DIALOGUE DU POETE AVEC SES YEUX
Occhi,piangete; accompagnate il core.
— Pleurez, mes yeux ,• calme\ mon cœur qui se torture, Puni pour un méfait que vous ave\ commis.
— Nos larmes coulent ,• mais, bien à tort compromis. Nous ne sommes qu'à plaindre en cette conjoncture.
— C'est par vous que V Amour, en usant d'imposture, Est entré dans ce lieu comme en pays soumis.
— Nous livrâmes passage à ses traits ennemis, Supposant quHls étaient de tout autre nature,
— Si c'est là votre excuse, elle a peu de valeur : N'est-il pas évident que de votre malheur
Et du mien tout d'abord vous fûtes trop avides?
— Hélas! dans les arrêts il n est plus d'équité : La douleur, châtiment par autrui mérité, Nous rougit et nous ceint de deux cercles livides.
Ce sonnet a dû servir de modèle à celui de Desportes que je vais transcrire. Le poète dialogue, non pas avec ses yeux, mais avec son cœur à l'occasion des yeux de sa maîtresse. Pétrarque a aussi dialogué avec son ûme : sonnet CXVII.
— Arreste un peu, mon cœur, où vas-tu si courant ?
— Je vay trouver les yeux qui sain me peuvent rendre.
— Je te prie, atten-moi. — Je ne te puis attendre, Je suis pressé du feu qui me va dévorant.
— Il faut bien, ô mon cœur! que tu sois ignorant, De ne pouvoir encor ta misère comprendre :
Ces yeux d'un seul regard te réduiront en cendre : Ce sont tes ennemis, t'iront-ils secourant?
— Envers ses ennemis si doucement on n'use :
Ces yeux ne sont point tels. — Ah ! c'est ce qui t'abuse : Le fin berger surprend l'oiseau par des appas.
— Tu t'abuses toy-mesme ou, tu brûles d'envie, Car l'oiseau mal-heureux s'envole à son trespas, Moy je voile à des yeux qui me donnent la vie.
[Amours de Diane, liv. II, sonnet H.)