XXVIII INTRODUCTION
sincérité et d'émotion. L'étude attentive du Can^oniere nous le prouvera souvent. Mais, avant même d'en venir là, nous en trouverons la preuve positive dans les ouvrages latins de Pétrarque... Il dit d'abord, dans YEpître à la postérité qui précède ses lettres familières, que, pendant sa jeunesse, il fut « en proie à un amour très-violent, mais unique et honnête. » Ailleurs il répond à l'évêque de Lombez, Jacques Colonna, qui s'était, à ce qu'il semble, un peu moqué de sa passion, et qui malicieusement feignait de ne pas la croire sérieuse : « Pourquoi dis-tu que je me suis forgé un nom imaginaire de Laure, afin qu'il y eût une femme dont je parlasse et à cause de laquelle beaucoup parleraient de moi, mais qu'en réalité dans mon esprit il n'y a point de Laure, excepté ce laurier poétique auquel mon long et infatigable travail atteste que j'aspire ; qu'au sujet de cette Laure vivante, de la beauté de laquelle je parais épris, tout a été fait de sa main, mes vers feints, mes soupirs simulés? Plût à Dieu que tu eusses dit vrai dans ta plaisanterie, que ce fût une feinte et non une fureur! Mais, crois-moi, personne ne feint longtemps sans une grande peine, et se donner de la peine gratuitement pour paraître fou, c'est le comble de la folie. Ajoute que, bien portants, nous pouvons simuler la maladie par nos gestes, mais que nous ne pouvons simuler la pâleur. Tu connais ma pâleur, ma peine. Aussi je crains qu'avec cette gaieté socratique qu'on appelle ironie, — et en ce genre tu ne le cèdes pas à Socrate lui-même, — tu n'insultes à ma maladie. »
« Dans les dialogues sur le Mépris du monde qu'au cun biographe de Pétrarque ne consulte assez, auxquels il faut toujours recourir en lisant le Can^omere* comme au meilleur des commentaires, il caractérise mieux encore cette maladie dont il a tant soufïeruLl rappelle combien il a versé de larmes, que de soupirs il a poussés! Que de nuits passées sans sommeil! que
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de fois il a méprisé la vie et souhaité la mort! Il pâlissait, il maigrissait. Ses yeux étaient constamment humides, son esprit troublé, sa voix rauque, ses propos interrompus. Un seul changement du visage de sa maîtresse changeait tout son être. Il en était arrivé à dépendre d'un seul de ses regards1... »
Nous ne suivrons pas M. Méziôres dans le brillant récit qu'il fait de la passion de Pétrarque pour en montrer la réalité. On ne conteste aujourd'hui ni l'existence de Laure, ni les sentiments de Pétrarque. Mais il n'en est pas de môme de l'identité de Laure. Les preuves produites par l'abbé de Sade en faveur de Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade, preuves acceptées par les écrivains les plus compétents, ne peuvent convaincre les contradicteurs de parti pris. Ceux-ci, moralistes intempestifs, veulent à toute force, et pour la plus grande gloire de notre poète, que son inspiratrice n'ait pas été mariée. Ils ne réfléchissent pas que, si Laure était célibataire, Pétrarque serait impardonnable. Est-il permis à un honnête homme d'aimer une jeune fille et de la poursuivre pendant vingt et un ans de ses chants amoureux, sans exprimer le moindre désir de l'épouser ni le moindre regret de ne pouvoir l'épouser? N'est-ce pas un crime de la part du poëte que de jeter le trouble dans une âme et dans une existence pour le simple plaisir d'exercer sa muse ? Avec une Laure mariée, l'honneur de Pétrarque est intact. Les mœurs de son temps, nous le verrons au paragraphe III, l'autorisaient à prendre une femme, aussi bien qu'une jeune fille, pour dame de ses pensées.
Dieu merci, les partisans du célibat de Laure n'ont pas réussi dans leurs recherches. Plusieurs fois ils ont
1 Pétrarque, Etude, 2e éd., p. 40, 44 et 48.