IL ESPERE QUE LA VIEILLESSE LUI SERA PLUS PROPICE
Se la mia vita dall' aspro tormento.
Puissé-je vivre encor d'asse\ longues années, Malgré l'âpre douleur dont mon cœur est atteint, Pour voir de vos beaux yeux le regard presque éteint, Vos cheveux d'or blanchis et vos lèvres fanées!
Puissé-je voir un jour à l'oubli condamnées Ces parures de prix rehaussant votre teint Et doublant cet éclat qui dès l'abord retint Et qui comprime encor mes ardeurs spontanées !
Mon âme alors sans crainte à vous pourra s'ouvrir Et sans vous offenser ma voix vous découvrir Combien d'ans et de jours a duré mon supplice.
Et si Vâge est venu qui doit tout assoupir, Par léchange tardif d'un regret, d'un soupir Nos lèvres toucheront à l'amoureux calice.
L'abbé de Sade tait sur le souhait de Pétrarque la réflexion suivante :
« Cette idée se présente assez naturellement à un jeune amant timide et sans expérience. Plusieurs poètes latins et italiens centre autres le cardinal Bembo) ont fait en vers ce compliment à leurs maîtresses. J'ignore si elles en étoient bien flattées; mais je suis bien" sûr que ce tour de galanterie ne réussiroit pas aujourd'hui en France, où les femmes n'aiment pas qu'on leur annonce d'avance les ravages que le temps fera sur elles. » {Mém., I, p. 1 85.)
Alexandre Tassoni comparait plaisamment ces tardives faveurs au secours de Pise, qui arriva quarante jours après que la ville fut prise.
Ronsard n'a pas été plus galant avec son Hélène en lui disant : Vous serez; au foyer une vieille accroupie. Et Béranger, dans sa chanson : Vous vieillirez ô ma belle maîtresse, n'a pas dû plaire beaucoup à sa Lise en lui parlant de ses rides futures.
3o les sonnets de Pétrarque
LA BEAUTE DE LAURE LE GUIDE AU SOUVERAIN BIEN Quando fra V altre donne ad ora ad ora.
Lorsque Lattre apparaît dans un cercle brillant, Autant elle l'emporte en esprit comme en grâce Sur les autres beautés que sa vue embarrasse, Autant s'accroît l'amour dans mon cœur tressaillant .
Je bénis le lieu, l'heure où d'un œil bienveillant Elle a souffert mes pas attachés à sa trace; Car de dame si belle et de si noble race C'est un bien de rêver le sourire accueillant .
D'elle vient à mon âme une pensée unique Qui suffit à ma vie et qui me communique Le mépris des plaisirs que cherche tout humain.
D'elle me vient aussi ce précieux courage
Qui conduit vers le ciel à travers maint orage;
Et déjà, plein d'espoir, je suis le bon chemin.
PENDANT LA VIE DE LAURE. 3l
« Sans cesse occupé du plaisir de voir l'objet de son amour, Pétrarque alloit à toutes les fêtes; il setrouvoit dans tous les lieux où les dames avoient coutume de se rassembler : c'étoit la seule façon dont il pût voir Laure. Son mari, qui avoit du penchant à la jalousie, n'auroit pas permis l'entrée de sa maison à un jeune Italien beau et bien fait.
« Laure paroissoit dans ces assemblées parmi les beautés dont la ville d'Avignon était ornée, comme une belle fleur au milieu d'un parterre, qui efface toutes les autres par l'éclat et la vivacité de ses couleurs. Quelle joie pour Pétrarque, quand il pouvait jouir de ce spectacle ! sa passion prenoit de nouvelles forces ; il s'applaudissoit d'avoir fait un si bon choix : rien de plus honorable à ses yeux que d'être attaché à Laure! Le respect qu'il avoit pour elle, l'admiration que lui inspiroit sa vertu, le faisoient rentrer en lui-même et le détachoient de quelques commerces peu honnêtes, où j'ai dit que sa jeunesse et son tempérament l'entraînoient quelquefois malgré lui. » (Mémoires de l'abbé de Sade, I, p. 186.)
XIÏI