IL FUYAIT L'AMOUR ET IL EST TOMBE ENTRE LES MAINS DE SES MINISTRES
Ben sapev' io che natural consigiio.
Amour, je savais bien qiïen vain V esprit raisonne Quand le cœur a goûté ton fol enchantement -, J'avais déjà subi Vincroyable tourment D'être percé des traits que ta mère empoisonne.
N'en puis-je pas parler d'ailleurs mieux que personne, Moi qui de leur atteinte ai souffert récemment ? Voici ce qui m'advint sur l'humide élément Que File d'Elbe avec la Toscane emprisonne.
Je voulais par la fuite échapper à tes mains, Et comme un inconnu j'allais par les chemins Ou m'agitaient les flots, et le ciel et l'orage ;
Quand tes ministres par un assaut clandestin Me firent bientôt voir qu'à ton fatal destin Mal fait qui se dérobe ou résiste avec rage.
« Le vaisseau fut agité par la tempête sur cette côte de Toscane, entre l'Elbe et le Giglio, deux petites isles situées vis-à-vis Sienne et Orviette. Comme Pétrarque craignoit extrêmement la mer, cette tempête le fit beaucoup souffrir. »
L'abbé de Sade ajoute à propos du second tercet :
« Ces ministres qui venoient, dit Pétrarque, je ne sais d'où {Qiiand'ecco i taoi ministri, inon so d'onde), ont beaucoup embarrassé les commentateurs. Pour moi j'avoue de bonne foi que je ne sçais pas deviner; ce qui me paroît de plus vraisemblable, c'est qu'il veut parler des charmes de Laure, que l'amour retraçoit à son imagination, pour le tenter de retourner à elle. » (A/era., I, p. 317.)
Pétrarque entendait-il par ministres d'amour Bel- Accueil, Déduyt, dame Oyseuse, tous ces personnages allégoriques du Roman de la Rose, ressuscites par Clément Marot et perfectionnés par Mademoiselle de Scudéry?
Velutello dit en parlant de ces ministres : Intesi per gli amorosi pensieri. Gesuoldo croit aussi qu'il s'agit du souvenir de Laure et du désir de la revoir. Mais il rapporte une autre opinion : Alcuni dicono che il Poe navigando se innamorasse di una leggiedra fianciulla che era in mare.
PAR QUEL PRODIGE IL TROUVE POUR L AMOUR TANT DE PENSERS, DE SOUPIRS ET DE VERS.
Io son già stanco di pensar si corne.
Comment puis -je sur vous concentrer mes penser s, Sans me sentir le cœur brisé de lassitude? Comment puis-je encor vivre en votre servitude. Après tant de soupirs vainement dépensés?
Comment pour tant d'écrits si mal récompensés, Qiioiquà votre louange ils soient tous d'habitude, La parole et le souffle et le goût de l'étude AsSeç abondamment me sont-ils dispensés?
Comment mes pieds ont-ils la force nécessaire Pour vous porter partout mon hommage sincère Et pour suivre sans but votre morne étendard?
Que d'encre et de papier j'use pour vous déplaire! Si du. moins en cela j'encours votre colère, C'est la faute d'Amour et non le défaut d'art.
L'absence et les voyages n'avaient pas guéri Pétrarque ; il en convient lui-même dans un de ses dialogues avec saint Augustin {De contemptu mundi) :
« La liberté, dit-il, a toujours été le véritable motif de tous mes voyages, et de mes retraites à la campagne. J'ai été la chercher partout, au couchant, au nord, jusqu'aux bornes de l'océan. Vous voyez à quoi cela m'a servi ; je suis comme la biche de Virgile, qui court les forêts et les champs, traînant partout avec elle le trait fatal qui l'a blessée. » Saint Augustin lui répond :
« Le voyage fait plus de mal que de bien à celui qui porte son mal avec lui. On pourroit vous appliquer la réponse de Socrate à un jeune homme, qui seplaignoit du peu de profit qu'il avoit retiré de ses voyages : — Cela vient de ce que vous voyagiez avec vous. Tecunt enim peregrinabaris. — Avant d'entreprendre des voyages, il faut préparer votre âme [déposer le poids de l'âme, comme dit Sénèque ; et ne jamais regarder derrière soi.] Sans quoi on iroit en vain au bout du monde. Vous savez ce vers d'Horace : Cœlum non animum mutant qui trans mare currunt. » (Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 12b.)
Le conseil paraît sage ; mais se défait-on d'une idée comme d'un vêtement?