‹ Les sonnets de Pétrarque (volume 2)Chapitre 87 sur 155 · IL CONSEILLE AUX AUTRES DE FUIR L'AMOUR · texte numérisé non relu

IL CONSEILLE AUX AUTRES DE FUIR L'AMOUR

Poi che mia opeme è lunga a venir troppo.

Puisqu'à me rendre heureux l'espérance est si lente, Et que sans fraîches fleur s mon printemps va finir, Je voudrais être vieux et ne me souvenir Que des plaisirs trop courts de l'époque brûlante.

Déjà vers le passé mon âme chancelante Pour adoucir ses maux se plaît à revenir ; Mais les rudes combats que j'ai dû soutenir M'ont fait une blessure à tout jamais sanglante.

Aussi, veuille^ m'en croire, ô vous qui courtise^, Revenez sur vos pas avant d'être embrasés ; N'attende^ pas pour fuir que votre cœur soupire.

Loin de vous l'assurance, en pensant que je vis! A veine en est-il un sur mille poursuivis Qui sorte sain et sauf de V amoureux empire.

Pétrarque se dédommage ici de l'inefficacité de ses plaintes poétiques, en préchant contre l'amour. Il aurait pu compléter son sermon en disant avec Lucrèce :

« Les voluptueux convertissent les biens de leurs ancêtres en voiles, en ornements, en meubles somptueux; ils les transforment en parures de débauches, de festins et de jeux. Ils respirent de suaves parfums, ils se parent de guirlandes et de couronnes ; mais, du milieu de la source des plaisirs surgit l'amertume, et l'épine déchirante sort du sein brillant des rieurs. Le remords crie au fond du cœur, et leur reproche des jours oisifs et honteusement perdus...

« Ah ! si tant de peines accompagnent l'amour fortuné, les innombrables tourments d'un amour sans succès ne frappent-ils point tous les yeux?.. Celui à qui la demeure de son amante est interdite vient suspendre des guirlandes de fleurs sur sa porte dédaigneuse : il y brûle des parfums, et, plaintif, il imprime ses baisers sur le seuil... » (Livre IV, traduction de Pongerville.)

Mais à quoi bon ? Les amoureux sont aussi sourds que l'amour est aveugle.

il ne sait plus vivre en liberte apres avoir ete l'esclave d'amour.

Fuggendo la prigione ov' Amor m' ebbe.

En quittant la prison où pour son bon plaisir L" Amour me tint captif pendant maintes années, Qui l'aurait cru jamais? à l'ennui condamnées S'écoulèrent dès lors mes heures de loisir.

Avec ma liberté je ne pus ressaisir Les prémices du cœur qu'hélas! j'avais données $ Puis, sous tes fleurs cachant ses flèches forcenées, Reparut le perfide escorté du désir.

Que de fois donc tournant mon regard en arrière, Je me suis dit : Mieux vaut la chaîne meurtrière Et mourir en aimant que vivre sans aimer !

Malheureux que je suis l trop tard j'ai pu connaître Cette funeste erreur qui trouble tout mon être, Et mon cœur craint encor de se laisser charmer.

A propos de ces chaînes d'amour qui ont tant de charmes, il faut relire les élégies d'André Chénier. Voici un fragment de la XXVIe où Vaucluse est nommé.

Quel mortel, inhabile à la félicité,

Regrettera jamais sa triste liberté,

Si jamais des amants il a connu les chaînes ?

Leurs plaisirs sont bien doux et douces sont leurs peines...

Auprès d'eux tout est beau ; tout pour eux s'attendrit.

Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit.

Aréthuse serpente et plus pure et plus belle;

Une douleur plus tendre anime Philomèle.

Flore embaume les airs; ils n'ont que de beaux cieux.

Aux plus arides bords Tempe rit à leurs yeux...

O rives du Pénée, antres, vallons, prairies,

Lieux qu'amour a peuplés d'antiques rêveries !

Vous, bosquets d'Anio, vous, ombrages fleuris,

Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes de Lyris ;

Toi surtout, ô Vaucluse, ô retraite charmante !

Oh ! que j'aille y languir aux bras de mon amante.

De baisers, de rameaux, de guirlandes lié.

