PUISSANCE DES YEUX DE LAURE
Non d'alra e tempestosa onda marina.
Jamais devant les flots de la mer en fureur Un nocher las n'a fui vers la rive abritée, Comme j'ai fui moi-même avec lame agitée, Loin des rêves d'espoir que j'ai pris en horreur.
Jamais regard mortel ne fut avec terreur Ebloui par V éclair de la foudre irritée, Comme par la lumière en deux beaux yeux gîtée Fut ébloui le mien qui pleure mon erreur.
Maintenant de V Amour je connais la nature : C'est un enfant espiègle, un monstre en miniature. Loin d'être aveugle, il voit les cœurs qu'il blesse, et rit.
Il ne me cache à moi ni son art ni ses armes; Il m'a sous les longs cils fait lire des alarmes, Et c^est lui qui m'apprend ce que ma plume écrit.
PENDAM LA VIE DE I.AURF. 255
On lit dans Daphnis et Chloé une très-gracieuse description du dieu Amour :
o Si lui demandèrent que c'étoit d'Amour; s'il étoit oiseau ou enfant, et quel pouvoir il avoit. Adonc Philétas se prit de rechef à leur dire : « Amour est un « Dieu, mes enfants. Il est jeune, beau, a des ailes; « pourquoi il se plaît avec la jeunesse, cherche la beauté « et ravit les âmes, ayant plus de pouvoir que Jupiter « même. Il règne sur les astres, sur les éléments, « gouverne le monde et conduit les autres dieux , a comme vous avec la houlette menez vos chèvres et « brebis. Les fleurs sont ouvrage d'Amour; les plantes « et les arbres sont de sa facture; c'est par lui que les u rivières coulent, et que les vents soufflent. J'ai vu « les taureaux amoureux : ils mugissoient ne plus ne « moins que si le taon les eût piqués; j'ai vu le bou- « quin aimer sa chèvre, et il la suivoit partout. Moi- « même j'ai été jeune, et j'aimois Amaryllide; mais lors u il ne me souvenoit de manger ni de boire, ni ne pre- « nois aucun repos ; mon âme souffroit, mon cœur « palpitoit, mon cœur tressailloit, je pleurois, je « criois. » (Edition Jannet, p. 56.)
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(iuesla umil fera, un cm di tigre o a" orsa.
Cette fière beauté, voix douce et griffe aiguë. Démon venu des cieux sous un aspect charmant. De craintes et d'espoirs me berce tellement Que, pour douter de tout, de ses leurres j'arguë.
Si sa manière d'être est toujours ambiguë ', Si rien ne me trahit son secret sentiment, C'est fait de moi ! je meurs : le désenchantement Est peut-être un poison plus sûr que la ciguë.
J'ai lutté trop longtemps ; mon cœur est épuisé:
Ma débile vertu cède; je suis brisé.
Je suis au même instant froid, brûlant, pâle et rose.
Pour échapper au mal en vain je veux courir Je ne puis rien de bien si je ne puis mourir: La vie est jusqu'au bout une épreuve morose.
Ces alternatives de tendresse et de dédain dont Pétrarque se plaint ici se retrouvent dans son Triomphe de la mort: Laure lui dit :
« Tels furent avec toi mes ressources et mes arti:. tantôt un gracieux accueil et tantôt du dédain : tu le sais, puisque tes chants l'ont appris à nombre de pays.
« Lorsque j'ai vu parfois tes yeux si chargés de larmes que j'ai pu me dire : Celui-ci est dévolu à la mort, si je ne viens à son aide ; j'en vois les indices certains ;
Alors j'y ai pourvu par quelque honnête secours... ■ Tr. du comte de Gramont, p. 2
a Sous ces apparences de compassion, dit M. Méziè- :i*y a-t-il pas un peu de coquetterie? Je ne justifierai point Laure de ce reproche... Aimée et glorifiée par un homme de génie, touchée de la célébrité que lui valait cet amour, décidée pourtant à ne rien accordera son amant qui pût compromettre son honneur, ne lit-elle pas ce qu'eût fait à sa place, je ne dirai pas une sainte, mais plus d'une personne vertueuse vivant dans le monde? » ^Pétrarque. Etude, p. 121.)