‹ Les sonnets de Pétrarque (volume 2)Chapitre 128 sur 155 · LES PLEURS DE LAURE · texte numérisé non relu

LES PLEURS DE LAURE

Non fur mai Giove e Cesare si mossi.

César et Jupiter n'étaient jamais si prompts, Vun à punir et Vautre à lancer le tonnerre, Que la pitié ne pût de leur cœur débonnaire Obtenir l'indulgence ou l'oubli des affronts.

Laure pleurait. Celui qui fait que nous souffrons Vit que son mal n'était rien moins qu'imaginaire ,• Et le mien, depuis lors, plus vif qu'à l'ordinaire, Jusqu'à mes os tremblants plonge ses éperons.

Oui, l'Amour, sans souci d'accroître mes alarmes, M'a dépeint ou sculpté ces précieuses larmes. Et ce cher souvenir est gravé dans mon cœur.

Ainsi souvent ce dieu, pour torturer mon être, Avec d'habiles clef s en moi rentre et pénètre, Et parmi mes soupirs s'établit en vainqueur.

On ne voit pas de prime abord ce que César et Jupiter ont de commun avec les pleurs de Laure. Mais en rctlechissant, on comprend que Laure fut frappée d'un malheur imprévu, plus prompt et plus impitoyable que la colère de César et que la foudre de Jupiter. C'était sans doute un deuil de famille. Voici les conjectures de l'abbé de Sade :

■ Il est certain que Paul de Sade, le beau-père de Laure, vieillard très-vénérable, mourut cette année [1346]; cette mort seroit-elle le sujet de la grande douleur dont il est ici question? J'ai peine à le croire... Laure eut cette année, si je ne me trompe, un grand sujet de chagrin sur lequel Pétrarque ne s'explique pas (peut-être la mort d'Ermessende sa mère). Elle étoit pénétrée de la plus vive douleur. Pétrarque alla lui„ témoigner la part qu'il y prenoit : sans doute il étoit enfin parvenu à avoir les entrées chez elle. Il fit à cette occasion quatre sonnets [celui-ci et les trois suivants]. » (Mém., II, p. 259.)

MEME SUJET

/' vidi in terra angelici costumi.

Sur terre il est encor des vertus angéliques : Et depuis que mon cœur s'émut à leur aspect, Tout ce qui charme autrui m'est devenu suspect, Tout est songes, fumée, ombres diaboliques.

J'ai vu pleurer ces yeux, beaux y eux mélancoliques, Devant qui le soleil s'efface avec respect ,• J'ai connu ce langage affable et circonspect Auquel obéiraient fleuve et mont sans répliques.

Amour, fierté, sagesse et penser s généreux Pendant ces pleurs si purs s'étaient unis entre eux Et formaient un concert de douceur infinie.

Et Je ciel se montrait tellement attentif

Que pas un chant lointain, pas un rameau plaintif,

Pas un souffle rC osaient en troubler V harmonie.

Pétrarque s'inspira de la douleur de Laure, comme Dante s'était inspiré de celle qu'éprouva Béatrice à la mort de son père. Dante, dans un premier sonnet, interroge les dames qui ont vu pleurer sa maîtresse et, dans un second, il prête aux dames la réponse suivante :

« Serais-tu celui qui a si souvent parlé de notre dame, en nous adressant la parole? Nous reconnaissons ta voix, mais ta figure est bien changée.

« Pourquoi pleures -tu si abondamment, que tu excites la pitié de tout le monde? Est-ce que tu l'as vue pleurer, que tu ne saurais modérer ni cacher ta douleur?

« Laisse-nous pleurer, nous qui l'avons entendue mêler ses paroles à ses larmes. Ce serait chose répréhensible que de nous consoler.

« Ah ! la douleur est si fortement empreinte sur les traits de cette dame, que celle de nous qui aurait voulu la regarder serait tombée morte devant elle en pleurant. » (Tr. Delécluze.)

