DE SON DÉSIR INSENSÉ DE SUIVRE LAURE
Si traviato è 7 folle mio desio.
Ah! qu'il s'est fourvoyé mon insensé désir A poursuivre au milieu de l'ombre bocagère Celle qui devant moi s'envole si légère Et qu'Amour en ses lacs ne peut jamais saisir
Plus, en le rappelant, je lui dis de choisir Un chemin sûr et non une route étrangère, Moins il entend ma voix quil croirait mensongère, Et plus Amour V entraîne à mon grand déplaisir.
Puisqu'il brise le frein comme un coursier sauvage, Je m'abandonne à lui, je subis son servage; Il faut que je le suive au risque de périr.
Et pour atteindre quoi? bienmoins qu'une chimère; La feuille de laurier dont la saveur amère Augmente la douleur au lieu de la guérir.
« Quoiqu'il ait retouché ses sonnets à plusieurs reprises l, comme il conste par le fragment original qu'Ubaldini a donné au public, il est très-vrai que les premiers sont encore les plus foibles, et cela me paroît tout simple. La lime ne sert qu'à corriger les fautes de style et le méchanisme de la versification : elle ne donne pas de la chaleur et de l'âme à des vers qui en étoient dépourvus en naissant.
« Pétrarque en ce sonnet nous apprend seulement qu'il couroit après Laure; et qu'elle le fuyoit comme Daphné fuyoit Apollon...
« Personne n'ignore la fable de cette Nymphe. Elle étoit fille du fleuve Pénée : les dieux la changèrent en laurier pour la mettre à l'abri des poursuites vives d'Apollon. Puisque vous ne pouveç pas être ma femme, dit-il, vous sere^ au moins mon arbre. » (Me'm. pour la vie de Pétrarque, I, 177.)
1 Pétrarque, parlant un jour à cœur ouvert de ses sonnets, en citait un vers qu'il avait refait trente-quatre fois. ( X. Marmier, Discours de réception à l'Académie. — Voir le commentaire du sonnet I. j
l8 LES SONNETS DE PETRARQUE
A UNE DAME, POUR L'EXHORTER A l/ÉTUDE
La gola, e 7 sowwo, e V o^iose plume.
La table et le far-niente, ennemis de l'étude, Ont banni la vertu de ce monde pervers ; Aussi notre nature en des chemins divers Egare maintenant sa folle inquiétude .
On a si bien éteint parmi la multitude
Toute clarté bénigne, âme de l'univers,
Qu'au lieu de l'admirer, on prend pour un travers
Le chaste amour des arts et de la solitude.
Hélas ! myrte et laurier, quyêtes-vous devenus P « Et toi, Philosophie, allons ! marche pieds nus ! » Dit la foule qu'anime un intérêt sordide.
Dans la route opposée il ira peu de pas. D'autant plus, je t'en prie, oh! n'abandonne pas Ta louable entreprise, esprit noble et candide !
Il y a tout lieu de croire que ce sonnet est adressé à une dame de Sasso-Ferrato, Justine de Levis Perotti, bisaïeule de Clotilde de Surville. (Voir la préface des Poésies de Clotilde et YHistoria mulierum philosopharum de xMénage.) « Justine, dit l'abbé de Sade, faisoitdes vers ; les gens du monde se moquoient d'elle et lui disoient : Le métier d'une femme est de coudre et filer; cessez d'aspirer au laurier poétique; laissez la plume; prenez l'aiguille et le fuseau. » Justine découragée demanda conseil à Pétrarque, en lui adressant un sonnet auquel il répondit sur les mêmes rimes. On peut voir ce sonnet dans les Mémoires de l'abbé de Sade, I, p. 190. Cet auteur ajoute, p. 192 :
« On raconte une application assez heureuse de deux vers de ce sonnet (celui de Pétrarque). Un philosophe mal pourvu des biens de la fortune passoit dans la rue assez mal vêtu. Un médecin dit en le voyant passer : Poveraenuda vai Filosofia. Le philosophe lui répondit sur-le-champ par le vers qui suit : Dice la turba al vil guadagno intesa. »