Oubliant tout le monde, et du monde oublié !

l52 LES SONNETS DE PETRARQUE

l'amour survit a la beauté qui l'a fait naître. Erano i capei a" oro a V aura sparsi.

Les cheveux d'or épars, jouant avec la brise, Flottaient sur son épaule en mille nœuds charmants. La brillante clarté de ses regards aimants Pénétrait jusqu'au fond de mon âme surprise.

Et son visage, à moins de cruelle méprise, Me semblait animé des plus doux sentiments. Moi, ne rêvant alors que tendresse et serments, Pouvais-je de mon cœur conserver la maîtrise?

Son port d'une immortelle avait la majesté ; Sur son front rayonnait V an g élique beauté -, Tout en elle était pur : la voix et la pensée.

Telle elle m' apparut ,• et son aspect en vain

Perdrait subitement son prestige divin :

Le temps affaiblit l'arc, l'âme est toujours blessée.

« Les vers de Pétrarque, dit l'abbé de Sade, qui s'étoient répandus partout, avoient rendu Laure célèbre, il ne venoit personne à Avignon qui ne fût curieux de la voir ; mais quoi qu'elle n'eût guère que trente ans, elle étoit déjà un peu changée, soit par ses couches, soit par quelque maladie ou des chagrins domestiques : elle n'avoit plus cette fraîcheur, cet éclat qui avoit surpris Pétrarque la première fois qu'il la vit.

« Un grand personnage qui vint à Avignon cette année [1342], fut empressé de voir une beauté, qui avoit inspiré de si beaux vers, et une si grande passion. Comme il s'attendoit à quelque chose d'extraordinaire, il ne put s'empêcher de dire en la voyant : Est-ce là cette merveille qui fait tant de bruit, et qui a tourné la^ tête à Pétrarque? Le poète lui répondit par le sonnet [ci-contre]. » (Mera., II, p. 60.)

Ce sonnet est très-admiré deTassoni et Muratori. Le dernier vers:

Piaga per allentar d' arco non sana.

fut pris pour devise par le roi René, après la mort d'Isabeau de Lorraine, sa première femme.

A SON FRÈRE GERARD SUR LA MORT D'UNE DAME qu'il AIMAIT.

La bella Donna che cotanto amavi.

Celle qui te fut chère et dont tu fus aimé

A prématurément abandonné la terre,

Et de la mort du moins n'a pas craint le mystère.

Jamais être ici-bas ne fut plus estimé.

De mystiques désirs désormais animé,

Et maître de ton cœur devenu plus austère,

Tu peux vivre à présent comme un saint solitaire,

Et suivre le chemin qu'elle avait embaumé.

Puisque te voilà libre et que de la fortune Tu ne redoutes plus l'inconstance importune, Tu seras tout entier aux heureux que tu fais.

Pour atteindre d'ailleurs jusqu'au parvis céleste. V faut, tu le comprends, qu'un pèlerin soit leste Et des soins de la vie ait secoué le faix.

Gérard, désolé de la perte qu'il venait de faire, suivit le conseil donné dans ce sonnet et alla s'enfermer dans la chartreuse de Montrieu. La quiétude qu'il trouva sous l'habit religieux tenta Pétrarque; mais Laure vivait.

Pendant la peste de 1348, Gérard montra un courage et un dévouement que la charité chrétienne peut seule inspirer. Le prieur, qui prit la fuite et mourut néanmoins, essaya vainement de l'entraîner; il resta dans son couvent, « où la peste le respecta et le laissa seul, après avoir enlevé en peu de jours trente-quatre religieux, qui étoient restés avec lui. Gérard leur rendit à tous jusqu'à la mort toute sorte de services, reçut leurs derniers soupirs, lava leurs corps, et les porta sur ses épaules, pour les mettre en terre, lorsque la mort eut enlevé ceux qui étoient préposés à ces fonctions. » — « Je rougis, disait plus tard Pétrarque, de voir un cadet, autrefois si inférieur à moi, me laisser si loin derrière lui ; mais en même temps quel sujet de joie et de gloire d'avoir un frère si vertueux ! » (Mém. p. la vie de Pétr., III, p. 99 et 293.)

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