GXXIV

MEME SUJET

Quel semprc acerbo cd onorato giorno.

Ce jour à jamais cher, à jamais consacré M'a remis dans le cœur son image vivante $ Il faudrait du génie, une plume savante Pour qu'il fût en mes vers dignement célébré.

L'émoi touchant de Laure a jusqu'à moi vibré, Et la triste douceur de sa plainte émouvante Semblait d'une immortelle ou d'une âme fervente Qui vit avec le ciel et le calme à son gré.

Ses cheveux étaient d'or, ses traits blancs comme toiles. Ses cils couleur d'ébène, et ses yeux deux étoiles, Où V Amour à coup sûr tendait son arc fatal.

Des perles et la rose exerçaient leur empire

Où le sourire éclat, où la parole expire;

Ses soupirs étaient flamme et ses larmes cristal.

De quelle eouleur étaient les yeux de Laure? On voit dans ce sonnet que ses cils étaient d'ébène, ebeno i cigli ; Pétrarque parle du noir et du blanc de ses yeux au sonnet CXVIII et il se sert de la môme expression bianco e nero dans les canzone III et IX. Quand il compare le corps de Laure à une charmante prison (canzona XXV), il dit que »les fenêtres sont de saphir, finestre di ^affiro. Mais nulle part il ne dit franchement s'ils étaient bleus ou noirs, Aussi Pabbé de Sade, dans son portrait de Laure (commentaire du sonnet LVII), s'abstient-il d'indiquer leur couleur. Toutefois, dans une note, il se prononce en faveur des yeux noirs.

« Pétrarque, dit-il, parle mille fois des yeux de Laure, et l'on dispute encore sur leur couleur. Ceux qui prétendent qu'ils étoient bleus se fondent sur l'épithète de sereni que Pétrarque leur donne quelquefois et sur ce qu'il est rare que les blondes n'aient pas les yeux bleus. Gli occhi sereni' e le stellanti ciglia (sonnet CLXVII). Ceux qui croient que les yeux de Laure étaient noirs s'appuyent sur le bianco e nero dont Pétrarque se sert quelquefois. L'abbé Salvini explique mal ce bianco e nero; pour moi je pense qu'il vaut mieux dire que Laure avait les yeux noirs. » (Mém., I, p. 122.)

MEME SUJET

Ove ch'V posi gli occhi lassi o giri.

Où que mes yeux lassés cherchent la quiétude, Toujours ma passion me suit obstinément j Je retrouve partout le visage charmant Qui de nouveaux désirs peuple ma solitude.

De la mélancolie adoptant V attitude, Laure semble gémir par noble dévouement-, Je crois V entendre encore avec ravissement, Si pur est son langage exempt d'art et d'étude.

Amour et moi, d'accord avec la vérité,

Nous avons dit : Jamais, en aucune cité,

Une dame aux regards n'offrit des beautés telles

Non! jamais le soleil ne vit s'échapper d'yeux Si doux de si doux pleurs, et les lèvres mortelles N'ont jamais rien chanté de plus mélodieux !

2Ôg

Ovide avant Pétrarque avait dit que les pleurs embellissent une amante :

Clamabat flebatque simul; scd utrianquc deccbat, Nec facta est lacrymis turpior Ma suis.

Un auteur a traduit comme il suit les deux quatrains de ce sonnet :

Partout où fatigués mes yeux vont et se posent Pour calmer les élans de leurs fougueux desseins, De ma dame en tous lieux je trouve les traits peints, Pour que mes désirs soient toujours verts et tant osent.

Si belle est la douleur qui pousse ses instincts, Qui tant à la pitié S07i bon cœur prédisposent ; A mon oreille aussi tout pareil charme causent Son ardente parole et ses soupirs divins.

Ceux qui aiment ce genre de traduction pourront se procurer à la librairie internationale les Rimes de Pétrarque traduites en vers, texte en regard, par Joseph Poulenc, 4 vol. grand in-18, 1 865.

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