IL SOUFFRE TANT QU IL PORTE ENVIE AUX CHOSES INANIMÉES
Poco era ad appressarsi agli occhi miei.
Pour peu que de mes yeux veuille se rapprocher La lumière que j'aime et qui de loin me blesse, Le bonheur reviendra dissiper ma faiblesse, Et mes pas désormais ne sauraient trébucher.
Mais si mon sol ingrat ne peut se défricher,
Si mon âpre nature a trop peu de souplesse
Pour obtenir merci par des airs de noblesse,
Plaise à Dieu que mon cœur se transforme en rocher l
Comme le diamant, la plus dure des pierres. Ou le jaspe qui plaît aux vulgaires paupières, Que ne suis-je insensible et tout matériel l
Je serais délivré des tourments de la vie,
Dont le fardeau croissant fait que je porte envie
Aux épaules d Atlas qui soutiennent le ciel.
Pétrarque se plaint encore ici de la rigueur de Laure. « Cette rigueur, suivant l'abbé de Sade, fit une telle impression sur lui qu'il en devint malade. La douleur étoit peinte sur son visage, il étoit pâle et défiguré. Quand Laure le vit dans cet état, elle en fut si touchée qu'elle ne put s'empêcher de jeter un regard sur lui; et il n'en fallut pas davantage pour rendre à Pétrarque la joie, la santé et les belles couleurs de son teint. Il avoit fait une ballade pour se plaindre (voir ci-dessus), il en fit une autre [la ve] pour exprimer sa joie et sa reconnaissance. » (Mera., I, p. 299.) Voici cette ballade sauf la dernière phrase :
« En tournant les yeux sur ma nouvelle couleur qui fait souvenir de la mort, vous avez eu pitié : de là ce bienveillant salut qui retient mon cœur à la vie. — La „ frêle existence qui me reste fut de vos beaux yeux un don manifeste et de votre voix angélique et suave. Je reconnais que je leur dois tout, puisqu'ils ont réveillé mon âme alourdie, comme on réveille avec la verge un animal paresseux. »
ESPERANCE DEÇUE.
Se col cieco désir, che 'l cor distrugge.
Si l'aveugle désir qui me dévore Vâme Ne me Jait pas tromper dans le compte du temps, Prompts comme la parole échappent les instants, Les instants de bonheur que ma pitié réclame.
Quelle ombre si cruelle ou quelle ardente flamme Détruit , prête à s'ouvrir, la fleur de mon printemps? Quel est dans mon bercail l'ennemi que j'entends? Qui porte en ma moisson une tranchante lame?
Ahlje Vignore. Mais, ce dont je suis certain, C'est qu'Amour m'a leurré d'un fortuné destin Pour aggraver la peine en mon cœur solitaire
Aussi je me rappelle avoir lu quelque part Que l'homme, avant le jour du suprême départ, Ne peut se dire exempt des maux de cette terre.
PENDANT LA VIE DE LAURE. qj
« Laure vouloit bien être aimée de Pétrarque; mais elle ne vouloit pas qu'il lui parlât jamais de son amour. Elle le traitoit avec rigueur toutes les fois qu'il entreprenoit de déclarer ses feux : mais quand elle le voyoit au désespoir, elle le ramenoit bien vite par quelque faveur légère. Un regard, un geste, un mot suffisoit pour cela.
« Cette alternative de grandes rigueurs et de petites faveurs est la clef de la conduite de Laure; c'est par cet innocent artifice qu'elle trouva moyen de retenir dans ses fers, pendant plus de vingt ans, l'homme le plus ardent et le plus impétueux, sans faire la moindre brèche à son honneur...
a C'est bien mal la connoître que d'alléguer ce sonnet, comme ont fait quelques auteurs, pour prouver que Pétrarque obtint de Laure les dernières faveurs... Il est difficile de sçavoir ce qu'elle lui avoit fait espérer... Il y a apparence qu'elle lui avoit promis de se trouver à quelque promenade, à quelque assemblée où elle ne parut pas. » (Mém. de l'abbé de Sade, I, p. 3oo.)
On reconnaît dans les deux derniers vers un fameux axiome de Solon, que Montaigne a paraphrasé (liv. I, ch. 18). Ovide l'avait déjà mis en vers dans sa métamorphose d'Actéon :
Scilicet ultitna semper Exspectanda dies homini est : dicique beatus Antc obitum nemo supremaque fanera débet.
g8 LES SONNETS DE PETRARQUE
l'amour a beaucoup d'amertume et peu de douceur. , Mie venture al venir son tarde e pipe.
Les beaux jours sont pour moi paresseux à venir. S'ils approchent un peu, mon espérance augmente : La crainte, le désir, tout alors me tourmente ; Puis ils partent soudain quand je crois les tenir.
On verra la mer vide et les monts s'aplanir; La neige deviendra noire, tiède et fumante; Le soleil descendra dans sa gloire charmante Sur les lieux où VEuphrate au Tigre va s'unir;
Avant que ma douleur trouve ni paix ni trêve, Avant qu'Amour et Laure, accueillant mon doux rêve. Veuillent bien me traiter avec moins de mépris.
S if ai quelque douceur après tant d'amertume, De l'aigreur et du mal la funeste coutume Ne laisse pas mon cœur en goûter tout le prix.
M. Blazc de Bury ne croit pas aux soupirs de Pétrarque, et s'en moque :
a Pétrarque, dit-il, n'est qu'un admirable troubadour: il se monte la tête; ces sonnets palpitants d'amoureux délire, son cœur ni sa main ne tremblent lorsqu'il les écrit, et parmi tant de cruels soupirs, il n'en est guère dont il n'ait d'avance combiné l'harmonie... Cet amour, composé bizarre de poésie et de mysticisme, où l'antique littérature classique se confond dans l'art des Provençaux; cet amalgame des éléments les plus hétérogènes : sensualité, christianisme, fantaisie arabe, théologie aristotélique, cléricalisme et troubadourisme, — bien subtil qui l'analysera, — mais, tenons-nous-le pour dit, c'est un peu tout cela qui s'appelle Laure, madonna Laura! Et quand Pétrarque, altéré de solitude, quitte Avignon pour s'enfuir à Vaucluse, c'est avec tous ces éléments qu'il cohabite, s'imaginant de bonne foi ne vivre qu'avec le souvenir d'une femme. »
Verbiage fantaisiste. L'auteur avoue plus loin que le poè'te fut ému à la mort de Laure. L'aurait-il pleurée s'il n'avait aimé qu'une allégorie? (Voir le commentaire du sonnet XVI.)