IL ÉCRIT CE QU'AMOUR LUI A DIT D'ÉCRIRE
Più volte Amor m' avea già detto : Scrivi
Souvent Amour déjà m'a dit d'une voix dure : « Ecris en lettres d'or ce qu'ont pu voir tes yeux, « Comment je désespère un amant tout joyeux, « Et soudain le guéris du tourment qu'il endure.
« Un temps fut où ton cœur du chaud, de la froidure a A lui-même souffert sous tes habits soyeux; a. Puis, demandant le calme au labeur ennuyeux, « Tu partis-, mais ton pied glissa sur la verdure.
a Malheur, malheur à toi si les regards brûlants
« Où je repose, alors que tu te bats les flancs,
« Gourmandent ma torpeur et me rendent mes armes
a Tu n'auras bientôt plus ton visage serein ;
« // sera défloré, creusé par le chagrin :
a Tu ne l'ignores pas, je me nourris de larmes.
PENDANT LA VIE DE LAURE. I 5g
Dans ses dialogues sur le mépris du monde, déjà plusieurs fois cités , Pétrarque se fait dire par saint Augustin : « Rappelez-vous les effets de l'amour. Dès que cette peste fut entrée dans votre âme, vous ne fîtes plus que gémir : vous vous repaissiez de larmes et de soupirs avec une sorte de volupté : vous passiez toutes les nuits sans dormir ; l'ennui de la vie, les désirs de la mort, la fuite des hommes, la recherche des déserts les plus affreux vous rendoient semblable à Bellérophon, tel que le peint Homère : 77 erroit dans les champs, rongeant son cœur, évitant les traces des hommes. De là ce teint pâle et flétri avant le temps ; ces yeux éteints par les larmes ; cette voix enrouée à force de crier ; ces sanglots perpétuels qui excitent la pitié. Votre idole vous gouvernoit à son gré : d'elle dépendoit votre N bonheur ou votre malheur : dès qu'elle paroissoit, le soleil se levoit pour vous : quand elle disparoissoit, vos yeux étoient couverts du voile de la nuit. L'air seul de son visage décidoit de votre joie ou de votre tristesse. » {Mém. de l'abbé de Sade pour la vie de Pétrarque, II, p. 121.)
lÔO LES SONNETS DE PETRARQUE
STUPEUR DE L'AMANT DEVANT LA PERSONNE AIMEE. Qiiando giugneper gli occhi al cor profondo.
Quand aux yeux de V amant son doux rêve apparaît, Une autre chère image est loin de lui chassée, Sur ses lèvres sa voix s'arrête embarrassée, Son cœur perd sans souffrir la vigueur qu'il montrait
Ce prodige est suivi d'un second plus abstrait : Dans le sein de l'amante, au fond de sa pensée, Doucement s'établit cette image expulsée Qui de l'émoi jaloux se délecte en secret.
De là cette pâleur de sinistre présage
Qui des deux amoureux assombrit le visage ;
De là leur défaillance et leur aspect transi.
Un jour je vis un couple en pareille attitude: Mais qu'avais-je besoin d'un tel sujet d'étude? Devant ma dame, hélas! je suis toujours ainsi.
Cette description du trouble qu'éprouvent parfois les amants est très-alambiquée. Je ne me flatte pas d'avoir bien saisi le sens du texte.
Pétrarque veut-il faire naître l'amour par la jalousie? Veut-il faire croire qu'il aime une autre dame, qu'il oublie cette autre dame en présence de Laure, et que l'image de cette rivale passe de sa pensée dans celle de Laure pour lui inspirer la crainte de perdre son amant?
Si telle est l'idée subtile que Pétrarque a voulu exprimer, son langage poétique est par trop nuageux. Par exemple, pour dire que l'image rivale passe dans l'esprit de Laure et s'y complaît par malice, il dit littéralement que la partie chassée, d'elle-même fuyant, arrive dans la partie où elle se venge et trouve un exil agréable. Et voici, mot à mot, comment il explique la pâleuf" des amants : De là sur deux visages une couleur morte apparaît, parce que la vigueur qui les montrait vivants n'est plus d'aucun côté au lieu où elle résidait.