IL COMPARE LAURE AU PHENIX
Questa Fenice, dell' aurata piuma.
Sans art ce Phénix forme, avec sa blonde plume, A son cou gracieux un collier qui plaît tant, Que les rebelles cœurs sont vaincus à l'instant. Et que le mien, trop faible, en désirs se consume.
Il porte un diadème; à Ventour Pair s'allume, Et V Amour en extrait un feu surexcitant Qui pénètre sans bruit dans le sein palpitant, Un feu qui brûle encor par la plus froide brume.
Un vêtement de pourpre, aux plis tout parsemés De roses et d'azur, enrichit ses épaules ; Jamais rien de si beau ne se vit sous les pôles.
L'opulente Arabie et ses monts parfumés Possèdent seuls, dit-on, cet oiseau phénomène. Mais sur les bords du Rhône un autre se promène.
J'allais citer quelques vers de Claudien sur le phénix, lorsque le hasard a fait tomber sous ma plume cette historiette qui fera diversion :
« Un très-grand prince de par le monde vint une fois à estre amoureux de deux belles dames tout à coup, ainsi que cela arrive souvent aux grands, qui aiment les variétez. L'une estoit fort blanche, et l'autre brunette, mais toutes deux très-belles et fort aimables. Ainsi qu'il venoit un jour de voir la brunette, la blanche, jalouse, luy dit : « Vous venez de voiler pour « corneille. » A quoy luy répondit le prince un peu irrité, et fasché de ce mot : « Et quand je suis avec vous, « pour qui vollé-je ? » La dame respondit : « Pour un « phénix. » Le prince, qui disoit des mieux, répliqua: « Mais dites plustost pour l'oiseau de paradis, là où il « y a plus de plume que de chair, » la taxant par là qu'elle estoit maigre aucunement. » (Brantôme, Vies des Dames galantes, édition déjà citée, p. \Sj.)
Maigre aucunement signifie un peu maigre, maigre en certains points ; voy. le Glossaire de Roquefort.
LES PLUS CÉLÈBRES POETES N 'AURAIENT CHANTÉ QUE LAURE, SILS LAVAIENT VUE.
Se Virgilio cd Omero avessin visto.
S'il avait lui du temps des Grées et des Latins Ce soleil dont je sens la lumière bénie, Homère, puis Virgile auraient mis leur génie A chanter tour à tour ses glorieux destins.
Enée, Ulysse , Ajax, de jalousie atteints, N'auraient pas inspiré ces rois de l'harmonie, Et parmi les héros de Troie et d'Ausonie Ils ne brilleraient pas jusqu'aux siècles lointains.
A Scipion, la fleur de la valeur antique. Ne peut-on comparer cette nouvelle fleur De beauté, de vertus, vrai trésor domestique ?
Ennius chanta l'une en langage rustique ,•
En chantant Vautre, hélas! le mien n'est pas meilleur.
Qu'elle comprenne au moins l'accent de la douleur !
L'adorateur de Laure trouvait naturellement son idole digne des chants d'Homère et de Virgile. On peut lui passer cette hyperbole et beaucoup d'autres. Il savait que les femmes sont sensibles à la flatterie. La Fontaine le savait aussi en écrivant le quatrain suivant :
L'or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, Ne contenteroit pas en semblables desseins Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.
« Il n'y a point de femmes, remarque l'abbé de Sade, qui ait été si souvent et si bien chantée que Laure. Cependant Pétrarque paroît craindre, ou de n'en avoir pas assez dit, ou de n'avoir pas assez bien dit. Son style lui paroît peu assorti au nom et au mérite de Laure. Il compare le sort de cette dame à celui de Scipion l'Africain, dont les exploits héroïques n'ont été célébrés que par les vers grossiers d'Ennius. » (Mém., II, p. 492.)
33o LES SONNETS DE PETRARQUE
IL CRAINT QUE SES VERS NE SOIENT PAS DIGNES DE LAURE. Giunlo Alessandro allafamosa tomba.
Sur la tombe d'Achille on prétend qu'Alexandre Dit avec un soupir : « Que je t'estime heureux, « Toi qui d'un grand poète eus l'accent chaleureux « Pour exalter ta gloire et réjouir ta cendre l »
Mais celle, dont le nom ne doit pas plus descendre Que le nom d'un héros dans l'oubli ténébreux, Elle ne survivra qu'en mes vers langoureux ; Encor me croira-t-on mieux qu'on a cru Cassandre .'
Et qui donc cependant plus que Laure a des droits
A l'encens dont Virgile honorait dieux et rois,
Aux doux accents d'Orphée, aux nobles chants d'Homèn
Sa triste étoile, hélas! l'a mise entre mes mains; Quels que soient mes désirs, mes efforts surhumains, Ma voix ne lui rendra qu'un hommage éphémère.
Ce sonnet est écrit dans la même pensée que le précédent. Laure est digne d'être célébrée par un meilleur poète. L'abbé de Sade félicite Laure, au contraire, et avec raison, d'avoir inspiré la muse de Pétrarque.
« Si la gloire qu'on a acquise sur la terre pouvoit ajouter quelque chose au bonheur dont jouissent les âmes pures dans le sein de la Divinité, quelle obligation Laure n'auroit-elle pas à Pétrarque ! Sans lui, sans ses beaux vers marqués au coin de l'immortalité, le nom de Laure seroit enseveli dans la nuit des temps. Sa beauté, sa vertu, toutes ses perfections n'auroient pu l'en tirer. Combien de femmes plus belles et aussi vertueuses qu'elle dont on ne parle pas, parce qu'elles n'ont pas eu des Pétrarques pour amants! Malgré la célébrité que lui a donnée ce grand poëte, son nom de famille et son état ont été ignorés pendant plusieurs siècles, parce qu'il n'avoit pas jugé à propos de les faire connoître dans ses vers. » (Mém., tome II, p. 491.)
Le premier quatrain semble imité de Silius Italicus :
Félix yEacida, cui tali contigit ore Gentibus ostendi, crevit tua carminé virtus.