‹ Les sonnets de Pétrarque (volume 2)Chapitre 133 sur 155 · IL TORTE ENVIE A TOUS LES LIEUX QUI JOUISSENT DE LA PRÉSENCE DE LAURE · texte numérisé non relu

IL TORTE ENVIE A TOUS LES LIEUX QUI JOUISSENT DE LA PRÉSENCE DE LAURE

Lieti fiori e felici, e ben nate erbe

Joyeuses fleurs des champs et galons parfumés Que Laure avec les plis de sa robe caresse, Vallée où Von entend sa voix enchanteresse, OU Von voit ses pieds fins sur le sable imprimés ,•

Par le chant des oiseaux feuillages animés, Corolles dont Va\ur plaît à l'humble tendresse^ Ténébreuses forêts dont la cime se dresse En cherchant du soleil les rayons bien-aimés.

O suave contrée, ô grand fleuve rapide

Qui dois à ses traits purs, à son regard limpide

Ces clartés de cristal qu'admire le nocher ,•

Que n'ai-je, comme vous, V aspect de sa belle âme, Moi qui suis plus atteint par V amoureuse flamme , Que par les feux du ciel un antique rocher !

• Laure, dit l'abbé de Sade, aimoit à se baigner. Pétrarque, dans sa première chanson, raconte qu'un jour étant à la chasse, il la trouva dans une fontaine où elle prenoit le bain dans le fort de la chaleur. Honteuse d'être surprise en cet état, soit pour se venger, soit pour dérober la vue de ses charmes que rien ne couvroit, elle lui jeta de l'eau au visage. Il y a apparence que cette fontaine est la même que celle à qui Pétrarque adresse la parole dans sa quatorzième chanson, où il dit que Laure alloit quelquefois y rafraîchir ses appas. Il paroit par le sonnet [ci-contre] qu'elle se baignoit aussi dans le Rhône, lorsque la saison le permettoit.

« C'est un ancien usage qui est encore observé : les plus grandes dames d'Avignon vont prendre les bains du Rhône dans les mois de juillet et d'août, et s'en, trouvent très-bien. Ce sonnet prouve que Laure faisoit sa résidence à Avignon. » (Mém. pour la vie de Pétrarque, II, 489.)

IL CONSENT A SOUFFRIR TOUJOURS POURVU QUE LAURE LUI PERMETTE DE L'AIMER.

Amor che vedi ogni pensiero aperto.

Amour, toi qui m'as pris ma vie et ma pensée. Toi qui conduis mes pas et qui me fais souffrir, Lis au fond de mon cœur, à toi je veux l'ouvrir ; Tu verras ma douleur et présente et passée.

Déjà ma patience à te suivre est lassée, Et tu montes toujours sans de moi f enquérir, Et tu ne songes pas qu'il me faudra périr Si d'obstacles nouveaux la route est hérissée.

J'aperçois, il est vrai, la lumière lointaine Qui promet à mes jours une ivresse certaine-, Mais ai-je, comme toi, des ailes pour voler P

D'ailleurs pourquoi hausser le but auquel j'aspire P Je suis content pourvu que celle qui m'inspire Soit noble et me permette à ses pieds de brûler.

Ce sonnet caractérise bien l'amour chevaleresque. Pétrarque borne ses désirs à brûler pour une noble dame qui ne rougisse pas de lui : Pur che ben desiando ? mi consume, Ne le dispiaccia che per lei sospiri. Le sentiment platonique règne généralement dans le can- ~oniere. Çà et là cependant, je l'ai déjà dit, on surprend quelque désir moins éthéré. Pétrarque, du reste, avait dégagé le platonisme de l'obscurité symbolique dans laquelle Dante l'avait fourvoyé. « Il le fit descendre, dit M. Mézières, de la sphère toujours nuageuse des abstractions, pour le ramener sur la terre. Il nous laissa voir, beaucoup plus que ne l'avaient fait jusque-là les poètes italiens, ce qui se passe au fond du cœur de deux amants ; il étudia davantage les nuances des sentiments'et poussa plus loin qu'aucun écrivain antérieur à lui l'analyse psychologique. Peut-être, dans ce retour en arrière, aurait-il nécessairement retrouvé trop de réminiscences des Provençaux et des trouvères, s'il n'avait énergiquement rompu avec ses souvenirs par le caractère personnel de son amour et par la sincérité de son émotion. » {Etude sur Pétrarque, p. 35.)

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