LA CHUTE
Del mar Tirreno alla sinistra riva.
De la mer de Tyrrhène à la sinistre rive Où gémissent les flots sous les baisers du vent, J'ai vu soudain verdir le feuillage mouvant De l'arbre dont il faut que si souvent j'écrive.
Et je pleurais les biens dont ma dame me prive, Quand Amour, au hasard me poussant en avant, Dans un ruisseau caché me fit choir tout rêvant. Avec ce dieu malin rien de bon ne m'arrive.
Seul et plus mort que vif, dans un vallon désert, Je rougis de moi-même et de mon aventure. La honte d'éperon heureusement nous sert.
Lespensers de mon cœur changèrent de nature, Mes yeux devinrent secs, tandis qu'à la torture Mes deux pieds tout mouillés sanglotaient de concert.
ri NDAN 1 LA VIE DE LAURE. I I 5
Ce sonnet et les deux suivants se rapportent au premier voyage de Rome, que l'abbé de Sade fixe aux années i 336 et i33y. Les commentateurs ne sont pas d'accord sur cette époque.
« Le vaisseau qui portoit Pétrarque, dit l'abbé de Sade, ayant abordé sur la côte de Toscane, il aperçut un laurier. Son premier mouvement fut d'y courir. Trop hors de lui pour faire attention où il portoit ses pas, il tomba dans un ruisseau qu'il falloit passer pour arriver à l'objet de son empressement : cette chute le fit évanouir.
« Voilà le sujet du sonnet (ci-contre), qui prouve combien Pétrarque étoit occupé de Laure, malgré tous ses projets, puisque la vue seule d'un laurier lui causoit des émotions si vives, dont il n'étoit pas le maître.
« Je n'ai pas traduit les trois derniers vers de ce sonnet parce que je n'y ai rien compris. Pétrarque s'applaudit d'avoir les pieds mouillés au lieu des yeux ; il désire quun avril plus doux vienne sécher ses yeux. Qu'est-ce que cela veut dire? » (Mém., I, p. 3i6.) Je n'ai guère mieux compris et j'ai laissé Yavril plus doux.
M. P. Leroux croit qu'il s'agit d'une chute symbolique, d'une allusion à ia liaison coupable mentionnée dans la note préliminaire de cette 2e série. Pourquoi ne pas voir tout simplement dans cette chute un accident physique faisant diversion à une douleur morale?
lu
LA VUE DE ROME L EXCITE A S AFFRANCHIR DU JOUG DE LAURE, MAIS L'AMOUR NE LE PERMET PAS.
L'aspetto sacro délia terra vostra.
Rome avec son aspect de capitale austère M'inspire le regret du passé douloureux : Reste ici, me dit-elle ,• où cour s- tu, malheureux ? Vois ici le chemin du ciel et du mystère.
Mais un autre penser survient involontaire Et me crie à son tour : O poète amoureux , Pourquoi ne fuis-tu pas? Si ton âme est d'un preux, Retourne aux lieux aimés où Laure est solitaire.
A ce nouvel avis je sens incontinent
Tout mon être glacé, comme un homme apprenant
Un sinistre imprévu qui l'atteint ou menace. .
Puis la première idée à l'instant reparaît, Et combat la seconde au moins aussi tenace. Laquelle prévaudra? C'est encore un secret.
« Qui pourroit exprimer la joie qu'il ressentit, — c'est toujours l'abbé de Sade que je cite, — lorsque du haut du vaisseau qui le portoit il put découvrir l'Italie, cette chère patrie après laquelle il soupiroit depuis si longtemps? Il l'avoit quittée dans un âge, où l'âme uniquement occupée des besoins du corps, ne voit rien au delà.
« A son aspect il sentit s'élever dans son cœur des remords sur une passion mal éteinte, qui le dégradoit en l'attachant à une terre barbare, pour qui il avoit conçu le plus grand mépris.
« C'est à la vue de l'Italie qu'il fit le sonnet (ci-contre], où il peint si bien l'état de son âme, déchirée par les combats que l'amour et la raison se livroient encore. Je ne doute pas qu'il ne soit adressé à l'évêque des Lombez. » (A/e'm., I, p. 3 14.)
La plupart des auteurs croient que ce sonnet a été composé, non pas à la vue de l'Italie, mais à la vue de Rome. C'est pourquoi je me suis permis d'introduire dans ma traduction le nom de cette ville, qui n'est pas dans le texte.