EN PASSANT PAR LA FORET DES ARDENNES
Per me^' i boschi inospiti e sclvaggi.
Dans cette forêt sombre, immense solitude, Où l'homme quoique armé n'avance qu'en tremblant, Moi, je marche sans peur, mon cœur ne se troublant Quà la clarté des yeux qui font ma servitude.
Et je chante en chemin, sans plus d'inquiétude, Celle dont me poursuit le spectre rose et blanc. Près d'elle je crois voir des dames s' assemblant Quand je vois des troncs d'arbre en diverse attitude.
Il me semble Vouïr lorsque le vent gémit, Lorsque l'oiseau gazouille et que l'herbe frémit, Lorsque sur le gravier murmure Fonde claire.
Jamais d'une forêt la ténébreuse horreur
Ne fut plus à mon gré, grâce à ma douce erreur.
Mais là n'est pas, hélas l le soleil qui m'éclaire.
PENDANT LA VIE DE LAURE. 3o(J
L'abbé de Sade rapporte ce sonnet et le suivant à l'année 1 3 33. C'est à cette époque, en effet, que Pétrarque fît son voyage de France et d'Allemagne.
« Pour bien goûter la plus grande partie des sonnets de Pétrarque, dit Ginguené, il faut se rappeler les événements de sa vie, et les vicissitudes de sa passion pour Laure. On sait que dans les commencements de cet amour, las de n'éprouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en France et dans les Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes ; mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage par le souvenir de Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt même, alors fort dangereuse, infestée de brigands, plus sombre et plus déserte qu'elle ne l'est aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination se nourrissait. » {Hist. litt. d'Italie, tome II, p. 5o5.) « La guerre, dit l'abbé de Sade, entre le duc de Brabant et le comte de Flandres, qui se disputaient la souveraineté de Malines, rendoit le passage des Ardennes encore plus périlleux qu'à l'ordinaire, par les courses qu'y faisoient les partis des deux armées.
« Cependant Pétrarque ne prit point d'escorte : seul et sans armes, il osa traverser ces sombres forêts, où l'on ne pouvoit entrer sans ressentir une secrète horreur. Il nous assure qu'il n'eut point de peur; mais je ne sçais si l'on doit croire sur sa parole un poëte qui parle de sa bravoure. » (Mém., tome I, p. 21 5.)