XVI II INTRODUCTION
« Laure, dont le portrait séduisant est épars dans les vers qu'elle lui a inspirés, et qui ressemblait, dit-on, à ce portrait, était fille d'Audibert de Noves, chevalier riche et distingué. Elle avait épousé, après la mort de son père, Hugues de Sade, patricien originaire d'Avignon, jeune, mais peu aimable et d'un caractère difficile et jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans1, était aussi sage que belle; aucune espérance coupable ne pouvait naître dans le cœur du jeune poète. La pureté d'un sentiment que ni le temps, ni l'âge, ni la mort même de celle qui en était l'objet ne purent éteindre, a trouvé beaucoup d'incrédules : mais on est aujourd'hui forcé de reconnaître, d'une part, que ce sentiment fut très réel et très-profond dans le cœur de Pétrarque ; de l'autre, que si Pétrarque toucha celui de Laure, il n'obtint jamais d'elle rien de contraire à son devoir.2»
Pour se distraire de sa passion, Pétrarque se mit à voyager. Il visita les Pyrénées, Paris et l'Allemagne, revint en Provence, repartit pour Rome et revint encore. Partout le souvenir de Laure le poursuivit. Partout il confia l'état de son âme à d'admirables sonnets.
A son retour de Rome, en 1 337, ^ se retira dans sa chère solitude de Vaucluse, et s'y livra, plusieurs années, au culte des lettres et au repentir de sa première faute (V. le préambule de la série II). C'est à Vaucluse qu'il écrivit la plupart de ses sonnets et qu'il composa son poème épique latin à la louange de Scipion l'Africain. Son Africa n'était pas achevée que Rome et Paris se disputèrent l'honneur de lui décerner la couronne poétique.
1 Elle était née en \3oj.
2 Hist. litt. d'Italie, Paris, 1811, t. II, p. 336. — La moitié de ce tome II est consacrée à Pétrarque : la notice remplit le chapitre XII; l'appréciation des œuvres latines, le chapitre XIII, et celle du Can\oniere, le chapitre XIV.
IM I RARQ1 E. XIX
« Il receut a la mesme heure, dit Placide Catanusi1, deux lettres, l'une du Roy Philippe écrite par son Chancelier et l'autre du Sénateur de Rome, par lesquelles ils luy otfroient la couronne de Laurier comme au premier Poète de son siècle, et le prioient de la venir recevoir, l'un à Rome et l'autre à Paris; et par l'advis du Cardinal Colonna et de Thomas de Messine, il choisit Rome et la préféra. Estant parti pour cet effet l'année 1 34 1 , âgé de 37 ans, il passa par Naples, où il receut de grands honneurs du Roy Robert, qui estoit un Prince fort sçavant, lequel voulut mesme l'obliger de recevoir la couronne de Laurier à Naples : mais Pétrarque, après l'avoir refusé civilement, poursuivit son voyage. Estant arrivé à Rome le jour de Pasques de la mesme année, il receut la couronne de Laurier de cette manière, au rapport de Sennuccio del Beney Florentin, qui dit avoir esté tesmoin oculaire de toute cette cérémonie, dans la lettre qu'il escrit au Seigneur Can Délia Scala 2.
« Le matin, à Saint Pierre, il entendit la Messe qui fut célébrée par le Vice -Légat; et puis l'Evesque de Bourlant le conduisit au Palais des Seigneurs Colonna,
1 Sous le nom de Les Œuvres amoureuses de Pétrarque, Placide Catanusi a publié en 1669 une traduction en prose des Sonnets et des Triomphes. Cette très-médiocre version ne contient que quatre-vingtdix-sept sonnets. Tout imparfaite qu'elle est, MM. Garnier frères l'ont réimprimée en 1875, en rajeunissant l'orthographe et en remplaçant l'épître dédicatoire et la préface par un chapitre de Ginguené. Le nom du traducteur est exclu du titre et de l'avertissement, mais celui de Ginguené se trouve placé au frontispice, de manière à faire croire qu'il est l'auteur de la traduction ; si bien qu'un critique de la Bibliographie contemporaine (un érudit celui-là!) n'a pas manqué d'annoncer ce'te vieille traduction comme l'œuvre de Ginguené, et a bravement inHigé à cet estimable littérateur le blâme qui revenait à Catanusi. Le tour a été on ne peut mieux joué. Voilà comment les éditeurs se moquent du public.
2 Cette lettre passe pour apocryphe. Elle contient néanmoins de curieux détails, généralement admis. Catanusi la résume assez bien. L'abbé de Sade en a donné la traduction complète dans sa Note XIV.