INVECTIVES CONTRE AVIGNON ET LA COUR PONTIFICALE
Fiamma dal ciel sulle tue treccie piova.
Que la flamme du ciel pleuve sur tes palais, Exécrable cité qui laisses la misère Manquer même de glands et du pain nécessaire, Pour nourrir largement le riche et ses valets l
Ville qui sans vergogne à Rome t'égalais, Tu n'as plus en tes murs que traître et que faussaire, Tous les démons du mal t'étreignent sous leur serre ; Dans les excès honteux tu vis et tu te plais!
Tes vierges, tes vieillards s'en vont dansant ensemble $ Au milieu d'eux se tient Satan qui les rassemble Avec V affreux miroir, lafourche et les tisons.
Puisses -tu désormais n'être qu'une masure,
Et voir tes grands seigneurs sans habits, sans chaussure,
Souffrir par les chemins la rigueur des saisons/
Nous voici aux trois sonnets mis à l'index. Ils ont été rétablis dès 1722 dans la plupart des éditions; néanmoins l'abbé de Sade n'a pas osé les citer. En revanche il a traduit une lettre qui n'est pas moins violente ; et encore dit-il qu'il n'a pas choisi les traits les plus forts :
« Tout ce qu'on a dit des deux Babylone, celle d'Assyrie et celle d'Egypte, des quatre labyrinthes, de l'Averne et du Tartare, n'est rien en comparaison de cet enfer [Avignon].
« On y trouve ce Nemrod puissant sur la terre, ce chasseur robuste devant le Seigneur [le pape Clément VI], qui entreprend d'escalader le ciel en élevant des tours superbes; cette Sémiramis avec son carquois [probablement la vicomtesse de Turenne qui gouvernait le pape] ; ce Cambyse, plus insensé que celui d'Orient.
« On y voit l'inflexible Minos, Rhadamante, Cerbère qui dévore tout [grands dignitaires] ; Pasiphaé, éprise d'un taureau ; le Minotaure, fruit d'un amour infâme : tout ce qu'on voit ailleurs d'affreux, de noir, d'exécrable est ici rassemblé. Point de fil qui aide à sortir du labyrinthe, ni Dédale, ni Ariadne. On ne peut se sauver que par le moyen de l'or. Ici l'or apaise les monstres les plus cruels, amollit les cœurs les plus féroces, fend les rochers, ouvre toutes les portes, même celle du ciel ; et pour tout dire en un mot, avec de l'or on achète Jésus-Christ même.
« Dans ces lieux on voit régner les successeurs d'une
MEME SUJET
L'avara Babilonia ha colmo 'l sacco.
Le ciel est irrité. L'avare Babylone
A mérité ses coups par le vice odieux :
De Vénus et Bacchus elle a fait ses seuls dieux,
Et ne respecte plus Jupiter ni Bellone.
Mais pour la châtier, cette cité félonne, Un maître va venir puissant et radieux. Les idoles, objet d'honneurs fastidieux , Tomberont à ses pieds du haut de leur colonne.
Les orgueilleuses tours qui montent dans les airs S'écrouleront aussi près des palais déserts Avec tous les gardiens des grandeurs despotiques.
Alors les nobles cœurs à la vertu liés Gouverneront le monde, et les arts oubliés Flor iront de nouveau comme aux siècles antiques.
troupe de pauvres pécheurs, qui ont oublié leur origine ; ils marchent couverts d'or et de pourpre, fiers de la dépouille des princes et des peuples. Au lieu de ces petits bateaux, sur lesquels ils alloient chercher leur vie dans l'étang de Génésareth, ils habitent des palais superbes. Ils ont des parchemins où pend une espèce de plomb, dont ils se servent comme de filets, pour prendre de pauvres dupes, qu'ils écaillent et mettent sur le gril pour assouvir leur gourmandise. Au lieu d'une sainte solitude, on voit une troupe de scélérats et de satellites ; les festins les plus somptueux ont succédé aux repas les plus simples. [Tout ceci désigne évidemment les cardinaux et leur entourage.]
« A la place des apôtres qui alloient nuds pieds, on voit à présent des satrapes montés sur des chevaux couverts d'or, rongeant l'or, et bientôt chaussés d'or, si Dieu ne réprime ce luxe insolent. On les prendroit pour des rois de Perse, ou des Parthes qu'il faut adorer et qu'on n'oseroit aborder les mains vuides. [Ce sont sans doute les nonces et légats que Pétrarque traitait ainsi.]
« Pauvres vieillards ! pour qui avez-vous pris tant de peine ? Pour qui avez-vous cultivé le champ du Seigneur ? Pour qui avez-vous répandu tant de sang ?
« Ici régnent l'orgueil, l'envie, le luxe et l'avarice avec tous leurs artifices : ni pitié, ni charité, ni foi. Le plus méchant est celui qui réussit le mieux; le pauvre juste est opprimé ; on élève jusqu'aux cieux un scélérat qui répand l'or à pleines mains. La simplicité passe pour folie ; on donne à la méchanceté le
GVII
MEME SUJET
hontana di dolore. albergo d' ira.
Fontaine de douleur, source d'iniquité.
Ecole de l'erreur, temple de l'hérésie, Criminelle cité, Rome de fantaisie, Babylone plutôt par l'impudicité !
Enfer des gens de cœur et de la probité. Paradis des méchants et de l'hypocrisie, Prends garde! Déjà l'heure est peut-être choisie Où le Christ punira tant de perversité/
D'humbles pêcheurs ont fait tes premières murailles Par ton luxe effronté maintenant tu les railles. Et ta vaine espérance, en quoi la places-tu?
Dans ton or mal acquis et dans ta fange immonde. Un nouveau Constantin est-il promis au monde? Non! Dieu seul te rendra l'honneur et la vertu.
nom de sagesse. Dieu est méprisé; les loix sont foulées aux pieds; on adore le Dieu des richesses; on se moque des gens de bien ; et les choses en sont venues au point que bientôt on ne se moquera plus de personne. O temps ! ô mœurs ! » (A/em., II, p. 94.)
C'est dans l'index publié en 1 563, à la suite du concile de Trente, que se trouve désigné un recueil, composé malignement de tout ce que Pétrarque a écrit contre la cour pontificale, y compris ces trois sonnets. Ce recueil, intitulé Alcuni importanti luoghi traJetti fuor délie epistole latine di M. Francesco Petrarcha, etc., con tre sonnetti suoi, n'est plus au nombre des livres prohibés. L'Index librorum prohibitorum, publié à Naples en 1862, n'en fait nulle mention.