‹ Les sonnets de Pétrarque (volume 2)Chapitre 148 sur 155 · EFFETS OPPOSES QUE PRODUIT L AMOUR · texte numérisé non relu

EFFETS OPPOSES QUE PRODUIT L AMOUR

Amor mi sprona in un tempo ed affrena.

Amour me fait sentir l'éperon et le frein, Me brûle et me transit, m'encourage et me brise, M'appelle et me bannit, me flatte et me méprise. Mon front est tour à tour soucieux ou serein.

Tantôt V espoir au cœur et tantôt le chagrin. Puis mon désir divague et fuit son entreprise , Et si folle est l'erreur dont mon âme est éprise Que je hais volontiers le plaisir souverain.

Une pensée amie, écartant mes alarmes,

Me montre en vain le gué dans le ruisseau des larmes

Pour atteindre le calme et le bonheur constant.

Je suis comme entraîné par une voix secrète ; Je prends une autre route, et plus rien ne m'arrête Sur le bord de V abîme où le trépas m'attend.

A propos de ce sonnet, on peut dire avec MM. Ernest et Edmond Lafond :

« Quel peintre plus énergique de l'amour, de ses éternelles alternatives et de ses perpétuelles contradictions ! Comme, tour à tour en proie au désespoir et à l'espérance, son amour, tantôt se livre au transport des sens, tantôt s'agrandit, se purifie et s'idéalise sous un souffle divin qui l'enlève à la terre et le porte au ciel !

« Non, Laure n'était pas, comme on l'a prétendu, une allégorie sous laquelle le poëte symbolisait la gloire et la poésie, ou bien, comme l'a dit Voltaire, une Iris en l'air à laquelle il adressait force madrigaux par un pur jeu d'esprit où le cœur n'entrait pour rien. Nonseulement elle a existé, mais encore elle est l'âme et la vie du poëme de Pétrarque ; elle lui a inspiré une passion réelle et non feinte, une passion brûlante qui n'est devenue platonique que par l'âge et la chaste résistance qu'elle y opposait sans cesse, une passion qui a survécu au temps, à l'absence, à la mort même, et qui est devenue un type immortel d'amour et de poésie. » (Dante, Pétrarque, Michel -Ange, Tasse, Sonnets choisis, p. 102.)

A GERI GIANFIGLIAZZI, SUR CE QUE DOIT FAIRE UN AMANT AVEC UNE FEMME ALTIÈRE

Geri, quando talor meco s' adira.

Géri, quand les regards de ma douce ennemie Etincellent sur moi, pleins de courroux hautain, J'use d'un talisman dont l'effet est certain ,« Et mon âme inquiète est bientôt raffermie.

Plus son accueil est dur, plus ma face blêmie Laisse voir la douleur dont mon cœur est atteint. Ma résignation à mon humble destin Parvient à réveiller sa clémence endormie.

Oserais-je autrement m exposer à la voir?

Comme devant Méduse au magique pouvoir,

Ne deviendrais-je pas bloc de marbre ou d'argile?

Fais donc ainsi toi-même ,- il n'est rien de meilleur. Penses-tu par la fuite éviter ton malheur? Ton maître (*) n' a- 1 -il pas une aile plus agile?

i V Amour.

Il paraît que Pétrarque était consulté comme un oracle en fait d'amour. Voici la seconde fois que des conseils lui sont demandés. (V. le sonnet CI.) Ne peut-on pas inférer de ce nouvel appel à son expérience qu'il avait fini par toucher le cœur de son inhumaine et que la chose était connue? Ses poésies offrent plusieurs indices de l'affection de Laure (on les trouve notés avec soin dans l'estimable travail cité en regard du sonnet précédent). Mais, craignant de se tromper sur leur signification, il n'osait s'en prévaloir et soupirait toujours. Cette crainte et cet aveuglement sont les signes d'un amour sincère.

D'ailleurs si Pétrarque n'avait célébré qu'une Laure idéale, se serait-il condamné de parti pris au rôle d'amant toujours rebuté ? Quelque vertu qu'on lui sup- x pose, aurait-il affronté le ridicule pour un être imaginaire? Non, s'il fut longtemps la fable et la risée du peuple, comme il le dit dans son premier sonnet : al popol tuto — Favola fui gran tempo, ce ne put être que pour une femme réellement vivante et passionnément aimée.

Le sonnet auquel répond celui de Pétrarque est conservé dans l'appendice de quelques éditions.

GXLVII

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