‹ Les sonnets de Pétrarque (volume 2)Chapitre 61 sur 155 · DOULEUR DE PHEBUS EN L ABSENCE DE LAURE · texte numérisé non relu

DOULEUR DE PHEBUS EN L ABSENCE DE LAURE

Il Jigliuol di Latona avea già nove.

Par neuf fois Apollon avait du haut des deux Regardé s'il verrait la belle créature, Dont il voulut jadis dénouer la ceinture, Et qui n'agréa pas ses vœux audacieux.

Après quil eut cherché cet objet gracieux Sans pouvoir recueillir la moindre conjecture, Il parut affligé de sa mésaventure, Comme un homme qui perd un bijou précieux.

Et le fils de Latone, attristé, solitaire,

Ne vit pas revenir la reine de la terre

Qui vivra, si je vis, dans des milliers de chants,

Ainsi croyant que Laure était encore absente,

Il voilait de douleur sa face éblouissante,

Et ce voile de deuil s'épandait sur les champs.

a II faut s'accoutumer, dit l'abbé de Sade, à trouver dans les vers de Pétrarque une allusion perpétuelle entre Laure, le laurier et Daphné.

« Les vers de Pétrarque, où Laure est confondue tantôt avec le laurier, tantôt avec Daphné elle-même, choqueront sans doute les oreilles délicates des beaux esprits de notre siècle. On dit pour excuser cette métaphore un peu outrée, et ce jeu de mots, que Pétrarque, qui avoit adopté dans sa poésie le système de Pythagore sur la transmigration des âmes, paroît avoir feint que l'âme de Daphné, changée en laurier, avoit passé dans le corps de Laure, après une longue suite de transmigrations.

« Depuis qu'Horace a permis aux poètes de tout oser, on ne doit pas faire un crime à Pétrarque de^ cette fiction. Cela posé, il est tout simple qu'il confonde Laure avec le laurier, et avec la nymphe qu'Apollon aimoit, et qu'il se déclarele rival de ce dieu.» (Mém., I, p. i78.)

Les sonnets XXXIII, XXXIV et XXXV étaient sans doute liés dans la pensée du poëte; car ils sont tous trois écrits sur les mêmes rimes dans le texte italien.

LE CŒUR DE LAURE EST SEUL INACCESSIBLE A LA PITIE. Quel ch' in Tessaglia cbbe le man si pronte.

Celui qui fut si prompt aux champs de Thessalie, A rougir la poussière avec des flots de sang, Pleura sur son beau-fils en le reconnaissant , Au moment qu'il fermait sa paupière pâlie.

Au courage souvent la tendresse s'allie. Le berger, qui tua Goliath en lançant La pierre de sa fronde à son crâne puissant, Plaignit du roi Saul la fin et la folie.

Mais vous, dont la pitié n'émut jamais les traits, Et qui trouve^ à point des refuges secrets Contre le dieu d'amour, mon maladroit complice j

Vous me voye^ périr, périr de mille morts Et vous riave\ pour moi ni larmes ni remords, Mais un regard d'orgueil qui me met au supplice.

Le premier quatrain fait allusion à la bataille de Pharsale et à la mort de Pompée. L'histoire est d'accord avec Pétrarque sur les larmes que versa César, lorsqu'on lui présenta la tête de son illustre et malheureux gendre. Brébeuf dit aussi dans sa Pharsale :

Celuy qui d'Emathie ensanglanta la plaine. Qui marcha sans horreur sur la pourpre romaine. Qui d'un hideux carnage assouvit ses désirs, N'ose à ce Romain seul refuser ses soupirs.

Mais Brébeuf ne croit pas plus que Corneille à la sincérité de ses regrets :

Il verse quelques pleurs que l'artifice envoyé; Il pousse des soupirs d'un cœur tout plein de joye.

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