NE POUVANT MOURIR, IL MAUDIT SA PASSION
Io avro sempre in odio la fenestra.
Je maudirai toujours ce foyer de lumière D'où l'Amour m'a lancé, sans me faire mourir, Mille traits déchirants dont j'ai tant à souffrir. Il est beau d'expirer dans sa candeur première.
La terrestre prison, soit palais, soit chaumière, M'environne de maux que rien ne peut guérir. Ah î si l'âme du moins pouvait aussi périr Et d'être unie au cœur n'était pas coutumière !
Bientôt la malheureuse aurait pris son essor ; Car le monde agité réserve un triste sort A qui se désespère et vieillit avant l'heure.
Mais en vain je la gronde et lui dis de partir.
Elle reste et m'inspire un profond repentir
Des jours que j'ai perdus en poursuivant un leurre.
Laure avait l'habitude de se mettre à sa fenêtre dès le matin ; Pétrarque ne manquait pas cette occasion de la voir. C'est donc de cette fenêtre que partaient les traits qui blessaient son cœur et dont il se plaignait au point de désirer la mort. Ici, comme au sonnet LXXIX, la fenestra du texte doit être prise en son sens naturel.
Les amants abusent volontiers de la mélancolie comme moyen de séduction. Ils espèrent fléchir les cruelles en parlant de leur désespoir et de leur dégoût de la vie. Plus d'une pourrait leur répondre comme dans une ballade de Charles d'Orléans : Je crois bien que vous m'aimez, mais vous vous aimez trop vousmême pour que je puisse croire à votre fin prochaine.
N'a pas longtemps qu'escoutoye parler Ung amoureux, qui disoit à s'amye :
De mon estât plaise vous ordonner, Sans me laisser ainsi finer ma vie.
Je meurs pour vous, je vous le certiffie. Lors respondit la plaisante aux doulx yeux : Assez le croy, dont je vous remercie, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.
IO
LES YEUX DE LAURE VEULENT SA PEINE ET NON SA MORT. Si tosto corne avvien che V arco scocchi.
Aussitôt que la corde a frémi sous sa main Et qu'il voit fuir dans l'air la flèche décochée. Le bon archer connaît si sa proie est touchée Ou si la pointe aiguë a pris un faux chemin.
Madame, c'est ainsi que votre œil inhumain S'aperçut qu'il blessait mon âme effarouchée. Depuis lors à mon cœur l'angoisse est attachée Et ne me quittera qu'au jour sans lendemain.
— « Ah! malheureux amant, jusqu'où va ta folie ! »
Dites-vous en riant de ma mélancolie ;
a Contre les traits d'Amour les pleurs sont superflus. »
Et, maintenant dompté par la douleur terrible, Vos yeux, mes ennemis, par un calcul horrible, Me laissent vivre afin que je souffre encor plus.
Sans soupçonner les sentiments de Pétrarque, il est bien permis de penser qu'il ne voulait mourir d'amour que dans ses vers. Son désir de la mort était d'autant moins sérieux qu'il devait tenir à la vie. Le tonnerre lui faisait peur; il avoue même qu'une des raisons pour lesquelles il aimait tant le laurier, c'est que les anciens attribuaient à son feuillage la vertu d'éloigner la foudre. (Mera., I, p. 180, ad notant.) Voir sonnet XXIX.
Le sonnet précédent resta sans effet ; Laure ne parut pas inquiète des jours de son amant. Alors, changeant son système d'attaque, Pétrarque lui reprocha de vouloir le laisser vivre pour jouir de ses tourments. En la comparant ainsi à ces barbares qui prolongent la vie de leurs victimes pour se repaître de la vue des tortures, il s'imaginait que son cœur outragé se révolterait à l'idée de cette comparaison et qu'elle se départirait de sa rigueur pour ne pas la justifier. iMais Laure connaissait tous les artifices de la passion et, à en juger par le sonnet suivant, elle n'eut pas la moindre honte de sa réputation d'inhumaine.