèche traîtresse : Je suis comme la neige au soleil dissolvant , Comme la cire au feu, comme Veau sous le vent • Et vous demeure^ sourde à mes cris de détresse.
Ce sont vos yeux, Madame, ô cruelle maîtresse, Qui m'ont donné le coup dont je meurs tout vivant ,• De vous aussi procède (et c'est un jeu souvent) Le soleil, l'air, le feu, tout le mal qui m'oppresse.
Les penser s sont les traits, le visage un soleil, Et le désir du cœur à la flamme est pareil : Voilà ce qui me brûle et me fond et me brise.
Et votre aimable voix, votre chant inspiré, Votre haleine de fleurs, tout cela c'est la brise Qui joue avec ma vie et l'effeuille à son gré.
J'ai conduit les quatre comparaisons jusqu'à la fin du sonnet, comme dans le texte italien. M. Antoni Deschamps, qui a imité ce sonnet, s'est arrêté en beau chemin : on ne voit les quatre images que dans son premier quatrain, et encore a-t-il substitué la plume au vent à la mer sous le vent. Son second quatrain et ses deux tercets n'ont aucun rapport avec le texte.
Amour qui me gouverne et me va décevant M'a mis, pour mon malheur, sous les yeux de ma dame, Comme neige au soleil, comme cire à la flamme, Comme but à la flèche et comme plume au vent !
Le matin il s'éveille et me vient au devant, Me tait la révérence et me plonge dans l'àme, Voyant que je le crains, une poignante lame, Qui tout le long du jour y reste bien souvent !
Ainsi passe ma vie ! Ainsi l'àme blessée, Je promène ma peine et ma triste pensée Loin du beau fleuve Arno, sur les monts, dans les bois !
Mais pourtant, que je souffre et que je me lamente, Je ne puis oublier combien elle est charmante, Combien son œil est doux, combien douce est sa voix !
Le premier vers du texte est imité de Jérémie : Posuit me quasi signum ad sagittam.
LES ANTltHÈSES.
Pace non trovo, e non ho da far guerra.
Quand je crois être en paix, la lutte recommence $ Quand f ai lieu d'espérer, je crains pour l'avenir $ Je rampe alors qu'au ciel je pensais parvenir ?- Sans saisir un fétu j'embrasse un cercle immense.
Qui m'a mis en prison semble atteint de démence : Il n'ouvre ni ne ferme, et, sans me retenir, Il ne rompt pas les fers qu'il a pris soin d'unir. Amour veut me tuer, mais il feint la clémence.
Sans yeux je vois$ sans voix je fais de longs discours ,•
Je désire mourir et j'implore secours ;
En aimant mon prochain je suis atrabilaire.
Je savoure mes maux, et je ris en pleurant-,
A la vie, au trépas je suis indifférent.
Tel est l'état, Madame, où je suis pour vous plaire.
Dans ce sonnet et dans les deux qui précèdent, Pétrarque s'est livré à d'innocents exercices de versification. Neque semper arcum tendit Apollo.
Louize Labé, la belle cordiôre lyonnaise, a gracieusement imité le sonnet des antithèses. De son temps le mélange régulier des rimes masculines et féminines n'était pas de rigueur.
Je vis, je meurs : je me brûle et me noyé : J'ay chaut extrême en endurant froidure : La vie m'est et trop molle et trop dure : J'ay grans ennuis entremeslez de joye.
Tout à un coup je ris et je larmoyé, Et en plaisir maint grief tourment j'endure : Mon bien s'en va, et à jamais il dure : Tout en un coup je seiche et je verdoyé.
Ainsi Amour inconstamment me meine :
Et quand je pense avoir plus de douleur. Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis quand je croy ma joye estre certeine, Et estre au haut de mon désiré heur, 11 me remet en mon premier malheur.