IL NE PEUT CELEBRER LAURE ASSEZ DIGNEMENT
Vergognando talor ch' ancor si taccia.
Honteux par/ois, Madame, en songeant que mes vers N'ont pas asse% loué votre grâce adorable, Je voudrais évoquer dans un chant mémorable Le jour où vos beauxy eux pour moi se sont ouverts .
Mais ce labeur m* expose à des périls divers j Cette œuvre exige trop la lime inexorable : Mon esprit, qui connaît sa torpeur déplorable, Craint de voir des écueils et de choir au travers.
Quand je veux publier combien vous êtes belle, Ma voix reste captive en ma bouche rebelle : Quel son pourrait monter jusqu'à votre hauteur?
Quand ma main veut tracer combien vous save\ plaire, Mes doigts brisent bientôt ma plume avec colère. D'écrits dignes de vous quel peut être l'auteur?
I /abbé de Sade pense que ce sonnet devrait être placé le premier, parce que Pétrarque dit qu'il n'a pas encore chanté la beauté de Laure. Mais l'estimable abbé a pris trop à la lettre les deux premiers vers :
Vergognando talor ch' ancor si taccia.
Donna, per me vostra bellc^a in rima.
Pétrarque avoue plus loin qu'il a plusieurs fois essayé :
Più volte giàper dir le labbra apersi; Poi rimase la voce in me\\o 'l petto.
II se reproche donc simplement de n'avoir pas encore exalté Laure, comme elle le mérite. C'est ainsi dû moins que j'ai compris le texte et que je l'ai traduit.*- Partant, je crois ce sonnet à sa place ici. Ne perdons pas de vue d'ailleurs que le classement des pièces du Can^oniere paraît être l'œuvre de Pétrarque.
SON CŒUR, REJETÉ DE LAURE, n'a PLUS QU'A PÉRIR.
Mille fiate, o dolce mia guerrera.
Je vous l'ai dit cent fois, 6 ma douce adversaire : Prenez mon pauvre cœur, donnez-moi le repos. Mais il ne vous plaît pas d'ouïr un tel propos j Votre esprit haut placé dédaigne ma misère.
Ce pauvre cœur, du moins, lui fût-il nécessaire, Jamais pour autre dame il ne sera dispos-, J'aimerais mieux l'offrir à la parque Atropos Que de le détourner de son amour sincère.
Oui, si vous persiste^ dans votre froid mépris, Comme à l'accueil d'une autre il n'attache aucunprix Et ne peut se résoudre à rester solitaire.
Il faudra qu'il périsse épuisé de langueur ; Et nous serons blâmés, vous de votre rigueur. Moi de mon dévouement trop pur et trop austère.
Pétrarque, malgré la rigueur de Laure, lui promet de n'aimer qu'elle; et, en effet, tant qu'elle a vécu, il n'a aimé platoniquement, il n'a célébré dans ses vers nulle autre dame1. — Il dit ensuite que son cœur est réduit à périr. — Enfin il reproche à Laure sa cruauté.
La première pensée a été heureusement exprimée par Clément Marot :
Et j'ayme mieux vous aimer en tristesse Qu'aymer ailleurs en joye et en lyesse.
La deuxième, par un autre poëte du seizième siècle, Pierrard Poullet :
Celuy meurt tous les jours qui languit en vivant.
Et la troisième, par Honoré d'Urfé dans ce joli madrigal de l'Astrée :
Je puis bien dire que nos cœurs Sont tous deux faits de roche dure ; Le mien, résistant aux rigueurs, Et le vostre, puis qu'il endure Les coups d'amour et de mes pleurs.
Mais considérant les douleurs Dont j'éternise ma souffrance, Je dis en celte extrémité :j Je suis un rocher en constance, Et vous Testes en cruauté.
I V. le sonnet GGXXX.
A STRAMAZZO DE PEROUSE.
Se V onorata fronde, che prescrive.
Si le feuillage illustre, apaisant Jupiter, Ne m'avait refusé son feston poétique, Ornement convoité par quiconque pratique Ce langage dont V âme est le seul magister;
Je trouverais charmants tous ces dieux de Véther Que vous save% servir sans craindre la critique ^ Mais depuis cet affront un souffle antipathique M éloigne de l'Olympe où me portait Vauster.
Et sous V ardent soleil du ciel de l'Ethiopie, La poussière bout moins que ma fureur impie En pensant que je perds le prix que j'ai gagné.
Cherche^ donc autre part une source fleurie ;
Car la mienne serait entièrement tarie
Sans les pleurs que répand mon amour dédaigné.
PENDANT LA Vil. DE LAURE. 47
Pétrarque semble attristé de ce qu'il n'a pas obtenu le laurier auquel il a droit. Ses premières poésies ayant été très-admirées, ce n'est pas de l'indifférence du public dont il se plaint. Comme il identifie Laure avec le laurier, il est probable qu'il fait encore allusion à l'insensibilité de Laure. Le dernier vers du moins : Salvo di quel che lagrimando stillo, concorde avec cette interprétation. Voici, du reste, un passage du Triomphe d'Amour, qui indique clairement le double sens qu'il donnait au laurier :
« Je cueillis ce glorieux rameau,- dont peut-être je ceignis mes tempes avant l'heure accoutumée... Mais, hélas ! elle, qui remplit mon cœur de souci, ne m'a jamais laissé moissonner un seul de ses rameaux, une seule de ses feuilles, tant ses racines furent acerbes et impitoyables. » — (Traduction du comte de Gramont, p. 273.)
Le sonnet auquel Pétrarque répond sur les mêmes rimes se trouve à la fin de quelques éditions.